Billes, cartes Pokémon… Pourquoi les enfants aiment faire du troc

Source: The Conversation – in French – By Pascale Ezan, professeur des universités – comportements de consommation – alimentation – réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie


L’essentiel

  • Dans les groupes d’enfants, dans les cours de récréation, on s’échange des billes, des cartes à collectionner ou des goûters. Loin d’être anodin, ce troc sensibilise les enfants à la valeur des produits.
  • Par le troc, les enfants découvrent la réciprocité des échanges, la nécessité de faire des arbitrages, de trouver des partenaires…
  • Considérer le troc comme une expérience d’apprentissage nous rappelle que la valeur d’un produit ne se résume pas à un prix sur une étiquette, c’est une reconnaissance et une relation.

Avec la baisse du pouvoir d’achat, la montée des préoccupations écologiques et les incitations répétées à consommer autrement, le troc revient en force dans les pratiques de consommation. Entre vide-dressings et plateformes d’échange entre particuliers, l’idée de donner un objet pour en recevoir un autre semble retrouver une forme de modernité, dans une société saturée par les transactions monétaires.

Pourtant, le troc n’est ni une pratique récente ni une simple réponse à la crise économique. Il constitue une convention sociale ancienne, largement documentée par les sciences humaines et sociales.

Les travaux de Marcel Mauss sur le don montrent combien les échanges non monétaires occupaient une place centrale dans les sociétés dites primitives, en structurant des relations d’obligation, de réciprocité et de reconnaissance.

Le troc : une pratique traditionnellement liée à l’enfance

Il existe un espace où le troc est toujours resté particulièrement vivant : les cours de récréation. Les enfants y échangent cartes à collectionner, billes, bracelets, figurines, goûters ou petits objets. Ces échanges ont vocation à compenser deux limites propres à cette période de la vie : un pouvoir d’achat restreint et une compréhension encore partielle des transactions commerciales. Ne pouvant pas toujours acquérir des produits sans l’aide de leurs parents, les enfants inventent des manières d’accéder aux objets désirés par le troc.

Souvent perçu par les adultes comme anecdotique ou conflictuel, le troc joue, en réalité, un rôle important dans leur apprentissage de la valeur des produits et des services.

En effet, comprendre ce que vaut une chose est une question complexe pour les enfants : le prix, tel qu’il est affiché en magasin, fait figure d’abstraction, impossible à matérialiser chez les jeunes consommateurs avant l’âge de 6 ou 7 ans. Il suppose de comprendre qu’un objet puisse être converti en une quantité d’argent, que cette quantité permet de comparer des produits entre eux, et que cette comparaison est relativement stable quel que soit le contexte d’achat.

Or, avant de pouvoir s’approprier pleinement ces notions monétaires, les enfants apprennent prioritairement la valeur à travers des échanges concrets et à partir d’objets aisément manipulables : je donne quelque chose et je reçois quelque chose.

Accéder à la valeur économique des produits

Le troc familiarise l’enfant aux divers scénarios des transactions marchandes. Il lui permet d’expérimenter, dans un cadre familier, entre pairs, plusieurs dimensions fondamentales de l’échange telles que la réciprocité. Ainsi, pour obtenir quelque chose, il faut accepter de céder autre chose ; posséder un nouvel objet suppose de renoncer à un autre.

Ce renoncement est central dans la socialisation l’enfant consommateur. Il lui apprend que tout désir lié à l’acquisition d’un bien marchand ne peut pas être satisfait sans contrepartie.

Le troc enseigne également l’arbitrage. Lorsque l’enfant possède un nombre limité d’objets échangeables, il doit opérer des choix. Doit-il conserver cette carte rare ou l’échanger contre plusieurs cartes plus communes ? Vaut-il mieux obtenir un objet convoité dans des conditions dégradées ou attendre une meilleure offre ? Faut-il accepter un échange déséquilibré pour compléter sa collection ?

Ces décisions s’apparentent aux arbitrages budgétaires que l’enfant rencontrera lorsqu’il disposera d’argent de poche ou qu’il sera confronté à des étiquettes de prix apposées sur les produits.

Appréhender collectivement la valeur symbolique des objets

À partir de 7 ans ou 8 ans, notamment dans les pratiques de collection, les enfants commencent à hiérarchiser les objets. Ils comparent, classent, évaluent. Ils apprennent peu à peu qu’une carte rare ne vaut pas une carte ordinaire, qu’une bille très recherchée peut valoir plusieurs billes moins prestigieuses, qu’un objet à la mode peut prendre temporairement de la valeur dans la cour de récréation. L’échange devient alors un espace d’apprentissage privilégié de la valeur symbolique des objets.

L’observation des jeux de billes est particulièrement éclairante en la matière. Dans les cours d’école, les enfants établissent de véritables grilles de valeur : une bille ordinaire peut servir d’étalon, tandis que d’autres billes valent deux, trois, voire davantage selon leur taille, leur matière, leur couleur, leur rareté ou leur prestige.

Une bille n’est donc pas seulement une chose matérielle. Elle est enchâssée dans un système de symboles et de règles qui sont élaborés entre enfants. La valeur d’un objet ne dépend pas seulement de ses propriétés visibles, mais aussi de normes partagées par le groupe qui échappe souvent au regard des adultes.

Cela explique pourquoi les phénomènes de mode sont si puissants dans les cours de récréation. Un objet peut être très recherché, puis perdre presque sa valeur quelques semaines plus tard. Les enfants expérimentent alors une dimension fondamentale de la valeur symbolique des biens : sa variabilité. La valeur dépend de la rareté perçue, du désir collectif, de la circulation des objets, du prestige associé à leur possession. Une carte, une bille ou une figurine peut devenir précieuse parce que « tout le monde la veut » dans la cour de récréation.

Accéder à la valeur sociale des choses

La valeur d’un objet ne se décrète pas seule : elle se discute, se teste, se conteste. Un enfant peut estimer que son objet « vaut beaucoup », mais il doit en convaincre les autres. Il apprend ainsi que la valeur n’est pas seulement une qualité intrinsèque de l’objet : elle dépend de l’assentiment des pairs, de la demande, des circonstances et de sa compétence à faire reconnaître cette valeur dans l’échange.

Les disputes qui accompagnent souvent le troc sont constitutives de l’apprentissage. Les enfants débattent pour savoir si l’échange est équitable, si l’un a profité de l’autre, si telle carte vaut vraiment trois ou quatre cartes, si l’accord obtenu peut être révisé. Ils expérimentent ainsi des notions morales inhérentes à la vie en société comme l’équité, la loyauté, la confiance.

Pour troquer, les enfants doivent aussi identifier les bons partenaires, anticiper les désirs des autres, présenter leur objet de manière attractive, négocier, refuser, insister ou se retirer. Ils reproduisent, à leur échelle, des scènes observées dans les magasins, au sein de leur foyer ou dans les interactions entre adultes. En ceci, le troc peut s’apparenter à un territoire social où se jouent le statut, l’influence et l’appartenance au groupe.

En grandissant, l’enfant comprend que le prix permet d’échapper en partie aux fluctuations du troc. Il n’a plus à convaincre un pair que son objet est « cher » ; il doit comprendre qu’un montant affiché rend possible, ou non, l’acquisition du produit désiré. Le prix simplifie l’échange, mais il l’abstrait. Il rend les comparaisons plus faciles, tout en éloignant l’enfant de la matérialité immédiate de la transaction.

À l’heure où le troc revient dans les pratiques adultes, souvent associées à la sobriété, au réemploi ou à la consommation responsable, il est intéressant de le considérer aussi comme une expérience d’apprentissage. Chez les enfants, il constitue une étape dans la compréhension du monde économique et social dans lequel il grandit.

En ce sens, le troc rappelle une caractéristique que les sociétés monétaires tendent parfois à faire oublier : la valeur d’un produit ne se résume pas à son prix. Avant d’être un chiffre sur une étiquette, elle est une négociation, une reconnaissance et une relation.

The Conversation

Pascale Ezan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Billes, cartes Pokémon… Pourquoi les enfants aiment faire du troc – https://theconversation.com/billes-cartes-pokemon-pourquoi-les-enfants-aiment-faire-du-troc-287039