Source: The Conversation – in French – By Flint Dibble, Marie-Sklowdowska Curie Research Fellow, School of History, Archaeology and Religion, Cardiff University

En analysant les restes de 50 moutons et chèvres découverts en Crète, des archéologues montrent que l’élevage de la Grèce antique était bien plus complexe qu’on ne le pensait. Une découverte qui éclaire le fonctionnement économique et politique des premières cités grecques.
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L’agriculture était le moteur de la prospérité de la Grèce antique. La nourriture occupait une place centrale dans la vie sociale, qu’il s’agisse des symposiums où quelques convives partageaient du vin ou des immenses festins sacrificiels réunissant toute une communauté. Dans L’Odyssée, le poème épique de la Grèce antique, le fils d’Ulysse participe à l’un de ces banquets hors normes : un gigantesque barbecue collectif où une centaine de bovins sont sacrifiés.
Les chercheurs savent depuis longtemps que l’alimentation jouait un rôle central dans l’économie, la politique et la vie sociale de la Grèce antique. Mais une question fondamentale restait sans réponse : comment les animaux étaient-ils réellement élevés pour nourrir cette société ?
Depuis près d’un siècle, les chercheurs sont engagés dans un débat sur l’organisation de l’élevage dans la Grèce antique. Deux modèles s’opposent. Selon le premier, de grands troupeaux semi-nomades parcouraient le territoire au gré des saisons à la recherche de pâturages. Selon le second, les animaux étaient élevés en petits troupeaux intégrés aux exploitations agricoles, où ils se nourrissaient des ressources locales et des résidus des cultures. En d’autres termes, l’élevage reposait-il sur un système pastoral mobile ou sur des fermes associant étroitement cultures et bétail ?
Avec une équipe pluridisciplinaire réunissant archéologues et scientifiques, j’ai analysé l’un des plus importants ensembles de restes animaux jamais mis au jour dans le monde grec antique, sur le site d’Azoria, en Crète, afin d’apporter de nouveaux éléments à ce débat. Nous avons publié nos résultats dans un article récent.
Lorsque les premiers historiens se sont penchés sur la manière dont les animaux étaient élevés et les cultures pratiquées dans la Grèce antique, le paysage grec était encore marqué par la présence de grands troupeaux de moutons et de chèvres conduits par des groupes semi-nomades. Ces troupeaux migraient des pâturages d’altitude en été vers les plaines en hiver, à la recherche de ressources saisonnières.
Dans son ouvrage The Geography of the Mediterranean Region: Its Relation to Ancient History (« La géographie de la région méditerranéenne : ses liens avec l’histoire antique », non traduit), la géographe américaine Ellen Churchill Semple fut la première à avancer que ce mode d’élevage saisonnier existait déjà dans la Grèce antique.

British Museum 1839,0214.68, CC BY
Une autre école de pensée défend toutefois un modèle très différent de l’économie agricole. S’appuyant sur des entretiens menés auprès de bergers et d’agriculteurs âgés, l’archéologue Paul Halstead soutient, dans plusieurs articles ainsi que dans son livre de 2014, Two Oxen Ahead. Pre-Mechanized Farming in the Mediterranean (« Deux bœufs en tête : l’agriculture méditerranéenne avant la mécanisation », non traduit), que les animaux étaient principalement élevés en petits troupeaux rattachés aux exploitations agricoles. Ils paissaient surtout sur les jachères ou les pâturages voisins, ou étaient nourris avec des cultures fourragères spécialement produites à leur intention. Dans ce modèle, cultures et élevage formaient un système étroitement intégré.
Au fil des décennies, les chercheurs se sont rangés dans l’un ou l’autre camp de ce débat. Mais jusqu’à récemment, il était impossible de mesurer directement le régime alimentaire et la mobilité des animaux de la Grèce antique, et donc de trancher la question.
Quand la science éclaire l’histoire
Le recours à l’analyse des isotopes stables – une technique qui mesure différentes formes d’un même élément chimique, appelées isotopes, dont la masse varie légèrement – offre pour la première fois aux chercheurs la possibilité de départager ces deux hypothèses à partir des restes d’animaux découverts sur des sites de la Grèce antique.
En analysant le mélange d’isotopes conservé dans les os et les dents anciens, les scientifiques peuvent reconstituer le régime alimentaire d’un animal ou d’un être humain, mais aussi obtenir des indices sur les lieux où il a vécu. En effet, les aliments et l’eau laissent des signatures chimiques qui s’enregistrent progressivement dans les tissus de l’organisme.
Les atomes d’un même élément peuvent exister sous plusieurs isotopes, qui se distinguent par leur masse en raison d’un nombre différent de neutrons. En analysant les proportions de ces différents isotopes dans les vestiges archéologiques, l’analyse des isotopes stables permet d’identifier les sources – alimentation, eau ou air – qui ont contribué à la composition chimique d’un animal (ou d’un être humain).

Fourni par l’auteur, CC BY-SA
Les rapports entre les isotopes du carbone et de l’azote renseignent sur le type d’alimentation des animaux de l’antiquité. Ceux des isotopes stables de l’oxygène révèlent, quant à eux, les variations saisonnières enregistrées lors de la formation de l’émail des dents. En combinant ces différentes analyses isotopiques, les chercheurs peuvent s’attaquer directement au débat sur l’agropastoralisme et reconstituer le régime alimentaire saisonnier des animaux.
Les premières applications de ces techniques aux animaux de la Grèce antique n’ont toutefois fait que compliquer le tableau. En raison du coût des analyses et du nombre limité d’échantillons disponibles, seuls quelques animaux ont pu être étudiés sur des sites tels que Cnossos, en Crète, ou Argilos, dans le nord de la Grèce. Les résultats n’ont pas confirmé un modèle unique, mais mis en évidence une diversité de pratiques d’élevage. La faible taille des échantillons ne permettait cependant pas de tirer des conclusions solides, si ce n’est que les animaux de la Grèce antique étaient élevés selon une combinaison de différentes méthodes agricoles. Restait à comprendre comment cette diversité s’inscrivait dans le fonctionnement global de l’économie antique.
Notre étude, menée sur le site d’Azoria, en Crète, est la première à avoir été conçue spécifiquement pour départager ces deux hypothèses concurrentes, grâce à l’analyse isotopique des restes de 50 moutons et chèvres. ([azoria.unc.edu][1])
Mettre les hypothèses à l’épreuve
À bien des égards, Azoria constitue le site idéal pour étudier l’économie qui a accompagné les débuts des cités-États grecques. La ville a été brusquement abandonnée au tout début du Ve siècle av. J.-C., juste avant l’entrée dans la période classique (510-323 av. J.-C.). Cet abandon soudain a figé un instantané de la vie quotidienne : les habitants ont laissé derrière eux leurs déchets – notamment d’abondants restes animaux et végétaux – ainsi que leur vaisselle en céramique, trop encombrante pour être emportée. Ces ensembles de céramiques, exceptionnellement bien conservés, nous ont permis de déterminer la fonction des différents bâtiments et des pièces qui les composaient.
Au sommet de la colline se trouvent plusieurs bâtiments publics, dont un édifice destiné aux repas communautaires. C’est là que les citoyens se réunissaient régulièrement pour festoyer et débattre des affaires de la cité. Plus bas, sur les terrasses, s’élevaient les demeures des élites.
Grâce à mon analyse de plus de 200 000 restes animaux provenant de ces différents espaces, il est possible de comparer, avec un niveau de détail inédit, les repas pris dans les maisons et les grands banquets publics. J’ai constaté que les mêmes espèces d’animaux, abattues au même âge, étaient consommées aussi bien dans les habitations que dans le bâtiment des repas communautaires : principalement des chèvres, puis des moutons, des porcs et des bovins.
Plus intéressant encore, la préparation de la viande différait selon qu’il s’agissait d’un banquet public ou d’un repas domestique. Lors des festins, des bouchers professionnels – probablement des prêtres chargés des sacrifices – découpaient les carcasses à l’aide de couperets. À la maison, en revanche, la viande était simplement tranchée au couteau.
On pourrait en conclure que les mêmes animaux étaient servis dans les deux contextes. Pourtant, les analyses isotopiques racontent une autre histoire. Les valeurs des isotopes du carbone relevées sur les animaux consommés dans les foyers correspondent aux variations des isotopes de l’oxygène mesurées à différents endroits d’une même dent, lesquelles reflètent les changements de saison. Cela indique que ces animaux étaient principalement élevés à proximité des exploitations agricoles locales et se nourrissaient de plantes dont la composition variait au fil des saisons.
En revanche, les animaux consommés lors des banquets publics présentent un profil très différent. Leurs valeurs isotopiques du carbone ne suivent plus les variations des isotopes de l’oxygène, mais évoluent en sens inverse. Ce schéma est caractéristique d’une transhumance entre les pâturages d’altitude en été et les plaines en hiver. D’autres animaux affichent, au contraire, des valeurs de carbone remarquablement stables tout au long de l’année, signe probable qu’ils étaient nourris avec des cultures fourragères produites spécialement à leur intention.
Ces résultats montrent que l’économie alimentaire de la Grèce antique était bien plus complexe que ne le supposaient les chercheurs. Les deux modèles d’élevage coexistaient : certains animaux étaient intégrés aux exploitations agricoles, tandis que d’autres appartenaient à des troupeaux gérés de manière plus spécialisée et mobile. Il semble même que la cohésion politique des cités-États ait reposé, en partie, sur ces grands sacrifices publics qui fournissaient de la viande à l’ensemble des citoyens, rendus possibles par la gestion collective et spécialisée de vastes troupeaux.
Ces conclusions offrent un regard nouveau sur les communautés qui ont donné naissance aux cités-États de la Grèce antique. Elles montrent que leurs membres coopéraient pour produire leur nourriture, se nourrir mutuellement et créer les conditions matérielles des banquets comme de la vie politique. Après tout, nous sommes définis non seulement par ce que nous mangeons, mais aussi par les personnes avec qui nous partageons nos repas… et, bien sûr, par ce que notre nourriture a elle-même mangé.
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Flint Dibble a reçu un financement pour les analyses isotopiques dans le cadre d’une bourse individuelle des actions Marie Skłodowska-Curie de la Commission européenne (convention de subvention n° 101026314), au titre du projet de recherche ZOOCRETE.
– ref. Comment une dent de chèvre éclaire enfin les secrets de l’élevage dans la Grèce antique – https://theconversation.com/comment-une-dent-de-chevre-eclaire-enfin-les-secrets-de-lelevage-dans-la-grece-antique-286329
