Bouilloires et passoires thermiques, les deux faces d’une même précarité énergétique

Source: The Conversation – France (in French) – By Dorothée Charlier, Professeur des universités en économie de l’énergie et de l’environnement, IREGE, IAE Savoie Mont Blanc

Alors que la France a déjà connu trois vagues de chaleur à la mi-juillet 2026 se pose la question du manque d’adaptation des logements aux températures extrêmes. Or, les logements les plus exposés à la chaleur sont souvent aussi ceux qui sont le plus exposés au froid en hiver. La précarité énergétique n’est plus seulement un problème hivernal, mais désormais aussi estival.


Depuis le 5 juillet 2026, la France connaît sa troisième vague de chaleur de l’année, le tout en l’espace de quelques semaines. Et pourtant, nous continuons de penser la précarité énergétique comme un problème hivernal.

Pourtant, à chaque nouvel épisode caniculaire, le même scénario se répète : records de température battus, services d’urgence sous tension, travailleurs exposés en plein air, mais également personnes vulnérables isolées dont le logement surchauffe et qui se retrouvent encore plus à risque. Par analogie avec les passoires thermiques hivernales, on parle désormais de plus en plus de bouilloires thermiques. Puis les températures redescendent, l’inquiétude s’estompe et le débat public se déplace vers d’autres urgences.

Pourtant, ces épisodes ne sont plus exceptionnels. Ils dessinent une nouvelle normalité climatique. La véritable question n’est plus de savoir si les vagues de chaleur vont se multiplier, mais si notre société est prête à protéger celles et ceux qui y sont les plus exposés. Car face à la chaleur, nous ne sommes pas tous égaux.

Une précarité énergétique devenue permanente

Pour les ménages les plus aisés, l’adaptation est souvent une possibilité. Ils peuvent rénover leur logement, installer des protections solaires, acquérir une pompe à chaleur réversible ou une climatisation performante (sous réserve d’obtenir l’accord de leur copropriété s’ils vivent en collectif), télétravailler ou simplement quitter temporairement les zones les plus exposées.

Pour les plus modestes, la chaleur s’ajoute à des difficultés déjà anciennes : logements mal isolés, faibles revenus, état de santé plus fragile, impossibilité de financer des travaux ou même d’avoir le droit d’installer une climatisation, lorsqu’il ne s’agit pas de l’absence pure et simple de certains équipements comme des volets.

Cette fracture sociale prolonge une autre inégalité, bien connue celle-là : la précarité énergétique hivernale. Depuis plus de vingt ans, les politiques publiques l’ont essentiellement abordée sous l’angle du froid. Cette approche était légitime. Mais le changement climatique nous oblige aujourd’hui à changer de regard.




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Au-delà de la facture, l’enjeu de santé publique

Plus d’un Français sur deux déclare désormais avoir souffert de la chaleur dans son logement pendant au moins vingt-quatre heures au cours de l’été, selon les données de l’Observatoire national de la précarité énergétique.

Or, les logements les plus difficiles à chauffer sont souvent les mêmes que ceux qui deviennent inhabitables lors des canicules, même si des logements neufs dotés d’un bon DPE peuvent également être problématiques. Les « passoires thermiques » de l’hiver deviennent les « bouilloires » de l’été. La précarité énergétique n’est plus seulement saisonnière : elle est devenue permanente.




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Nos recherches menées avec Anna Risch, maître de conférences en sciences économiques à l’Université Grenoble Alpes (UGA), montrent que cette accumulation de vulnérabilités dépasse largement la seule question de la facture énergétique. La rénovation énergétique améliore non seulement le confort thermique, mais aussi la santé mentale, le bien-être et le sentiment de sécurité.

Les logements rénovés restent généralement plus frais en été, avec une température ressentie inférieure d’environ 0,6 °C lors des fortes chaleurs. À mesure que les canicules se multiplient, ces bénéfices deviennent des enjeux de santé publique.

Disposer (ou non) de marges d’adaptation

Nos recherches montrent toutefois que cette vulnérabilité ne s’explique pas uniquement par la qualité du logement ou le niveau de revenu.

En effet, face aux contraintes énergétiques, tous les ménages ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre pour adapter leurs comportements. Réduire sa consommation, décaler certains usages, protéger son logement de la chaleur ou investir dans des équipements adaptés suppose des ressources matérielles, mais aussi des capacités d’action qui sont très inégalement réparties.

Cette capacité de sobriété et d’adaptation constitue aujourd’hui une dimension essentielle de la précarité énergétique. Certains ménages disposent de nombreuses possibilités pour arbitrer leurs consommations sans dégrader leur confort. D’autres, au contraire, vivent déjà dans des logements peu performants et disposent de très peu de leviers pour faire face à la hausse des prix de l’énergie et aux épisodes de chaleur.

C’est ce que confirment des travaux que nous avons menés avec Elisabeth Bourgeois de l’Université Savoie Mont Blanc et David Grover de Grenoble École de Management. Chez les personnes âgées, par exemple, les émotions, la perception du risque ou encore certaines capacités cognitives vont influencer fortement l’adoption des comportements de protection. Une personne qui sous-estime le danger modifiera moins facilement ses habitudes, même lorsqu’elle est objectivement exposée.

La nouvelle fracture climatique n’oppose donc plus seulement les ménages riches et pauvres. Elle oppose aussi ceux qui disposent d’un logement protecteur et/ou de marges de manœuvre pour adapter leurs comportements, à ceux qui cumulent logements peu performants, faibles ressources et faibles capacités d’adaptation.




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Des vulnérabilités qui se cumulent

Ces vulnérabilités ne s’additionnent pas : elles se renforcent mutuellement. C’est cette réalité que les politiques publiques doivent désormais prendre en compte.

Rénover un logement ne consiste plus seulement à réduire les consommations d’énergie ou les émissions de gaz à effet de serre. C’est aussi protéger la santé des occupants en toute saison, renforcer la résilience face aux extrêmes climatiques et permettre aux ménages de retrouver des marges de manœuvre dans leurs usages quotidiens de l’énergie.

Pendant longtemps, la précarité énergétique désignait l’incapacité à chauffer correctement son logement. Aujourd’hui, elle doit désigner plus largement l’incapacité à vivre dans un logement protecteur et à s’adapter aux contraintes énergétiques et climatiques, qu’elles soient liées au froid, à la chaleur ou à la hausse durable des prix de l’énergie.

Le changement climatique ne crée pas les inégalités. Il révèle celles qui existaient déjà et les amplifie. À nous de décider si la transition écologique contribuera à les réduire, ou à les rendre encore plus profondes.

The Conversation

Dorothée Charlier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Bouilloires et passoires thermiques, les deux faces d’une même précarité énergétique – https://theconversation.com/bouilloires-et-passoires-thermiques-les-deux-faces-dune-meme-precarite-energetique-287319