Pourquoi vous ne pouvez pas faire de « détox de dopamine »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jérémie Naudé, Chargé de recherche au CNRS, neurobiologie expérimentale et théorique – Institut de génomique fonctionnelle (CNRS UMR 5203 – Inserm U1191 – Université de Montpellier), Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Contrairement aux idées reçues, la dopamine, molécule essentielle au fonctionnement de notre « système de récompense », n’a pas pour fonction d’encoder directement le plaisir.


Tinder, TikTok, Instagram, Candy Crush, pour n’en citer que quelques-unes… on entend souvent dire que ce type d’applications est conçu pour « pirater notre système de récompense », autrement dit le circuit qui, dans notre cerveau, affecte nos désirs, nos plaisirs et nos émotions, et qui joue un rôle crucial dans des processus aussi divers que la sexualité ou les addictions liées aux drogues.

Au centre de ce système se trouve la dopamine, une molécule qui participe à l’anticipation de la récompense.

À en croire de nombreux influenceurs et podcasteurs, pour protéger notre système de récompense face aux nombreuses stimulations qu’il reçoit quotidiennement, il faudrait se livrer à une « détox de dopamine », en se privant de plaisirs. Pour cela, les recommandations sont variées : prises de douches froides, exposition à la lumière du matin, établissement de listes de plaisirs à proscrire pour « réinitialiser » les neurotransmetteurs…

Entre références aux neurosciences et discours sur le bien-être, il aura suffi de quelques décennies pour que la dopamine devienne à la fois la cause de nos addictions modernes et la clé de notre épanouissement personnel. Psychiatre à Stanford, Anna Lembke a même écrit un best-seller, Dopamine Nation, considéré par certains comme un manuel permettant de procéder à cette « détox de dopamine ».

Cependant, dans les laboratoires qui étudient le fonctionnement de cette molécule, comme celui au sein duquel je travaille, le discours est totalement différent. Attaquons-nous donc à quelques idées reçues.

La dopamine est un signal d’apprentissage

Au tournant des années 1990, le neurophysiologiste Wolfram Schultz mène sur des singes une série d’expériences devenues classiques.

Pendant que les primates apprennent une nouvelle tâche, il enregistre dans le même temps l’activité de leurs neurones dopaminergiques (autrement dit les neurones qui produisent de la dopamine). L’exercice est simple : un signal lumineux annonce, quelques secondes après son activation, l’arrivée d’un peu de jus de fruits.

Dans les premiers temps de l’apprentissage, Schultz constate que les neurones s’activent au moment où la récompense arrive. Mais à mesure que le singe retient l’association entre le stimulus et la récompense, l’activité des neurones dopaminergiques se déplace : elle survient dès l’apparition du signal lumineux, et plus du tout au moment de la récompense elle-même. Et si l’expérimentateur ne fournit pas le jus alors que ce dernier avait été annoncé par le stimulus, l’activité des neurones dopaminergiques chute en dessous de son niveau de base.

Les neurones à dopamine n’encodent donc pas le plaisir. En effet, le singe ressent toujours du plaisir au moment du jus, même quand son arrivée est prévisible. Pour prendre un autre exemple : savoir qu’on va dans un bon restaurant peut nous exciter à l’avance, mais cela n’enlève en rien le plaisir qu’on retire lorsque les plats dont nous anticipions la dégustation sont effectivement consommés.

En réalité, l’activité des neurones à dopamine mesure plutôt un écart entre la récompense attendue et la récompense vraiment reçue. En d’autres termes, un pic de dopamine n’est pas la marque d’un plaisir éprouvé sur l’instant, mais la trace d’une comparaison entre nos prédictions de récompense et la réalité. On parle d’« erreur de prédiction de récompense ». Quand une situation ou une action nous procure plus de récompense que prévu, l’erreur de prédiction est positive, et le corps considère qu’il est pertinent de la réitérer.

Il faut bien comprendre qu’ici, « récompense » ne veut pas dire « plaisir ressenti » : c’est plutôt ce qui compte pour l’organisme, et qu’il pouvait plus ou moins anticiper. C’est, par exemple, une gorgée de jus pour le singe de Schultz ou, en ce qui nous concerne, la consommation d’un bon repas ou même la réception d’une bonne nouvelle. Le signal de dopamine ne marque pas le repas en lui-même : il marque l’écart entre le repas espéré et celui qu’on a vraiment eu.

Au contraire, si on réalise une action qui nous donne moins de récompense que prévu, il s’agira de peut-être reconsidérer ce choix la prochaine fois qu’il se présentera.

Cette interprétation a structuré toute la recherche sur l’apprentissage par renforcement, lequel est fondé sur l’ajustement de ses actions selon leurs conséquences passées. En effet, la signature de l’erreur de prédiction de récompense se retrouve chez l’humain comme chez la souris.

La dopamine est en réalité à la fois un signal d’apprentissage (qui ajuste la valeur que nous attribuons aux actions) et un signal de motivation. La prédiction de valeur est utile à la fois pour régler les actions à réaliser et pour continuer à comparer le résultat réel de l’action à ce qui était prédit.

En d’autres termes, la dopamine nous indique que l’on peut dépenser de l’énergie pour obtenir une récompense. Lorsque l’apprentissage est consolidé, le signal de dopamine s’éteint de lui-même.

Drogues et récompenses aléatoires : un faux parallèle

L’argumentation des tenants du concept de « détox de dopamine » est fondée sur l’idée qu’il serait impossible de stabiliser le système de la récompense, ce qui nous pousserait à un vouloir « toujours plus ».

Dans le cas des applications sur mobile, les notifications, les likes, le défilement infini relèveraient d’un même piratage : ils délivreraient des récompenses incertaines, donc surprenantes, donc productrices de pics de dopamine répétés. À force, le système de la récompense s’épuiserait, comme il s’épuise sous l’effet des drogues, et nous deviendrions de moins en moins sensibles aux plaisirs ordinaires. La détox serait alors une façon de réinitialiser ce système.

Cependant, cette analogie n’est pas pertinente. En effet, les drogues, comme la cocaïne ou les opioïdes, augmentent les niveaux de dopamine de manière pharmacologique, intense et prolongée, indépendamment de toute prédiction de récompense.

Le cerveau ne peut alors pas absorber cette augmentation, car elle est « forcée » chimiquement. L’une des réponses de notre organisme est donc de diminuer le nombre de récepteurs de la dopamine à la surface des cellules. Il en résulte la tolérance bien décrite chez les usagers chroniques, qui les mène à augmenter les doses ou à multiplier les prises.

Une notification reçue aléatoirement sur un smartphone est d’une autre nature : il s’agit d’une récompense « classique », dont on apprend à la fois la valeur et le caractère imprévisible. Comme les conditions de son obtention sont variables, il existe bel et bien un léger bonus d’activité de dopamine, dit « de curiosité » (« c’est imprévisible, donc intéressant »), mais celui-ci ne dure que quelques fractions de seconde.

Nous l’avons mesuré récemment chez la souris dans une tâche de jeu. L’animal devait choisir entre plusieurs options dont la probabilité de récompense différait. Pendant qu’il se décidait, nous avons suivi en temps réel l’activité dopaminergique de ses neurones. Face à une option incertaine, un petit surcroît d’activité est bien détecté, mais de l’ordre de la fraction de seconde.

Son ordre de grandeur est donc sans commune mesure avec celui qui résulte de la consommation de drogues. Si la simple imprévisibilité d’un résultat créait une accoutumance en elle-même, nous deviendrions accros à un simple lancer de dés, sans enjeu monétaire ! De fait, la raréfaction des récepteurs, qui accompagne l’usage de stimulants, ne s’observe pas chez les joueurs « pathologiques » : un comportement, même répété et incertain, n’use pas le système comme le fait une drogue…

La souffrance dont certaines personnes rendent compte dans leur rapport aux écrans est réelle, mais l’attribuer à une saturation du système dopaminergique conduit à proposer des solutions qui ne ciblent pas le bon mécanisme, car scroller n’est pas comparable à consommer de la cocaïne.

Tenter d’« optimiser ses hormones » est une impasse

La théorie selon laquelle il existerait dans notre cerveau un « bon » niveau de molécule est séduisante, car elle est facilement compréhensible. Mais elle est fausse.

Sous un vernis de vocabulaire neuroscientifique, elle s’apparente en réalité à la vieille théorie des humeurs : la santé serait une question d’équilibre entre quelques fluides (ou substances) bien identifiés, équilibre qu’il serait possible de maintenir en s’astreignant à une bonne hygiène de vie.

L’idée qu’il est possible de déterminer une concentration « optimale » en molécules n’est pas réservée qu’à la dopamine. Le neurologue américain Andrew Huberman, podcasteur star (mais qui fait l’objet de critiques par d’autres scientifiques en raison de sa propension à extrapoler et s’exprimer hors de son domaine d’expertise), propose ainsi des protocoles précis pour ajuster non seulement la dopamine, mais aussi le cortisol, la sérotonine ou la testostérone (autant d’autres molécules qui influent sur nos comportements affectifs et cognitifs – on parle de « neuromodulateurs »).

Le problème est que ces substances ne fonctionnent pas comme des fluides indépendants dont on pourrait régler les niveaux indépendamment les uns des autres. Le neuroscientifique britannique de renommée mondiale Peter Dayan, spécialiste de la neuromodulation et de l’apprentissage, l’a résumé dans une revue de référence publiée en 2012, les neuromodulateurs interagissent en permanence.

Dopamine, sérotonine ou cortisol s’influencent mutuellement, parfois de façon coopérative, parfois en compétition, selon le contexte et la région cérébrale concernée. En outre, même prise isolément, la dopamine n’exerce pas toujours le même rôle.

Grâce à une technologie appelée « optogénétique », qui permet de contrôler, grâce à la lumière, l’activité de certaines protéines, on peut activer précisément les neurones dopaminergiques d’une souris pendant qu’elle prend une décision.

Avec mes collègues, nous avons montré que l’effet de cette activation dépend entièrement de ce que la souris est en train de faire. Si elle se trouve dans un environnement où elle a appris qu’un objectif est désirable et accessible, l’activation des neurones à dopamine augmente sa motivation à atteindre cet objectif. Si rien ne l’attend de particulier, la même activation neuronale – et donc, la production de niveaux de dopamine similaires – est sans effet observable.

Moduler les effets de la dopamine ne peut donc pas se faire de la manière dont on module à la hausse ou à la baisse le son d’un haut-parleur à l’aide d’un bouton de volume : l’influence de cette molécule dépend de ce que l’organisme a, à cet instant, comme objectifs.

Prêter attention au contexte

Si l’idée d’une cure de « détox de dopamine » ne repose sur aucune base solide scientifiquement parlant, cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faut rien changer à nos comportements !

Le sommeil, l’activité physique, le temps passé à l’extérieur ont des effets documentés sur la santé physique et mentale. Décrocher des écrans pour se coucher plus tôt, faire du sport ou sortir se promener a bel et bien des effets positifs en matière de bien-être. Mais ces derniers ne sont pas dus à une supposée « optimisation hormonale » qui résulterait d’un « protocole » capable de résoudre miraculeusement tous les problèmes.

Les recherches récentes montrent que ce n’est pas seulement la valeur de nos actions qui se recalcule, mais la valeur des récompenses elles-mêmes. Un même plaisir ne « vaut » pas la même chose selon l’état où l’on se trouve : un repas n’a pas la même valeur selon qu’on a faim ou qu’on sort de table, et cet état de fond se déplace lentement, au gré de nos conditions de vie, comme la fatigue accumulée, l’isolement ou la façon dont le travail nous fatigue.

Le système dopaminergique ajuste en continu la valeur d’une action donnée – comme aller sur les réseaux sociaux – relativement à tout le reste. Les conséquences ne dépendent donc pas d’un protocole individuel, mais plutôt d’un environnement global. Il compare en permanence la récompense qu’on obtient à celle qu’on attendait, mais ce qui constitue pour nous une récompense à un instant donné peut évoluer au cours de notre vie.

Plutôt que de se priver de tout plaisir pour espérer « réinitialiser » son système de la récompense, il est plus pertinent de se demander dans quelles conditions collectives nous avons l’opportunité de bien dormir, quelles sont les causes de ce stress au travail qui nous insupporte, etc.

Adresser aux individus des injonctions à s’optimiser, c’est faire porter à chacun la responsabilité de trouver en lui-même, en dépit de l’environnement, un niveau idéal de dopamine… qui n’existe pas !

The Conversation

Jérémie Naudé a reçu des financements de l’ANR, du CNRS, de l’INSERM, de l’Université de Montpellier, de Sorbonne Université, et de la Fondation pour la Recherche Médicale.

ref. Pourquoi vous ne pouvez pas faire de « détox de dopamine » – https://theconversation.com/pourquoi-vous-ne-pouvez-pas-faire-de-detox-de-dopamine-283229