Les applis de santé nous font-elles vraiment bouger plus… ou seulement cliquer davantage ? Exemple avec une appli pour compter ses pas

Source: The Conversation – France in French (3) – By Claire Mollier, Assistant professor en économie comportementale et expérimentale , Université Paris Nanterre


L’essentiel

  • La tendance est aux applications qui comptent vos pas et vous motivent à marcher avec des rappels fréquents envoyés sur votre smartphone.
  • Une étude portant sur plus de 20 000 utilisateurs et utilisatrices d’une de ces applications montre que, si les notifications augmentent l’usage de l’appli, elles n’entraînent pas de pratique accrue de la marche, dans la plupart des cas.
  • L’analyse des données suggère néanmoins que ces plateformes numériques pourraient présenter un intérêt pour les publics les plus éloignés de l’activité physique.

« Vous n’avez pas atteint votre objectif de pas aujourd’hui » est un message qui vous semble familier ? Chaque jour, des millions de personnes reçoivent ce type de notifications.

L’App Store d’Apple et les applications sous Android comptant respectivement près de 35 000 et 36 000 applications de santé en 2024, ces dernières cherchent toutes à se démarquer.

Certaines, par exemple Strava ou Runtastic, encouragent la comparaison sociale au moyen de challenges ou de posts qui permettent de partager ses activités avec la communauté. D’autres récompensent la pratique sportive, comme Carrot Rewards, éventuellement par des incitations financières, comme WeWard qui rémunère votre marche.

Une appli gratuite qui vous rémunère pour vous inciter à marcher

En effet, WeWard est une application gratuite qui vous permet de gagner un certain nombre de points à chaque fois que vous atteignez un objectif de pas accomplis dans la journée (1 500, 3 000, 6 500, 10 000, 15 000 ou 20 000 pas). Ces points peuvent ensuite être convertis en sommes d’argent et vous faire gagner jusqu’à 4 euros par mois environ.

Cette fonctionnalité est née lors du lancement de l’application, fin 2019, dans le contexte de la grève des transports. Elle visait à encourager et à récompenser les personnes qui choisissaient, ou étaient amenées, à se déplacer à pied.

Du point de vue de l’économie de la santé, cette incitation monétaire fait tout à fait sens puisque des études montrent qu’elle peut encourager la pratique d’une activité physique. De plus, dans le cadre de la marche (activité gratuite), les résultats ne devraient qu’en être décuplés puisque cette pratique ne nécessite aucun coût de maintenance (contrairement à une salle de sport, par exemple).

Pour rappeler à ses utilisateurs·ices de valider leurs pas, et d’ainsi collecter leurs points, WeWard envoie chaque jour des rappels. Mais ces messages vous encouragent-ils véritablement à marcher plus ?

Étudier les comportements de marche des utilisateurs·ices de l’appli

Pourquoi observer les comportements de marche ? Parce que la marche constitue l’une des formes d’activité physique les plus accessibles. Elle ne nécessite ni équipement particulier (donc pas de coût) ni lieu ou moment spécifique et peut donc être intégrée (plus ou moins facilement) dans sa routine.

Pour les économistes de la santé, la marche représente un levier intéressant puisqu’encourager les individus à marcher plus pourrait permettre de réaliser d’importantes économies de santé publique. C’est pourquoi, dans un article publié récemment, nous nous intéressons à cette pratique au travers d’une expérience.

Cependant, une des difficultés réside parfois dans la mesure de ces comportements. À partir de questionnaires, les individus déclarent-ils leur activité de manière fiable ? Savent-ils eux-mêmes combien de pas ils effectuent chaque jour ?

Grâce à une collaboration avec l’application de suivi de pas WeWard, nous avons pu observer les comportements réels de marche des personnes qui l’utilisent. Nous avons ainsi testé l’effet de différents rappels, envoyés directement sur leur téléphone par l’application.

Les rappels ont été conçus pour mettre en avant différents mécanismes que l’on peut retrouver sur l’application :

  • Comparaison avec les autres :

« Aujourd’hui, les WeWarders ont marché en moyenne X pas. Et vous ? »

  • Comparaison avec soi-même :

« La semaine dernière, vous avez marché en moyenne X pas. Combien en avez-vous fait aujourd’hui ? »

  • Aspect monétaire :

« Vous avez déjà validé vos pas au cours de ces derniers jours, faites-le encore pour gagner plus de points. »

Nous avons récolté des données sur les comportements de marche de plus de 20 000 individus en France et étudié si leurs habitudes changeaient après l’introduction de ces nouveaux messages. Notre étude a également cherché à comprendre si des messages personnalisés, envoyés plus longtemps, sont plus efficaces que des messages envoyés sur une plus courte période.

Des clics, mais pas plus de marche

Le premier résultat de l’étude est clair : les nouveaux rappels parviennent bien à capter l’attention des utilisateurs·ices. Les messages fondés sur la comparaison avec les autres poussent à ouvrir davantage l’application. Cet effet est même plus marqué lorsque les rappels sont envoyés pendant trois semaines plutôt qu’une seule.

Cette observation est d’autant plus intéressante que notre expérience s’est déroulée pendant les fêtes de fin d’année, une période durant laquelle l’engagement envers les applications a tendance à diminuer naturellement. Les notifications ont ainsi permis de ralentir la baisse d’activité sur l’application. Cependant, cette hausse d’attention ne s’est pas traduite par davantage de marche.

Les différents indicateurs étudiés (activité quotidienne, moyenne hebdomadaire ou comportements des individus les plus actifs sur l’application) racontent la même histoire : les notifications augmentent l’usage de l’application sans entraîner davantage d’activité physique.

Quand capter l’attention devient un indicateur trompeur

L’un des principaux enseignements de notre étude est que l’attention portée à une application ne reflète pas forcément un changement concret des comportements. Dans le domaine du numérique, le succès d’une intervention est souvent mesuré à travers des statistiques d’usage : fréquence d’ouverture de l’application, temps passé sur la plateforme ou nombre d’interactions. Pourtant, ces indicateurs peuvent donner une image partielle, voire trompeuse, de leur effet réel sur la santé.

En effet, consulter une application est une action relativement simple. Modifier durablement ses habitudes quotidiennes l’est beaucoup moins. Marcher davantage implique de trouver du temps, de changer certaines routines et de faire face à des contraintes très concrètes, comme la fatigue, les obligations professionnelles ou encore les conditions météorologiques. Dans ce contexte, une simple notification a probablement une portée limitée.

Nos résultats rappellent ainsi qu’il existe une différence importante entre attirer l’attention des utilisateurs·ices et transformer réellement leurs comportements. Les plateformes numériques parviennent souvent très bien à capter notre attention ; cela ne signifie pas nécessairement qu’elles produisent des effets durables sur nos modes de vie.

Un potentiel surtout chez les personnes peu actives

Tous·tes les utilisateurs·ices ne réagissent pas de la même manière aux notifications. Chez les personnes qui marchaient le moins avant l’expérience, nous observons une légère progression du nombre de pas au cours du temps. Aucun type de notification ne semble expliquer à lui seul cette évolution, mais ce résultat suggère que les applications de santé pourraient être particulièrement utiles pour les publics les plus éloignés de l’activité physique.

Le simple fait de suivre ses pas au quotidien, de visualiser ses progrès ou de recevoir des rappels réguliers peut contribuer à rendre certains comportements plus concrets et plus visibles. D’un point de vue santé publique, ces populations représentent un enjeu central : ce sont aussi celles pour lesquelles une augmentation, même modeste, de l’activité physique pourrait produire les bénéfices les plus importants.

De l’importance de mesurer ce qui compte réellement

Notre étude met en évidence un défi important pour les plateformes numériques et les politiques publiques : mesurer ce qui compte réellement. Un fort engagement ne doit pas automatiquement être interprété comme un succès. Une application peut sembler très performante au regard de ses statistiques internes tout en produisant peu de changements concrets dans la vie quotidienne des utilisateurs·ices.

Nos résultats ne remettent pas en cause l’intérêt des applications de santé. Ils suggèrent plutôt que les outils numériques sont probablement plus efficaces lorsqu’ils s’inscrivent dans des dispositifs plus larges : être soutenu par son entourage, se fixer des objectifs ou construire des habitudes progressivement dans le temps.

De plus, augmenter son activité physique ne dépend pas seulement de la motivation, mais aussi des contraintes du quotidien ou de facteurs sociaux, comme le genre. En effet, nos résultats vont dans le même sens que les travaux existants : les femmes semblent moins actives que les hommes.

Les applications peuvent aider à rendre certains comportements plus visibles et encourager une prise de conscience. Transformer durablement les habitudes demande cependant davantage qu’une notification.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les applis de santé nous font-elles vraiment bouger plus… ou seulement cliquer davantage ? Exemple avec une appli pour compter ses pas – https://theconversation.com/les-applis-de-sante-nous-font-elles-vraiment-bouger-plus-ou-seulement-cliquer-davantage-exemple-avec-une-appli-pour-compter-ses-pas-286605