Médecins spécialistes et déserts médicaux : leur présence sur un territoire ne suffit pas à garantir l’accès aux soins

Source: The Conversation – France in French (3) – By Benjamin Montmartin, Full professor of Econometrics and Data Science – Director of the Chair Prevention and Access to Healthcare, SKEMA Business School; IAE Nice – Université Côte d’Azur

Le manque de praticiens ne suffit pas à expliquer les difficultés d’accès à certaines spécialités médicales observées dans certains territoires. La désertification médicale résulterait de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre de soins mal répartie, des délais d’attente très inégaux pour obtenir un rendez-vous et la généralisation des dépassements d’honoraires.


Quand on parle de « déserts médicaux », on pense spontanément à l’absence de médecins sur certains territoires. Pour les médecins spécialistes, la réalité est plus complexe. La difficulté d’accès ne tient pas seulement à la distance à parcourir, mais aussi au temps nécessaire pour obtenir un rendez-vous et au coût restant à la charge du patient, notamment en raison des dépassements d’honoraires.

Ainsi, selon une étude de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) du ministère de la santé, 4,7 % des médecins généralistes exerçaient en secteur 2 (avec droit à dépassement d’honoraires) en 2021, contre 51,7 % pour les médecins spécialistes.




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Distance, temps d’attente et coût : les trois dimensions de la désertification médicale

Autrement dit, la désertification médicale des spécialistes doit être appréhendée sous trois dimensions : la distance, le temps d’attente et le coût.

Ces difficultés d’accès ont des conséquences directes sur le renoncement ou le report de soins. Une enquête nationale, portant sur 158 032 répondants analysés, montre que 25,4 % des personnes interrogées déclarent avoir renoncé ou reporté au moins un soin au cours des douze derniers mois. Les consultations de spécialistes figurent parmi les soins les plus concernés, en particulier en ophtalmologie, gynécologie et dermatologie.

Les raisons invoquées recoupent précisément ces trois dimensions : le reste à charge, la difficulté à obtenir un rendez-vous et, plus marginalement, les problèmes de mobilité.

Une accessibilité géographique très inégale

La première dimension est la plus visible : celle de la répartition des spécialistes. Mais compter le nombre de médecins dans un département ne suffit pas. C’est pour cela que la Drees et l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) ont développé l’indicateur d’accessibilité potentielle localisée (APL) qui mesure, à une échelle communale, l’adéquation entre l’offre et la demande de soins. Cet indicateur tient compte de la proximité des professionnels, de leur activité effective et des besoins de la population locale, qui varient selon l’âge.

Une récente étude de l’Irdes, qui a porté sur les cardiologues, dermatologues et ophtalmologistes, montre que, dans la plupart des départements, l’accès aux soins se concentre autour d’un pôle urbain, souvent la préfecture, puis se dégrade à mesure que l’on s’en éloigne.

Dans certains territoires, comme la Creuse et l’Indre pour l’ophtalmologie, ou encore la Nièvre et la Lozère pour la dermatologie, l’accessibilité reste faible sur une large partie du territoire.

La situation n’est toutefois pas la même selon les spécialités : les cardiologues sont globalement mieux répartis que les dermatologues et les ophtalmologistes. Parler « des spécialistes » au global masque donc des réalités très différentes d’une discipline à l’autre.

Aujourd’hui, il est encore difficile de suivre précisément l’évolution de l’accessibilité géographique aux médecins spécialistes, du fait de l’absence de données annuelles systématiques pour l’ensemble des spécialités.

Un temps d’attente en augmentation structurelle

La deuxième dimension est plus difficile à mesurer, mais tout aussi importante : le temps d’attente. Avoir un spécialiste à une distance raisonnable ne garantit pas qu’on puisse le consulter rapidement.

En 2018, une enquête de la Drees montrait que les délais moyens dépassaient deux mois pour les ophtalmologues et les dermatologues, et restaient supérieurs à un mois pour les cardiologues, les rhumatologues et les gynécologues.

Cette enquête soulignait également le fait que les délais étaient plus longs dans les communes dans lesquelles l’accessibilité géographique était déjà faible. Les territoires où l’offre est rare sont souvent aussi ceux où l’attente est la plus longue.

Des données plus récentes suggèrent que cette tension persiste, voire s’aggrave, pour certaines spécialités. Le baromètre FHF/Ipsos BVA, publié en mars 2026, fait état de délais moyens déclarés de quatre mois et demi pour un dermatologue, de plus de trois mois pour un cardiologue et d’environ deux mois pour un gynécologue. Seule l’ophtalmologie semble connaître une légère amélioration, tout en restant à un niveau élevé (de l’ordre de deux mois et trois semaines, en moyenne).

Enfin, une étude menée par la Fondation Jean-Jaurès, à partir des rendez-vous obtenus auprès de dix professions médicales et paramédicales durant l’année 2023 sur la plateforme en ligne Doctolib, éclaire la géographie de ces délais. En Île-de-France, dans plusieurs départements littoraux méditerranéens, atlantiques et départements accueillant de grands pôles urbains et universitaires, l’attente est généralement plus courte. À l’inverse, elle s’allonge dans une partie de la France, souvent plus rurale et plus éloignée des grands centres hospitaliers.

Le rapport identifie ainsi 14 départements, décrits comme « en difficulté », dans lesquels les délais médians sont au moins deux fois supérieurs à la moyenne nationale pour au moins trois professions : le Gers, la Saône-et-Loire, la Nièvre, le Territoire de Belfort, le Loiret, le Cher, les Deux-Sèvres, l’Ardèche, l’Eure, le Calvados, la Manche, la Loire-Atlantique, les Côtes-d’Armor et le Pas-de-Calais.

Les écarts sont particulièrement marqués en ophtalmologie, en dermatologie et en pédiatrie, avec plus de 90 jours d’écart entre les départements où l’attente est la plus courte et ceux où elle est la plus longue.

Les montants à la charge des patients et les dépassements d’honoraires des médecins

La troisième dimension est plus rarement intégrée au débat public, alors qu’elle change profondément l’accès aux soins : l’accessibilité financière. La présence d’un spécialiste sur un territoire ne garantit pas que sa consultation soit réellement accessible à tous.

Selon le dernier rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie (HCAAM), les dépassements d’honoraires des médecins spécialistes ont atteint 4,3 milliards d’euros en 2024, en augmentation de 27 % depuis 2019 (la très large majorité des dépassements d’honoraires étant le fait des médecins spécialistes, et non des généralistes).

Cette progression reflète aussi une transformation structurelle de l’offre : plus de la moitié des spécialistes libéraux exercent désormais en secteur 2 dit « à honoraires libres », donc avec droit à dépassement d’honoraires (Figure 4). Mais cette moyenne recouvre de fortes différences entre spécialités. À partir des données de l’assurance-maladie, on peut calculer qu’en 2024, environ 77,5 % des gynécologues libéraux étaient en secteur 2, contre 30,5 % des cardiologues. Et la progression du secteur 2 est nette dans l’ensemble des spécialités observées.

Là encore, la géographie compte. En analysant les données présentées dans le rapport du HCAAM, on en conclut que la part des médecins en secteur 2 est beaucoup plus élevée dans certains départements urbains et aisés, comme Paris, le Rhône ou les Alpes-Maritimes, que dans d’autres territoires, comme les Alpes-de-Haute-Provence, l’Aude ou la Haute-Marne. Cela signifie qu’un département peut sembler correctement doté en spécialistes sur le papier, tout en restant difficile d’accès pour les patients les plus modestes.

L’étude de l’Irdes montre, d’ailleurs, que les dépassements d’honoraires renforcent les inégalités sociales d’accès aux médecins spécialistes. Un rapport de la Drees propose de visualiser ces écarts à travers la carte du reste à charge (RAC) moyen par patient après remboursement de l’assurance-maladie en 2018.

Changer de regard sur les déserts médicaux

Pour les médecins spécialistes, la désertification médicale ne peut donc pas être réduite à une simple question de sous-densité. Elle résulte de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre mal répartie, des délais d’attente très inégaux et des barrières financières parfois décisives.

Cela explique aussi pourquoi les réponses publiques centrées sur le nombre de médecins ou leur lieu d’installation ne suffisent pas. La vraie question n’est pas seulement : combien de spécialistes y a-t-il dans un territoire ? Elle est plus concrète : peut-on les consulter dans un délai raisonnable, à un coût supportable et sans devoir parcourir une distance dissuasive ? Tant qu’on ne posera pas le problème dans ces termes, on continuera à sous-estimer ce que vivent réellement les patients.

The Conversation

Benjamin Montmartin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Médecins spécialistes et déserts médicaux : leur présence sur un territoire ne suffit pas à garantir l’accès aux soins – https://theconversation.com/medecins-specialistes-et-deserts-medicaux-leur-presence-sur-un-territoire-ne-suffit-pas-a-garantir-lacces-aux-soins-284857