Source: The Conversation – in French – By Bertrand Valiorgue, Professeur de stratégie et gouvernance des entreprises, EM Lyon Business School
Ces opérations, par lesquelles une entreprise rachète ses propres actions sur le marché, sont devenues légion. À la clé, le bénéfice par action augmente. S’inspirant du modèle états-unien, certaines entreprises françaises, comme TotalEnergies, L’Oréal, Axa et Sanofi, en sont devenues dépendantes. La raison ? Les marchés ainsi que les actionnaires s’habituent à ces programmes, les intègrent dans leurs anticipations puis attendent leur reconduction à des niveaux toujours plus élevés.
Les rachats d’actions ont été initiés aux États-Unis en 1982 avec l’adoption de nouvelles règles par le gendarme de la bourse états-unienne – la Security and Exchange Commission (SEC) qui ont déplafonné les montants et limiter les risques de contentieux autour de la manipulation délibérée des cours de bourse. Ce mouvement de libéralisation aux États-Unis s’est par la suite répandu dans la plupart des pays occidentaux.
En France, le tournant a eu lieu avec la loi de juillet 1998, qui a libéralisé et fait décoller les rachats d’actions pour les entreprises cotées.
En moins de 30 ans, les rachats d’actions sont devenus un outil majeur des politiques financières des grandes entreprises cotées françaises. Comme le montre notre étude publiée par l’Institut français de gouvernement des entreprises, elles ont consacré 335 milliards d’euros à racheter leurs propres actions depuis 1999 et les montants sont en progression continue. Cette évolution correspond à une croissance moyenne de 8 % par an et un volume multiplié par 6,7 en vingt-cinq ans.
Pensés à l’origine comme des mécanismes d’ajustement ponctuel, les rachats d’actions sont devenus une politique financière structurelle des grandes entreprises cotées. Ce glissement est essentiel ; il ne s’agit plus seulement de restituer aux actionnaires une trésorerie exceptionnellement excédentaire, mais d’organiser de manière régulière la distribution de valeur vers les marchés financiers.
C’est en ce sens que les professeurs Jean-Philippe Denis et Roland Pérez comparent les rachats d’actions à une véritable « drogue dure ».
Fonctionnement du rachat d’actions
Avant la loi de juillet 1998, il est très contraignant et coûteux pour une entreprise de racheter ses propres actions. Cette décision n’est autorisée que dans des situations très limitées et exceptionnelles. Il était nécessaire que l’entreprise soit très largement excédentaire et que des disproportions entre le capital détenu et l’activité réelle de l’entreprise soient constatées afin d’obtenir une autorisation de rachats. Les opérations étaient très rares car longues, compliquées à organiser et finalement très coûteuses.
Après cette loi de libéralisation, les rachats d’actions ont été laissés à la main de l’assemblée générale des actionnaires qui autorise un programme de rachat, puis le conseil d’administration et la direction générale en fixent les modalités pratiques : montant, calendrier, prix maximal et objectifs poursuivis.
Concrètement, l’entreprise peut librement acheter ses propres actions sur le marché. Elle peut ensuite les conserver, les attribuer aux salariés ou aux dirigeants, les utiliser dans une opération financière, ou les détruire en les annulant.
C’est cette dernière option qui est la plus significative et la plus problématique.
En rachetant puis détruisant ses actions, l’entreprise réduit le nombre de titres en circulation. Les actionnaires qui restent au capital voient alors leur part relative augmenter. À bénéfice total inchangé, le bénéfice par action progresse, ce qui soutient le cours en Bourse de l’entreprise concernée sans qu’il y ait amélioration des performances opérationnelles.
Les rachats d’actions sont alors décrits par leurs détracteurs comme un outil destiné à créer une valeur actionnariale et boursière artificielle.
Une pratique devenue ordinaire
La montée en puissance des rachats d’actions en France est réelle.
Au début des années 2000, les rachats connaissent des variations importantes, avec un pic suivi d’un repli, davantage qu’une baisse continue.
La contraction la plus nette intervient lors de la crise financière, avec une baisse d’environ 87 % entre 2007 et 2009, marquant un creux historique sur la période.
Après une remontée progressive dans les années 2010, un nouveau recul apparaît en 2020, en cohérence avec le choc lié à la pandémie de Covid-19 (environ – 40 % entre 2019 et 2020).
À partir de 2021, on observe un changement d’échelle : les rachats franchissent durablement un palier supérieur à 25 milliards d’euros par an et se maintiennent à des niveaux élevés jusqu’en 2024 avec un montant historique de 31 milliards.
Ce niveau dépasse très largement les sommets observés avant 2008, ce qui tend à signaler une rupture de régime en matière de rachats d’actions par les entreprises françaises car elles ont habitué les marchés financiers à des niveaux toujours plus élevés.
Concentration par une minorité d’entreprises
Si les rachats d’actions se sont diffusés auprès d’une part significative des entreprises du SBF 120, l’indice de la Bourse de Paris, les montants restent très inégalement répartis.
Les 21 premières entreprises totalisent 250,7 milliards d’euros, soit près de 75 % des rachats observés sur la période.
Autrement dit, les décisions d’un noyau restreint de grandes entreprises influencent fortement la dynamique globale.
Une entreprise domine très nettement l’ensemble : TotalEnergies représente à elle seule 18 % des montants cumulés, avec 60,3 milliards d’euros de rachats.
Les quatre premiers émetteurs (TotalEnergies, L’Oréal, Axa et Sanofi) totalisent à eux seuls 128,3 milliards d’euros, soit 38 % du total.
Les sept premiers concentrent plus de la moitié des volumes cumulés.
Stellantis apparaît comme un cas particulier : un volume total élevé avec 6,4 milliards d’euros, mais sur seulement quatre ans, ce qui correspond à une moyenne annuelle très élevée de 1,6 milliard.
La France loin derrière les États-Unis
Si l’augmentation des rachats d’actions par les entreprises françaises est substantielle, elle demeure toutefois limitée par rapport aux États-Unis.
Entre 1999 et 2024, les 20 entreprises états-uniennes les plus engagées dans ces pratiques ont consacré 4 205 milliards d’euros aux rachats d’actions. Une grande entreprise états-unienne rachète en moyenne 17 fois plus d’actions qu’une grande entreprise française.
Ces écarts traduisent une différence profonde dans la manière dont les grandes entreprises utilisent le rachat d’actions comme instrument de politique financière.
Les rachats d’actions ne sont pas simplement une technique financière diffusée uniformément dans le capitalisme contemporain, mais une pratique dont l’intensité dépend fortement du contexte institutionnel, de la structure de l’actionnariat, des normes de gouvernance et des modes dominants de distribution aux actionnaires.
Les États-Unis apparaissent comme l’espace où le rachat d’actions est le plus central, l’Europe occupant une position intermédiaire tandis que la France reste nettement plus en retrait.
Dépendance au rachat d’action
Une fois installé dans les pratiques d’une entreprise, le rachat d’action crée une dépendance des marchés et des actionnaires. Les marchés s’habituent à ces programmes en les intégrant dans leurs anticipations. Pour maintenir les mêmes effets sur le cours de Bourse, le bénéfice par action ou la satisfaction des investisseurs, les entreprises sont poussées à augmenter les montants engagés d’année en année.
Cette intensification transforme la nature même des rachats d’actions. Lorsqu’une entreprise consacre plusieurs milliards d’euros à racheter ses propres titres, elle arbitre nécessairement entre plusieurs usages possibles de sa trésorerie : rémunérer les actionnaires, investir, augmenter les salaires, se désendetter, financer sa transition écologique ou renforcer ses capacités industrielles.
Face à l’augmentation des sommes consacrées aux rachats d’actions, les controverses devraient s’intensifier dans les années à venir.
Dans un contexte de sociétalisation des entreprises, les rachats d’actions seront de plus en plus jugés à partir d’une question simple : cet usage des ressources financières est-il compatible avec les responsabilités sociales, écologiques et stratégiques désormais attendues des grandes entreprises ?
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Importés des États-Unis, les rachats d’actions sont devenus une drogue dure pour les entreprises françaises cotées – https://theconversation.com/importes-des-etats-unis-les-rachats-dactions-sont-devenus-une-drogue-dure-pour-les-entreprises-francaises-cotees-283702
