Source: The Conversation – France in French (3) – By Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL
Cartes postales, lettres de revendication ou requêtes, fleurs, dessins d’enfants… Chaque jour, ce sont des centaines, voire des milliers de courriers qui sont envoyés au président de la République. Qu’est-ce qui incite des citoyennes et citoyens à s’adresser de manière aussi directe au chef de l’État ? Comment leurs demandes sont-elles traitées ? Et dans quelle mesure sont-elles des capteurs d’opinion ? Plongée dans les coulisses du service de la correspondance présidentielle.
Il suffit d’un clic pour remplir le formulaire. Ou d’une enveloppe et d’une feuille de papier que l’on adresse sans timbrer (jusqu’à 20 grammes) à Monsieur le président de la République, Palais de l’Élysée, 55 rue du Faubourg-Saint-Honoré 75008 Paris France.
Le courrier ne sera pas reçu toutefois à cette adresse, mais de l’autre côté de la Seine, au Palais de l’Alma, 11 Quai Branly dans le VIIe arrondissement de Paris, anciennement Service du Courrier de la Présidence de la République devenu service du Dialogue citoyen, et service de la Correspondance. Une soixantaine de salariés y travaillent.
Le service du courrier existe depuis longtemps. René Coty, dernier président de la IVe République et sa femme Germaine en recevaient déjà. De Gaulle le faisait traiter par son secrétariat particulier. C’est sous Valéry Giscard d’Estaing président de 1974 à 1981 que le service s’est constitué, a émigré quai Branly, a commencé à appliquer systématiquement la règle : « répondre à tous ». Seuls les lettres d’insulte et les courriers dits incohérents restent sans réponse. Hervé Le Tellier s’est livré à un exercice de style oulipien autour d’échanges fictifs de correspondance entre lui et François Mitterrand.
Il est très difficile de travailler sur cette masse documentaire car il s’agit de correspondances contenant des renseignements parfois très personnels (conflits familiaux souvent violents, dossiers médicaux, affaires pénales, désarrois sociaux..). Nous avons pu, Julien Fretel et moi, toutefois obtenir, sous régime strict de confidentialité, l’autorisation du président Hollande de travailler pendant plusieurs mois sur ses courriers au sein même du service. Nous avons pu aussi avoir un accès (limité du fait du Covid) aux archives des courriers de Nicolas Sarkozy ; et l’ancien chef du service durant près de 10 ans, Michel Hénocq, a pu nous fournir aussi des documents sur cette période.
Le service, rénové, est toujours à l’Alma mais son organisation spatiale a complètement changé, ainsi que les modalités de traitement des envois et des réponses. (entretien avec des responsables des services 26/06/2026).
Une forme ancienne d’adresse au pouvoir politique
Le courrier présidentiel offre une plongée dans le quotidien de(s) Français qui se décrivent, invectivent, interpellent, scrutent, conseillent, le président et la « première dame », en direct, sans filtre, et sans dispositif préalable comme dans les mécaniques sophistiquées et opaques des sondages d’opinion.
Travailler sur le courrier présidentiel, c’est se poser trois séries de questions.
D’abord, qui écrit, pourquoi ? Puis, du côté du service, qui sont les premiers lecteurs-récepteurs et comment « traitent-ils » tous ces envois ? Du côté des divers présidents, quelle importance accordent-ils à cette « communication directe » ? La comparaison est ici intéressante avec l’attention particulière accordée par Barack Obama à ce mode de contact, puisque le président états-unien disait lire chaque soir, comme une piqure de rappel démocratique, une dizaine de lettres avant de s’endormir.
Étudier le courrier c’est donc réfléchir sur un des moyens par lesquels les citoyens peuvent faire entendre leur(s) voix, à côté du vote, des manifestations, des pétitions, des conférences citoyennes ou des sondages. Écrire aux autorités est une forme à la fois toujours renouvelée, et très ancienne, d’adresse au Prince sous forme de placet, de requête, de supplique, de réclamation et d’interpellation.
C’est un moyen d’accéder à la façon dont les citoyens se représentent les institutions et particulièrement l’institution présidentielle. Du côté de la présidence, l’attention prêtée aux courriers est un moyen d’objectiver la hiérarchie des « capteurs d’opinion » à la disposition des autorités. Le « contacting » (le fait de s’adresser aux autorités personnellement) est un axe de recherche important aux États-Unis beaucoup plus qu’en France.
De la déférence à l’indignation, des styles variés
On envoie de tout au 55 Faubourg Saint Honoré, des cartes postales, des fleurs, des tricots, des poèmes, des prières, des dessins d’enfants, des cadeaux désintéressés ou promotionnels (du vin ou du foie gras en espérant qu’ils pourront un jour être servis sur la table présidentielle, des livres, des tableaux…). Plus rarement des balles de revolver ou des miettes de pain rassis (pour se plaindre de la mise à la diète), ou de la farine et du sucre.

Fourni par l’auteur
Il est donc difficile de dire combien de « lettres » sont reçues par jour. Il était question d’un millier, parfois de plusieurs milliers lors d’évènements particulièrement graves (les attentats de 2015), ou lors de l’entrée en fonction ou des vœux de nouvelle année. Sur un septennat on pouvait arriver à plus d’un million, sous François Hollande, on en était plutôt à 400000/500 000 pour le quinquennat.
Actuellement il y a eu un affaissement significatif. 400 envois arrivent chaque jour, dont une quarantaine pour « le courrier Madame », plus une trentaine d’appels au standard de l’Élysée. On écrit beaucoup moins à un président en fin de double mandat et affaibli par une dissolution.
Il est aussi difficile de préciser quelle est la représentativité des Français-es qui écrivent. Le droit d’entrée en contact est peu coûteux financièrement mais symboliquement fort (parler en son nom, donner son nom, se sentir le droit d’interpeller).
On peut tout dire au président, parler de soi, de sa vie quotidienne, « parler au nom de » (un groupe social, des habitants de..), on peut réagir sur tout, sur les grandes questions abordées par les médias, sur la manière d’exercer la fonction (sa coiffure, son maintien, ses phrases jugées blessantes, mais aussi sa politique, parfois scrutée dans les moindres détails). D’aucuns peuvent aussi entretenir une correspondance régulière avec l’Élysée. Et les styles d’écriture peuvent aller de la déférence, à l’indignation, et à l’insulte.
Classer/Qualifier/Répondre
Ce flux permanent arrivant à l’Alma était d’abord classé manuellement en 5 grandes catégories. Les courriers manuscrits représentent encore un tiers des envois car les courriels n’admettent pas de pièces jointes (dossiers médicaux, pénaux, administratifs..) et certaines et certains correspondants veulent préserver les formes épistolaires.
Les courriers indiquant explicitement ou implicitement une menace de suicide, sont mis à part et une intervention urgente peut être mise en œuvre. Les courriers auxquels on ne répond pas (anonymes, délirants, insultants) sont mis de côté.
Ensuite, les 3 catégories organisant les taxinomies ordinaires du service répartissent les courriers en « requêtes », « opinions » et « courrier réservé ». Relève de ce dernier les courriers des personnalités (parlementaires, maires, chefs d’État, grands patrons, entreprises…). En principe tout passe par le service du courrier mais certains solliciteurs bien introduits auprès de la Présidence, peuvent faire passer leurs demandes en remettant un dossier directement au 55 Rue du Faubourg Saint Honoré.
Quant aux deux autres, la frontière est poreuse entre un scripteur-e qui expose son cas personnel et un autre qui en parlant de lui, parle aussi « politique ». Toujours est-il que les « requêtes » ont droit à une réponse de principe et sont orientés vers les services sociaux compétents et que les « opinions » ont une « carrière » plus notoire puisqu’il y est répondu de manière détaillée, puisqu’elles vont se transformer en tableaux de chiffres, voire en baromètres, et figurer dans des revues hebdomadaires ou mensuelles, voire remonter dans leur intégralité (notamment les « belles lettres »), vers le cabinet ou sur le bureau présidentiel qui en signe quelques-unes.
Les requêtes sont toujours majoritaires (environ 70 % des flux). Elles sont désormais plus valorisées car elles entrent dans la base de données générale et sont appréhendées comme des symptômes « d’errance administrative ». Une volonté affichée de « débureaucratisation » du style administratif des réponses et de suivi des dossiers (Retour de service) est en cours.
Les réponses sont bien souvent décevantes pour les scripteur-es, mais le fait de recevoir une enveloppe à en-tête de la Présidence, ou d’avoir poussé son « coup de gueule » (« ça m’a fait du bien) peuvent être des premières rétributions à l’acte d’écriture aux autorités.
Une nouvelle catégorie a récemment été créée : les « sollicitations », qui obtiennent une réponse immédiate (visiter le Palais, obtenir un autographe, demande d’enfants, soumission d’un projet mémoriel) et parfois signée par le président lui-même.
Les procédures d’enregistrement ont considérablement évolué. Les courriers scannés viennent rejoindre les courriels sur une base numérique, auxquels sont adjointes des données provenant de la presse quotidienne régionale et de certains réseaux sociaux, particulièrement X. Les rédacteurs enregistrent et qualifient cet ensemble avec l’aide d’une IA, qui les accompagne dans leur travail « d’objectivation ».
Les présidents et leurs courriers
Les présidents successifs ont diversement utilisé cette source documentaire comme capteur « d’opinions » voire de « l’opinion ». Valéry Giscard d’Estaing avait une conception très fonctionnelle du courrier alors que François Mitterrand avait engagé les Français à lui écrire. Sous Sarkozy, il fallait que le travail soit fait, que chacun ait sa réponse mais l’opinion au travers des sondages lui importait plus.
François Hollande sans nul doute s’est plus intéressé au service. Le contact local lui manquait. Il a d’ailleurs reçu des scripteur-es quelques samedis après-midi à l’Élysée et c’est en fin de mandat que s’amorce la transformation du service : on investit alors dans des moyens plus sophistiqués de traitement des envois, les lettres types s’enrichissent et les verbatim citoyens remontent plus souvent et sous une forme plus détaillée au cabinet.
Emmanuel Macron utilise quant à lui beaucoup plus le service pour notamment préparer des voyages présidentiels. Sous ses quinquennats, le courrier devient une pièce importante de la connaissance « des » français par un président qui n’avait pas eu le cursus partisan et/ou local de ses prédécesseurs. Le travail du service est dès lors un des éléments d’objectivation de « ce que pensent les français » et de la manière dont ils perçoivent et reçoivent les politiques présidentielles. Le service de veille et d’analyse fait donc remonter par notes, tableaux de bord, baromètres et verbatim tout ce qui arrive dans la base de données (« tout ce qui rentre, ça nous intéresse »). Et cherche à repérer les « signaux faibles », et à comparer les agendas des diverses sources (presse, réseaux sociaux, correspondance).
Les multiples correspondances sont désormais mixées avec d’autres indicateurs du « pouls » des Français mais, dans le même temps, le nombre des interpellateurs de tous ordres ne cesse de baisser. Est-ce une baisse temporaire ? ou un effondrement définitif : le président et la Présidence indiffèrent-ils et n’intéressent-ils plus que de plus petites cohortes de scripteur-es ? La concurrence avec la croissance des recours auprès du Défenseur des Droits peut être aussi une explication.
De plus l’usage de l’IA dans l’enregistrement et la qualification des correspondances (un logiciel a « avalé » et « digéré » la mémoire des réponses antérieures) et dans l’aide à la rédaction des réponses est bel et bien un pari présenté dans l’actuel service comme un moyen d’améliorer la rapidité de la perception de « l’opinion » et d’approfondir la qualité des réponses de « mettre de l’humain » dans les relations verticales entre une institution et ses usagers. À suivre donc.
Reste une question sensible. La politique d’archivage. Ce flux constant est une mine documentaire, une ouverture extraordinaire sur la vie quotidienne ressentie par des Français. Il ne reste dans les archives (qui ne seront désormais consultables quasiment qu’à la fin du siècle, eu égard aux renseignements personnels qu’ils contiennent) que quelques milliers de lettres afférant aux quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.
Une politique de destruction de 9 dossiers sur 10 a été remplacée par une politique de « conservation » encore bien plus restrictive, qui, sans considération pour les évènements les plus importants, a détruit une partie de la mémoire des Français. Si cet article peut avoir un intérêt, aussi scientifique, il devrait permettre d’alerter le président de la République sur cet état de fait. En principe, la numérisation intégrale devrait permettre de préserver la mémoire de toutes ces « vies minuscules » C’est une lettre que je lui adresse.
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Michel Offerlé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Écrire au président de la République : le service courrier de l’Élysée, baromètre de l’opinion publique ? – https://theconversation.com/ecrire-au-president-de-la-republique-le-service-courrier-de-lelysee-barometre-de-lopinion-publique-287032
