Quelles mesures sont les plus efficaces contre la dermatose nodulaire ? Ce que disent les modèles épidémiologiques

Source: The Conversation – France (in French) – By Clara Delecroix, Epidémiologiste spécialisée dans la modélisation mathématique des maladies infectieuses, Inrae

En 2025, de nombreux cas de dermatose nodulaire contagieuse, ou DNC, bovine ont déferlé sur les élevages français. Pour y faire face, les autorités ont alors misé sur la vaccination d’urgence et l’abattage total des cheptels touchés. Aurait-on pu gérer différemment cette épizootie, par exemple en n’abattant que les animaux malades ? Les modèles épidémiologiques permettent de répondre à cette question.


Alors que la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) bovine continue de s’étendre au sud de l’Europe, par exemple en Sardaigne, aucun nouveau cas n’a été détecté en France depuis le 2 janvier 2026. Une accalmie qui fait suite à des mesures sanitaires combinant vaccination en urgence et abattage des troupeaux contaminés.

Les premiers cas de DNC en France ont été été décelés en juin 2025 dans des élevages de bovins localisés en Savoie, puis dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Dès octobre 2025, les cas ont gagné d’autres régions (Bourgogne-Franche-Comté et Occitanie), faisant craindre une épizootie de grande ampleur.

Cette maladie, qui a provoqué une grave crise sanitaire dans sept pays des Balkans entre 2015 et 2017, n’avait alors encore jamais été détectée en France. Elle fait partie des cinq maladies bovines les plus graves classées catégorie A par l’Union européenne (UE) – c’est-à-dire, maladie habituellement absente de l’UE contre laquelle des mesures d’éradication immédiate doivent être prises.

Mouche Stomoxys calcitrans.
Fir0002, CC BY-NC

La DNC est causée par un virus transmis entre bovins par l’intermédiaire d’une mouche piqueuse présente en grand nombre dans les étables, Stomoxys calcitrans. Du fait de l’interruption de leur repas sanguin par les bovins gênés par les piqûres, ces mouches peuvent piquer plusieurs bovins successivement et transmettre le virus d’un animal à l’autre. La propagation du virus au sein d’un élevage est donc très rapide et difficilement maîtrisable.

Face à cette situation, le gouvernement a mis en œuvre une stratégie de gestion combinant abattage total des troupeaux infectés (dépeuplement) et vaccination d’urgence autour des foyers. Bien qu’efficace pour maîtriser l’épizootie en quelques mois, cette approche a suscité une forte contestation du monde agricole.

Une des alternatives proposées par cette contestation consistait à réaliser un dépistage régulier de l’ensemble des bovins d’un élevage infecté, suivi de l’euthanasie des seuls animaux identifiés comme infectés.

Mais cette alternative, appelée « dépeuplement sélectif », est-elle vraiment réaliste ? Permet-elle de maîtriser efficacement la propagation du virus au sein d’un élevage ainsi qu’aux élevages voisins ? Nous avons mené des travaux de modélisation épidémiologique qui permettent de répondre à cette question.

Modéliser la transmission dans un élevage

Nous avons tout d’abord élaboré un modèle dit « mécaniste » de transmission du virus dans un troupeau de 100 bovins. Un modèle mécaniste est un modèle mathématique qui reproduit les mécanismes de transmission en les décomposant en processus élémentaires, qui sont ensuite transcrits sous forme mathématique afin de simuler la transmission de la maladie dans différentes situations.

Principaux mécanismes de transmission de la DNC pris en compte dans le modèle.
Fourni par l’auteur

Grâce à différents échanges avec des spécialistes de la maladie, nous avons pu mettre au point un modèle mathématique de la propagation de la DNC. Nous avons ainsi retenu les éléments suivants :

  • la transmission ne peut se faire que par l’intermédiaire des mouches piqueuses ;

  • une mouche qui pique un bovin infecté a 22 % de chances de se contaminer si le bovin est symptomatique et 0,6 % s’il est asymptomatique ;

  • l’infection d’un bovin survient pour environ 5 % des piqûres par des mouches contaminées ;

  • environ la moitié des bovins infectés finissent par développer des signes cliniques ;

  • enfin, les mouches peuvent piquer jusqu’à 20 bovins par jour.

La plupart de ces hypothèses sont tirées de données issues d’expériences de laboratoire reproduisant les conditions de transmission de manière contrôlée.

Les simulations réalisées à partir de ce modèle ont montré qu’une vache infectée en infectera en moyenne 19 autres, par l’intermédiaire des piqûres de mouches qui se sont nourries sur elle. Cela correspond à un « nombre de reproduction de base » (R0) de 19, soit une transmission initiale très rapide. Pour comparaison, le R0 de la Covid-19 était estimé entre 1,4 et 6,5 selon les souches.

Sans intervention, un troupeau de 100 bovins a donc 91 % de probabilité de se retrouver entièrement infecté sous environ 51 jours. Ces estimations sont cohérentes avec les quelques observations de terrain rapportées dans la littérature scientifique.

Aurait-il fallu privilégier le dépeuplement sélectif ?

Que dit ce modèle de l’efficacité des stratégies de lutte contre le virus mises en place dans les élevages ? Celles-ci ont été au cœur de la controverse : des rumeurs selon lesquelles l’abattage partiel aurait été préférable à l’abattage total mis en œuvre par les autorités se sont rapidement diffusées. Est-ce vraiment le cas ?

Afin de pouvoir conclure, nous avons ajouté à notre modèle de transmission de la DNC une stratégie de dépeuplement sélectif des animaux infectés. L’enjeu : comprendre si elle permet ou non de réduire la transmission au sein du troupeau.

Nous avons considéré que ce dépeuplement était mis en place à partir du moment où le premier animal infecté symptomatique apparaissait, ce qui, d’après les simulations du modèle, prend en moyenne 13 jours, avec une grande variabilité selon que le premier infecté du troupeau finisse par présenter des signes cliniques ou non.

Résumé des résultats du modèle. Sur les 19 vaches qu’une vache atteinte par la DNC va infecter, en moyenne, une va mourir, huit et demi vont exprimer les signes cliniques de la DNC puis se rétablir, et enfin huit et demi vont se rétablir sans jamais avoir exprimé de signes cliniques.
Fourni par l’auteur

Au moment de l’apparition du premier cas symptomatique, le modèle prédit qu’entre une (au minimum) et sept (au maximum) vaches sont déjà infectées et qu’entre 0 et 74 mouches sont déjà contaminées.

Le modèle a ensuite permis de simuler la mise en œuvre d’un dépistage de l’ensemble du troupeau tous les deux jours. On considère que, lors de ce dépistage, les animaux testés positifs sont immédiatement euthanasiés et retirés du troupeau. Les tests diagnostiques étant imparfaits, le modèle suppose par ailleurs qu’un animal infecté mais asymptomatique n’a qu’une probabilité de 30 % d’être détecté positif lors d’un test.

Outre les contraintes logistiques et budgétaires qu’une telle stratégie engendrerait, nos simulations suggèrent que le troupeau finirait par être intégralement infecté malgré tout. Ceci tient au délai séparant l’introduction du virus de la détection du premier cas, à la présence d’animaux asymptomatiques non détectés qui continuent à contaminer des mouches et d’un très grand nombre de mouches qui restent contaminées malgré l’abattage des bovins testés positifs.

Ces résultats ne s’appliquent toutefois qu’aux troupeaux non vaccinés contre le virus de la DNC. Dans un contexte vaccinal, la transmission du virus est réduite si les animaux ont eu le temps de développer leur immunité. Le dépeuplement sélectif pourrait-il être pertinent dans ce nouveau contexte vaccinal ?

Des travaux de modélisation sont en cours pour déterminer dans quels scénarios le dépeuplement sélectif, conjugué à la vaccination, sera suffisamment efficace pour contenir la propagation du virus. En effet, le modèle doit être complexifié pour prendre en compte de nouveaux paramètres : combien d’animaux ont été vaccinés dans le troupeau (couverture vaccinale), quelle proportion est réellement protégée (efficacité vaccinale) et combien de temps il faut pour qu’un animal vacciné soit effectivement protégé.




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De l’intérêt des modèles pour l’aide à la prise de décision en santé animale

Cette démonstration rappelle l’intérêt des modèles épidémiologiques pour évaluer l’efficacité attendue de différentes stratégies de gestion envisagées par les autorités, dans un contexte où il n’est pas possible de tester expérimentalement chacune d’elles.

À ce titre, ils constituent un outil d’aide à la décision précieux, qui permet de simuler les conséquences probables des différentes options. Il faut toutefois garder en tête qu’ils ne proposent que des approximations de ce qui se passera en réalité, et qu’ils ne sont utiles que dans la mesure où les hypothèses qui les ont construits sont fiables.

Il est donc crucial de s’appuyer sur une collaboration entre acteurs de terrain (vétérinaires, éleveurs, administrations locales), chercheurs et laboratoires pour intégrer les principaux mécanismes de transmission du virus et reproduire le plus finement possible dans les simulations les dynamiques observées sur le terrain. C’est cette démarche qui permet d’évaluer l’impact de scénarios alternatifs de gestion de l’épizootie.

Il n’existe toutefois pas de stratégie optimale de façon universelle : le choix des mesures à mettre en œuvre dépendra à la fois des objectifs poursuivis et du contexte dans lequel l’épizootie survient.

Les objectifs peuvent consister à retrouver le plus rapidement possible le statut de pays indemne afin de rétablir les exportations, à limiter les pertes économiques ou encore à réduire le nombre d’animaux abattus. L’efficacité et la pertinence des mesures dépendront également des caractéristiques locales, telles que le type d’élevage, l’organisation de la filière ou encore les conditions environnementales, qui influencent la transmission de la maladie et les possibilités de mise en œuvre des mesures de contrôle.

À la suite des mesures mises en place, aucun nouveau cas de dermatose nodulaire contagieuse n’a été détecté en France depuis le 2 janvier 2026. En cas de réémergence, il faudra désormais tenir compte d’un nouveau contexte, marqué par une population bovine partiellement vaccinée.




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The Conversation

Clara Delecroix a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Gaël Beaunée a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Stéphane Bertagnoli a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Timothée Vergne a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

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