« En tout cas, ce n’était pas une licorne… » Des sociologues ont interrogé 130 chasseurs de Bigfoot

Source: The Conversation – in French – By Jamie Lewis, Lecturer in sociology, Cardiff University

L’image 352 du film de Patterson et Gimlin sur Bigfoot, tourné en 1967, est centrale dans le développement de la communauté des bigfooters. Wikipedia

Les Bigfooters ne sont pas seulement des amateurs de légendes. Deux sociologues qui ont étudié cette communauté expliquent qu’constitue offre un laboratoire fascinant pour comprendre comment se construisent la crédibilité, l’expertise et les frontières entre science et croyance.


C’est l’image qui a donné naissance à une icône de la culture populaire. En 1967, dans une forêt du nord de la Californie, une créature de plus de deux mètres de haut, couverte d’une épaisse fourrure noire, ressemblant à un grand singe et marchant debout, est filmée. À un moment, elle se retourne et fixe la caméra. Cette séquence a été reproduite à l’infini dans la culture populaire – au point d’inspirer un emoji. Mais que montre-t-elle vraiment ? Un canular ? Un ours ? Ou la preuve de l’existence d’une mystérieuse espèce connue sous le nom de Bigfoot ?

Ce film a été analysé et réanalysé à d’innombrables reprises. Si la plupart des observateurs estiment aujourd’hui qu’il s’agit d’un canular, certains soutiennent qu’il n’a jamais été définitivement réfuté. Fascinés par cette énigme, des passionnés, surnommés les « Bigfooters », sillonnent les forêts de l’État de Washington, de Californie, de l’Oregon, de l’Ohio, de la Floride et d’ailleurs, à la recherche de la moindre trace de cette créature légendaire.

Mais pourquoi ? C’est la question que se sont posée les sociologues Jamie Lewis et Andrew Bartlett. Ils voulaient comprendre ce qui pousse cette communauté à consacrer autant de temps, d’énergie et d’argent à la recherche d’une créature dont l’existence est, au mieux, hautement improbable. Pendant les confinements liés au Covid, Lewis a mené des entretiens avec plus de 130 « Bigfooters » – ainsi qu’avec quelques universitaires – pour recueillir leurs points de vue, leurs expériences et leurs pratiques. Ce travail a abouti à leur récent ouvrage, Bigfooters and Scientific Inquiry : on the Borderlands of Legitimate Science (« Bigfooters et enquête scientifique : aux frontières de la science légitime », non traduit).

Ils reviennent ici sur cette enquête menée au cœur d’un phénomène aussi fascinant qu’insaisissable.

Qu’est-ce qui vous a tant intrigués dans la communauté des Bigfooters ?

Lewis : Tout a commencé lorsque je regardais Discovery Channel ou Animal Planet et que j’ai vu la bande-annonce de l’émission Finding Bigfoot. Je voulais comprendre pourquoi un tel programme était diffusé sur une chaîne qui, à l’époque du moins, avait la réputation de proposer des documentaires sérieux et rigoureux sur la nature. Au départ, nous pensions simplement analyser ces émissions de télévision, mais cela nous a vite semblé insuffisant. C’était pendant les confinements liés au Covid ; ma femme était enceinte et alitée à cause de fortes nausées. Il fallait bien que j’occupe mon temps.

Bartlett : Lorsque Jamie et moi partagions un bureau à Cardiff, j’ai travaillé sur une étude sociologique consacrée aux physiciens marginaux. Il s’agit de personnes qui, le plus souvent en dehors des institutions universitaires, cherchent malgré tout à faire de la science. Je les ai interviewées, j’ai assisté à leurs conférences. De là, il n’y avait finalement qu’un pas vers le Bigfoot. Mais c’est l’intérêt de Jamie pour le sujet qui m’a véritablement amené à travailler sur ce terrain.

Parle-t-on d’une grosse communauté ?

Lewis : Il est très difficile d’en estimer la taille. On distingue généralement deux grands courants. D’un côté, les apers, qui pensent que Bigfoot est simplement un primate encore inconnu de la science. De l’autre, ceux que leurs détracteurs appellent les woo-woos, convaincus que Bigfoot est une sorte de voyageur interdimensionnel, voire une forme de vie extraterrestre. Au total, on parle de plusieurs milliers de personnes. Mais parmi elles, seules quelques centaines sont véritablement investies dans cette quête, et je pense en avoir interrogé au moins la moitié.

Leurs idées trouvent aussi un écho plus large. Une enquête YouGov, réalisée en novembre 2025, indiquait qu’environ un quart des Américains pensent que Bigfoot existe, ou estiment au moins que son existence est probable.

Vos interlocuteurs se méfiaient-ils de vos intentions ?

Lewis : Oui, je pense qu’ils craignaient surtout d’être caricaturés. On me demandait souvent : « Est-ce que vous croyez au Bigfoot ? » Andy et moi avions convenu d’une réponse commune : selon la science institutionnelle, il n’existe absolument aucune preuve convaincante de l’existence de Bigfoot. Nous n’avons donc aucune raison de remettre en cause ce consensus. En revanche, en tant que sociologues, ce qui existe bel et bien, c’est une ou plusieurs communautés de passionnés du Bigfoot. Et c’est cela qui nous intéresse.

Bartlett : D’ailleurs, après la publication du livre, quelques personnes ont réagi à la manière dont nous avions formulé cette idée. Sur la quatrième de couverture, nous écrivons en substance que « Bigfoot existe, sinon comme créature biologique réelle, du moins comme objet autour duquel des centaines de personnes organisent leur vie ». Certains y ont vu une forme de mépris à leur égard. Ce n’était absolument pas notre intention.

Ces personnes ont-elles des traits de personnalité ou des caractéristiques communes ?

Lewis : La communauté est très majoritairement composée d’hommes blancs, vivant en milieu rural et issus des classes populaires – souvent d’anciens militaires. Je pense que le nombre de femmes intéressées par le Bigfoot augmente, mais l’image dominante reste celle du « chasseur viril qui s’aventure dans la forêt en pleine nuit ».

Bartlett : Aux États-Unis, il y a tout simplement beaucoup d’anciens militaires dans la population. Mais je pense aussi que cela tient à la manière dont ces personnes souhaitent se présenter. Lorsqu’on s’appuie sur des témoignages, il faut apparaître comme un témoin crédible. Pouvoir dire : « J’ai servi dans l’armée » ou « J’étais militaire » renforce cette crédibilité. Cela suggère au moins qu’on n’est pas du genre à prendre un élan pour un monstre.

Une représentation de Bigfoot au parc Natural Bridge of Arkansas
Une représentation de Bigfoot au parc Natural Bridge of Arkansas.
Logan Bush/Shutterstock

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris chez eux ? Ont-ils bousculé certains stéréotypes ?

Lewis : Certains étaient extrêmement éloquents, ce qui m’a un peu surpris. C’est sans doute le reflet de mes propres préjugés. J’ai aussi été frappé par leur ouverture : je m’attendais à ce qu’ils refusent de me parler de leurs prétendues rencontres avec Bigfoot. Or, un bon nombre l’ont fait. Beaucoup souhaitaient même être cités nommément dans le livre. J’ai également été surpris par la quantité de données empiriques qu’ils recueillent, ainsi que par les efforts qu’ils déploient pour les analyser et leur donner un sens. Enfin, ils étaient tout à fait capables de reconnaître qu’une piste relevait de la supercherie ou du canular. Je pensais qu’ils chercheraient coûte que coûte à défendre des preuves fragiles.

Bartlett : Nous reproduisons plusieurs témoignages de ce type dans le livre. Des personnes disent par exemple : « Pendant des années, je me suis laissé tromper par ces empreintes. Je les croyais authentiques, puis j’ai découvert de nouveaux éléments qui m’ont fait changer d’avis. » Cela m’a surpris, moi aussi.

Le fait qu’ils recueillent des données empiriques signifie-t-il que leur démarche relève de la science ?

Bartlett : Dans la recherche institutionnelle, on travaille pour obtenir des financements, publier dans des revues de qualité et faire progresser ses travaux au sein d’une communauté scientifique. Si l’on souhaite associer son nom à une idée, cela passe par des articles évalués par les pairs et par le travail mené avec des doctorants qui poursuivront ensuite leurs recherches dans d’autres laboratoires. Chez les Bigfooters, en revanche, on trouve surtout des livres autoédités, des conférences consacrées au Bigfoot, des chaînes YouTube, des podcasts et d’autres formats du même genre. Or, ce ne sont pas forcément des moyens fiables de produire et de mettre à l’épreuve des connaissances. C’est l’un des aspects qui distinguent le plus clairement le Bigfooting de la science académique.

Ce qui était intéressant, lorsque j’étudiais les physiciens marginaux, c’était d’identifier ce qui les éloignait, de manière récurrente, de la pratique scientifique. Le point commun était une forme d’individualisme : l’idée qu’une personne seule peut recueillir et évaluer des preuves de façon totalement indépendante de toute communauté. Les physiciens que j’ai rencontrés considéraient souvent que le consensus scientifique était une menace. Or, dans les faits, le consensus, la continuité des travaux et le fonctionnement collectif constituent le socle même de la science.

Quelle est la forme de preuve la plus courante au sein de cette communauté ?

Lewis : Les témoignages. Sans les récits de personnes affirmant avoir vu Bigfoot, le phénomène des Bigfooters n’existerait tout simplement pas. Une grande partie de leur activité consiste à recueillir ces témoignages et à tenter de leur donner un sens. Ils comprennent mal pourquoi ces récits ont si peu de valeur aux yeux de la science institutionnelle. Ils font souvent le parallèle avec la justice, où un témoignage peut, à lui seul, conduire à une condamnation extrêmement lourde, voire à la peine de mort dans certains pays. Ils ne voient donc pas pourquoi les témoignages sont considérés comme des preuves aussi faibles en science.

Au-delà des témoignages, les empreintes de pas constituent sans doute l’indice matériel le plus célèbre et le plus fréquemment invoqué.

Photographie d’une prétendue empreinte de Bigfoot, prise à Hoopa (Californie) en septembre 1962 et publiée dans un article du Humboldt Times
Photographie d’une prétendue empreinte de Bigfoot, prise à Hoopa (Californie) en septembre 1962 et publiée dans un article du Humboldt Times.
wikipedia

Bartlett : Si les empreintes occupent une place aussi importante, c’est notamment en raison de l’héritage des recherches sur le yéti et des empreintes qui lui étaient attribuées. À une époque, ces indices avaient paru suffisamment convaincants pour amener certains scientifiques à penser qu’il existait effectivement quelque chose d’inconnu dans l’Himalaya. Par ailleurs, les deux principaux universitaires qui ont défendu l’hypothèse du Bigfoot, le regretté Grover Krantz à partir des années 1970, puis Jeffrey Meldrum dans les années 1990, ont eux aussi été persuadés par les empreintes.

Lewis : Aujourd’hui, les Bigfooters utilisent également des pièges photographiques, des enregistreurs audio, voire des analyses ADN sur des poils ou d’autres échantillons. Ils enregistrent des sons inhabituels et obtiennent souvent des images floues. Certains pensent que Bigfoot communique grâce aux infrasons, même si cette hypothèse est loin de faire l’unanimité au sein de la communauté. On assiste donc à une diversification des types de preuves recherchées.

Comment savoir si une image ou un son renvoie réellement à Bigfoot ?

Bartlett : Les Bigfooters se rendent en forêt, enregistrent un son, par exemple, puis le comparent à des bases de données de chants d’oiseaux et de cris d’autres animaux. Il arrive qu’ils ne trouvent aucune correspondance. Si ce n’est ni une voiture, ni une personne, ni un ours, ni un élan, alors ils estiment qu’il reste une possibilité : Bigfoot. Le raisonnement est, dans une certaine mesure, le même pour les images.

Diriez-vous que cette manière d’interpréter les indices constitue la principale faiblesse de leur démarche ?

Lewis : Elle leur permet de ménager une place pour Bigfoot. Si un son ou une image ne peut être attribué à autre chose, alors, se demandent-ils, qu’est-ce que cela pourrait être ? Ils partent d’une absence d’explication pour en déduire une présence. À leurs yeux, c’est un raisonnement scientifique. Ce qui est intéressant, c’est que les Bigfooters invoquent souvent d’autres créatures légendaires pour renforcer l’hypothèse du Bigfoot. Il y a une phrase que j’entends régulièrement : « It ain’t no unicorn » (« En tout cas, ce n’était pas une licorne. »).

Jeffrey Meldrum
Jeffrey Meldrum.
wikipedia

Comment s’organise la hiérarchie au sein de cette communauté ? Qui occupe le sommet ?

Lewis : Les figures les plus respectées sont généralement celles qui ont un lien avec le monde universitaire. Andy a déjà évoqué Jeff Meldrum. Il est malheureusement décédé très récemment, mais il incarnait, pour les Bigfooters, un pont avec la recherche académique contemporaine. Lors des conférences, si Jeff Meldrum intervenait, il était systématiquement programmé en dernier, comme tête d’affiche. Les personnalités de télévision, comme les animateurs de Finding Bigfoot ou d’Expedition Bigfoot, font également partie de cette catégorie de premier plan. En dessous, on trouve différents groupes plus ou moins influents, dont la Bigfoot Field Researchers Organization, qui est probablement l’organisation la plus connue.

Que pourraient apprendre les Bigfooters des scientifiques, et inversement ?

Lewis : Avant de commencer cette recherche, en lisant des ouvrages et en discutant avec d’autres personnes, j’avais l’impression que les Bigfooters étaient hostiles à la science. Ce n’est pas ce que nous avons constaté. Dans notre livre, nous soutenons qu’ils ne sont pas anti-science. J’irais même jusqu’à dire que beaucoup d’entre eux sont favorables à la science, mais se méfient des institutions scientifiques. À mon sens, le monde universitaire gagnerait à les considérer comme une forme de science citoyenne. Leur activité peut constituer une porte d’entrée intéressante pour mieux connaître son environnement local.

Par exemple, grâce à un piège photographique, ils ont observé un animal – je crois qu’il s’agissait d’une martre des pins – qui n’était pas censé être présent dans cette région. Ils accumulent donc une grande quantité de données. Ils ne sont pas irrationnels. Leur démarche est différente de celle des chasseurs de fantômes, car elle ne suppose pas l’existence d’un phénomène entièrement surnaturel. L’hypothèse est simplement qu’un animal inconnu de la science vivrait quelque part. C’est très improbable, certes, mais pas impossible. En revanche, ce qui leur manque, c’est la discipline propre à la recherche académique : n’importe qui peut se déclarer Bigfooter.

Avez-vous entendu un témoignage qui vous a particulièrement marqué ou semblé convaincant ?

Lewis : Est-ce que je me suis parfois laissé emporter par le récit ? Bien sûr. Un peu comme lorsqu’on regarde un film. Si vous êtes plongé dans le noir devant un film d’horreur, vous continuez à y penser pendant un moment avant de reprendre vos esprits. Il m’est souvent arrivé d’aller me coucher encore électrisé par ce que je venais d’entendre, en me disant : « Je ne sais pas ce que c’était, mais quelle histoire ! » Au fond, c’étaient d’excellents récits. Avec le temps, j’ai appris à faire la distinction entre l’entretien lui-même et ce que j’en pensais ensuite.

Si vous croisiez Bigfoot dans une forêt, comment vous y prendriez-vous pour convaincre les autres ?

Lewis : Beaucoup de Bigfooters commencent leur récit par des précautions du type : « Mon père ne croit pas au Bigfoot » ou « J’ai passé des années à remettre en question ce que j’avais vu. » Ils cherchent ainsi à se présenter comme des personnes rationnelles et raisonnables. Cela créait une forme de proximité entre eux et moi. Et, au fond, je pense que je ferais probablement la même chose.

Bartlett : Si je rencontrais Bigfoot, je mobiliserais sans doute tous les procédés qui permettent de convaincre que l’on est une personne crédible, lucide et rationnelle – exactement comme le font les témoins que nous avons étudiés. Je m’attendrais à ce que personne ne me croie. J’insisterais donc sur le fait que je mets en jeu ma crédibilité d’universitaire. En plus de décrire la rencontre elle-même, j’utiliserais tous ces ressorts rhétoriques auxquels les Bigfooters ont recours pour tenter de convaincre leur auditoire.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. « En tout cas, ce n’était pas une licorne… » Des sociologues ont interrogé 130 chasseurs de Bigfoot – https://theconversation.com/en-tout-cas-ce-netait-pas-une-licorne-des-sociologues-ont-interroge-130-chasseurs-de-bigfoot-287204