Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Émilie Dardenne, Professeure des universités, Université Rennes 2

Près de 69 % des Français et Françaises ayant un chat ou un chien considèrent celui-ci comme un membre de leur famille. Chewy/Unsplash, CC BY

La France compte 79,8 millions d’animaux de compagnie, parmi lesquels on trouvera quelque 33 millions de poissons, presque 17 millions de chats, 10 millions de chiens. Mais quels liens nous unissent à ces êtres qui partagent notre quotidien ? Font-ils partie de notre famille ? Sont-ils nos enfants ?

C’est l’un des questionnements qu’abordent la chercheuse en études animales Émilie Dardenne et le juriste François-Xavier Roux-Demare dans le Que sais-je consacré aux animaux de compagnie. En voici plusieurs extraits.


L’enquête Ipsos–Santévet de 2025 montre que les animaux de compagnie, en particulier les chats et les chiens, occupent une place centrale dans la vie des Françaises et des Français. Pour 67 % d’entre eux, il est impossible d’envisager une relation amoureuse avec quelqu’un qui n’aime pas les animaux.

L’attachement se manifeste aussi dans la vie quotidienne : beaucoup adaptent leurs loisirs (55 %), et certains iraient jusqu’à changer de partenaire pour leur animal (22 %). Les jeunes générations semblent particulièrement investies : les 18-24 ans déclarent être prêtes et prêts à adapter leur travail, leurs loisirs ou leur lieu de vie pour le bien-être de leur animal.

Un membre de la famille pour deux tiers des Français

Ces résultats peuvent être interprétés comme l’indice d’une dynamique zooinclusive en construction, dont le caractère inédit à l’échelle historique demande néanmoins à être étayé. Les Françaises et les Français considèrent largement leur compagnon comme un membre de la famille (69 %), voire comme un enfant ou un meilleur ami. Il est célébré à Noël ou à son anniversaire, et près d’un tiers le laisse dormir dans leur lit.

L’étude constitue un indice de transformation des mentalités : l’animal joue un rôle affectif majeur, souvent comparable à celui d’un proche humain. L’enquête suggère que la relation des Françaises et des Français à leurs animaux de compagnie devient de plus en plus intime et émotionnelle. Plus d’un tiers considère leur compagnon non humain comme leur enfant, un chiffre encore plus élevé chez les femmes (42 %) et particulièrement chez les 35-44 ans, où il atteint 46 %.

Ce lien intime, « filial », est revendiqué par nombre de propriétaires, qui évoquent un attachement comparable à celui d’un parent pour son enfant. Les bénéfices perçus en matière de santé mentale sont également massifs : 95 % des propriétaires disent que leur compagnon améliore leur bien-être. Les chiens, en particulier, procurent un sentiment de sécurité (69 %).[…]

Une relation aux bénéfices multiples

Si les bénéfices obtenus par la vie partagée avec un animal de compagnie n’excluent pas certains risques sanitaires, comme la rage ou la toxoplasmose, cette relation procure plusieurs avantages physiologiques : elle favorise la diminution de l’anxiété, de la tension artérielle et du risque cardiaque. Les sorties favorisent en outre la mobilité et augmentent la probabilité d’entamer des conversations avec d’autres personnes humaines, elles-mêmes en promenade avec leur chien ou bien attirées par l’animal (mais aussi, parfois, agacées par sa présence et le risque de morsure ou de déjections laissées sur l’espace public).

Les animaux de compagnie fournissent à leurs hôtes humains une forme de « sécurité ontologique » dans une époque d’éclatement des valeurs et des institutions traditionnelles. La sécurité ontologique (concept sociologique formulé par Anthony Giddens) est le sentiment fondamental de stabilité et de continuité qui permet à une personne de se sentir en sécurité dans le monde. Elle repose sur des routines rassurantes, des relations fiables et une identité cohérente.

Les animaux de compagnie contribuent à cette sécurité en offrant une présence stable et prévisible à leurs gardiennes et gardiens, en participant à la création de routines et de rituels quotidiens (promenades, repas, soins), en procurant une base affective sûre, sans jugement ni rupture, et en renforçant le sentiment d’être utile, reconnu et aimé. Ainsi, les animaux de compagnie semblent favoriser un sentiment de sécurité ontologique et apporter un sens à la vie de leurs humaines et de leurs humains.

D’où vient cet attrait ?

Les animaux exercent une forte influence sur le bien-être humain pour des raisons à la fois biologiques et évolutionnaires. Selon l’hypothèse de la biophilie d’Edward Wilson, les êtres humains et une partie des animaux non humains sont instinctivement attirés les uns vers les autres, ce qui favorise des relations bénéfiques. Pour Homo Sapiens, cette attirance s’exprime surtout envers des animaux perçus comme « mignons ». La théorie évolutionniste propose que l’intérêt humain pour les autres animaux découle de notre histoire évolutive : pendant des millénaires, notre survie a dépendu d’eux pour la chasse, la protection, le transport, l’élimination de ceux qui sont considérés comme nuisibles. Ainsi, les relations anthropozoologiques ont présenté un coût faible par rapport aux bénéfices importants qu’elles procuraient.

Une relation hybride

Une récente étude hongroise fondée sur une approche multidimensionnelle de la relation entre le chien et sa ou son propriétaire a mis ce lien en comparaison avec quatre types distincts de liens humains : le lien familial, le lien au sein du couple, le lien amical et la relation parent- enfant. Il a été montré que la relation entre un chien et sa ou son propriétaire présente des niveaux élevés de satisfaction, de soutien et de compagnie, ainsi qu’un faible degré d’interactions négatives, comparativement à la plupart des relations humaines. Cette relation est hybride : elle combine des traits de la relation parent-enfant et de l’amitié intime.

L’étude signale en outre que cette relation interspécifique repose sur une dynamique de pouvoir plus asymétrique que celle qui préside généralement aux relations humaines, les propriétaires exerçant un contrôle important sur la vie de leur compagnon. En ce qui concerne le chien, on parle aujourd’hui d’une « socialité » avec l’être humain.

La relation est si étroite que le chien se socialise à l’humain, développant une proximité parfois supérieure à celle qu’il entretient avec ses propres congénères, selon les critères des espèces sociales fondés sur la coopération et l’attraction réciproque. […]

Des familles plus qu’humaines

Vivons-nous donc une nouvelle ère où la famille devient plus qu’humaine ? Selon toute vraisemblance, oui. La philosophe Heather Stewart a analysé la pression sociale exercée sur les femmes sans enfants, qui doivent souvent répondre à des questions intrusives comme : « Pourquoi n’as-tu pas encore d’enfants ? »

Ces questions reposent sur des normes de genre profondément ancrées. On attend des femmes qu’elles deviennent mères pour accomplir leur féminité. Les femmes sans enfants sont alors perçues comme de pauvres âmes qui auraient raté leur vie ou comme des égoïstes. Les féministes critiquent ce présupposé, montrant qu’il enferme les femmes dans une vision hétéronormative de la famille et du rôle féminin. Stewart veut cependant éclairer un autre implicite : l’idée que la parentalité ne peut concerner que des enfants humains.

Au contraire, elle soutient qu’il peut être moralement cohérent de se considérer comme parent, même si l’on prend soin au quotidien d’un non-humain. Les liens affectifs et les soins fournis à cet individu peuvent, dans certains cas, correspondre aux relations parent-enfant. Ces liens sont engageants, ils impliquent de l’amour, un attachement et une responsabilité. Beaucoup d’êtres humains reçoivent de leurs compagnons animaux les mêmes sources de sens, de joie et de défis que dans la parentalité humaine. Ces relations sont parfois les plus importantes de la vie de ces personnes.

Stewart défend donc la légitimité morale de la parentalité interspécifique. Elle redéfinit le concept même de parentalité : ce qui fait un parent, selon elle, n’est pas la biologie, ni le fait d’avoir donné naissance à un enfant, c’est l’intention d’assumer le rôle de parent et le travail quotidien de soin qui va avec. Selon cette conception, certaines relations anthropozoologiques peuvent être considérées comme authentiquement parentales.

L’approche défendue par Stewart permet de « queeriser » le concept de famille en ouvrant la parentalité à des formes non normatives et non centrées sur la reproduction biologique ou le couple hétérosexuel. Reconnaître la parentalité interspécifique aurait des implications sociales et politiques : cela contribuerait à élargir la notion de famille, à mieux comprendre les deuils et les attachements en dehors des seules relations humaines, à revoir certaines politiques, notamment celles qui sont liées au logement, aux congés, aux droits des familles.

Des figures parentales ?

Les travaux de John Archer montrent, parmi d’autres, que l’affection humaine pour les animaux de compagnie s’explique par une combinaison de facteur psychologiques, sociaux et évolutionnaires. Archer souligne que s’il est communément admis que les animaux de compagnie jouent parfois le rôle de substituts d’enfants, ils peuvent aussi, à l’inverse, endosser celui de figures parentales. Les chiens, en particulier, sont perçus comme des sources de sécurité. Leur présence rassure, apaise l’anxiété et procure un sentiment de compagnie.

Selon Laura Gillet et Enikő Kubinyi, un mécanisme d’adaptation culturelle pourrait aussi expliquer ce phénomène : sous l’effet des transformations de leur environnement, certains humains auraient redirigé leurs besoins de soin et d’éducation des enfants vers des animaux non humains. Dans les sociétés postindustrielles où les familles comptent moins d’enfants, les animaux de compagnie – surtout les chiens – deviennent des objets majeurs d’affection. Ils s’intègrent facilement aux modes de vie mobiles et rapides. Il est plus simple de les faire voyager. Ils n’ont pas d’obligations scolaires et ils peuvent être cédés ou même « supprimés » si nécessaire. Très sociaux, ils facilitent aussi la sociabilité de leurs propriétaires.

Des relations adaptées aux sociétés postindustrielles

Ainsi, selon Heidi Nast, les animaux de compagnie incarnent des formes d’attachement et de sociabilité particulièrement adaptées aux valeurs et contraintes des sociétés postindustrielles. On compte d’ailleurs désormais des DINKWADs (pour « Double Income, No Kids, With A Dog »), des couples dont les membres touchent chacun un salaire, qui n’ont pas de progéniture humaine mais qui possède un chien.

Pour nuancer cela, citons une étude publiée en 2025, par Jaining Li et Nichol Li, qui a mis en évidence le fait que les propriétaires d’animaux qui s’appuyaient trop fortement sur leurs animaux de compagnie comme substituts aux relations humaines étaient plus susceptibles d’éprouver un sentiment de solitude et un mal-être psychologique.

The Conversation

Émilie Dardenne a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

François-Xavier Roux-Demare ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ? – https://theconversation.com/sommes-nous-les-parents-de-nos-chiens-ou-de-nos-chats-283426