À la recherche de Dieu à Lagos : qu’est-ce que le « Chrislam » ?

Source: The Conversation – in French – By Marloes Janson, Professor of West African Anthropology, SOAS, University of London

Lagos, est l’une des villes qui connaissent la croissance démographique la plus rapide au monde. Sa population gigantesque est estimée à environ 20 millions d’habitants. Son urbanisation rapide contribue à un mode de vie où la survie repose sur l’improvisation et l’ingéniosité.

Le musicien nigérian Fela Kuti a résumé les difficultés chroniques de cette mégalopole par l’expression « impossibilisme ». Pourtant, Lagos est également réputée pour offrir de nombreuses possibilités.

Mes recherches en tant qu’anthropologue spécialisée dans la religion montrent que de nombreux habitants de Lagos se tournent vers la religion dans l’espoir de transformer l’impossible en possible. La religion n’est pas seulement une affaire spirituelle, mais aussi un moyen pratique de résoudre des problèmes.

Pour améliorer leur quotidien à Lagos, les habitants doivent surmonter de nombreuses difficultés : incertitudes économiques, défaillances des infrastructures, problèmes de gouvernance, inégalités et criminalité. Pour maximiser leurs chances de réussite, ils sont de plus en plus nombreux à allier des éléments issus de différentes traditions religieuses. Le « Chrislam », apparu à Lagos dans les années 1970, en est un exemple marquant. Il mêle croyances et pratiques chrétiennes et musulmanes.

Bien qu’il soit relativement modeste par rapport aux églises pentecôtistes et aux organisations musulmanes réformistes qui ont proliféré à Lagos au cours des dernières décennies, le Chrislam doit être compris dans le cadre d’une transformation religieuse plus large.

Cette transformation est difficile à cerner. Les spécialistes des religions ont tendance à mettre l’accent sur les frontières figées entre les religions, plutôt que sur les pratiques improvisées des croyants.

Dans les médias, les relations entre religions sont souvent réduites à des conflits et à la violence.

Le Chrislam peut sembler être un phénomène marginal, mais le comprendre permet d’offrir une nouvelle perspective. Il met en lumière la manière dont les chrétiens et les musulmans urbains vivent leur religion et interagissent les uns avec les autres, au-delà des images stéréotypées souvent associées au Nigeria.

Zapping religieux

« Bienvenue à Lagos ; ici, tout est possible », c’est avec ces mots que mon collaborateur de recherche, Mustapha Bello, m’a accueilli lors de mon arrivée dans cette mégapole en 2010. J’ai rapidement compris la portée de cette formule, lorsque j’ai rencontré le fondateur du Chrislam.

Le Nigeria présente une répartition religieuse marquée par une majorité musulmane au nord et une majorité chrétienne au sud, malgré d’importantes zones de mixité. Les relations entre musulmans et chrétiens dans le sud-ouest, avec Lagos comme centre, sont bien plus intenses.

Dans cette région, musulmans et chrétiens vivent depuis longtemps côte à côte, souvent en interaction étroite avec les adeptes des traditions religieuses yorubas. Ces derniers croient que le monde matériel est façonné par des puissances invisibles, notamment les
òrìṣàs (divinités du panthéon yoruba) auxquelles on attribue la bonne fortune. C’est cette coexistence religieuse particulier qui a créé les conditions propices à l’émergence du Chrislam.

Il existe deux principaux mouvements du Chrislam. Ifeoluwa (« The Love Of God Mission (La Mission de l’amour de Dieu)») compte une petite congrégation d’environ 50 adeptes. Oke Tude (« Mountain of Losing Bondage (La Montagne de la délivrance) ») compte désormais plus de 1 000 adeptes.

En plus de leurs noms en yoruba, ils utilisent le terme « Chrislam » pour décrire leur foi. Ces deux mouvements partagent certaines pratiques. Ils s’inspirent à la fois de la Bible et du Coran et invoquent Jésus et le prophète Mahomet dans leurs prières. Ils se distinguent toutefois sur plusieurs points. Le fondateur d’Ifeoluwa, Tela Tella, mène une vie recluse dans une banlieue densément peuplée de Lagos. Le fondateur d’Oke Tude, le prophète Dr Samsindeen Saka, utilise les médias modernes pour diffuser son message d’unité entre chrétiens et musulmans.

Ce mélange et cette combinaison sont qualifiés localement de « shopping religieux » ou « zapping religieux ». Au cours des 15 dernières années, j’ai interrogé des centaines de personnes se définissant elles-mêmes comme des « adeptes du shopping religieux ». Pour elles, lorsqu’on recherche la santé et la richesse, on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche quand il s’agit de choisir entre ces religions.

Les « adeptes du Chrislam », par exemple, ont expliqué que leur foi leur permettait de « mettre toutes les chances de leur côté » en « combinant les pouvoirs du christianisme et de l’islam », doublant ainsi leurs chances d’accéder à une « belle vie ». Et l’imam d’Oke Tude m’a confié qu’il priait huit fois par jour – cinq fois selon la tradition musulmane et trois fois selon la tradition chrislam – afin de bénéficier de la puissance cumulative de la prière.

La prière chrislamiste consiste à faire sept fois le tour d’une réplique de la Ka’bah – le lieu le plus sacré de l’islam – tout en criant « Alléluia » et « Allahu Akbar » (Dieu est grand).

Dans ce contexte, il est à la fois pragmatique et stratégique de s’appuyer sur le potentiel perçu tant du christianisme que de l’islam.

Démystifier les stéréotypes

Le « Chrislam » remet en cause les représentations du Nigeria comme un pays défini par des affrontements entre musulmans et chrétiens. Certes, les violences religieuses constituent une préoccupation majeure dans le pays. Mais mes recherches montrent que les relations entre chrétiens et musulmans ne sauraient être réduites à une logique de conflit.

Le « Chrislam » est loin d’être un cas isolé. Dans des sociétés africaines (et au-delà) où coexistent plusieurs religions, on trouve des mouvements qui empruntent à différentes traditions religieuses. Ils échappent à toute classification claire.

C’est le cas notamment de la Mission Afrikania, apparue au Ghana dans les années 1980. Elle mêle des éléments du christianisme à ce qu’on appelle la religion traditionnelle africaine. Franchir les frontières religieuses fait aujourd’hui partie intégrante de la vie religieuse en Afrique.

Cela ne signifie pas que les différences religieuses sont sans importance. Elles en ont, mais les divergences religieuses n’entraînent pas automatiquement la violence ou la polarisation. Elles peuvent tout aussi bien servir de base à l’imitation, à la concurrence et à l’échange mutuel.

En effet, les adeptes du Chrislam considèrent le christianisme et l’islam comme complémentaires plutôt que contradictoires. Par exemple, un adepte du Chrislam convaincu a répondu à ma question de savoir s’il vénérait Jésus en tant que fils de Dieu (comme dans le christianisme) ou en tant que prophète (comme dans l’islam) en disant « il est les deux ».

Le fondateur d’Ifeoluwa, Tela Tella, prêchait :

Jésus-Christ est à ma droite, le prophète Mahomet est à ma gauche ; ce sont tous les deux mes meilleurs amis.

Pourquoi est-ce important ?

À mon avis, il est temps de repenser la manière dont nous étudions la religion en Afrique. Les approches occidentales héritées du christianisme présentent souvent les traditions religieuses comme des ensembles figés et clairement délimités. Une perspective afrocentrée part au contraire des formes africaines de savoir, de pratique et de sens. Elle cherche à comprendre comment les pratiquants africains vivent, mélangent différentes traditions qui leur donne du sens.

Vue sous cet angle, l’Afrique n’apparaît pas comme un récepteur passif des soi-disant religions mondiales, mais comme un véritable vivier de créativité et d’innovation religieuses.

Le « Chrislam » n’est donc plus une curiosité ou une contradiction, mais une ressource politique dans un contexte où les identités religieuses sont souvent utilisées comme des armes.

Il nous offre une leçon dont le monde fracturé d’aujourd’hui a plus que jamais besoin. Les frontières religieuses ne doivent pas nécessairement servir de lignes de front. Elles peuvent également faire office de points de rencontre.

The Conversation

Marloes Janson a bénéficié d’une subvention de recherche accordée par le ministère fédéral de l’Éducation et de la Recherche (BMBF) à Bonn, en Allemagne, et par le Forum Transregionale Studien à Berlin, en Allemagne.

ref. À la recherche de Dieu à Lagos : qu’est-ce que le « Chrislam » ? – https://theconversation.com/a-la-recherche-de-dieu-a-lagos-quest-ce-que-le-chrislam-286672