Source: The Conversation – in French – By Christopher Lieu, Professor of Medical Oncology, University of Colorado Anschutz

Le cancer du pancréas est l’un des cancers dont les taux de mortalité sont les plus élevés. Jusqu’à présent, les options thérapeutiques pour lutter contre la maladie étaient très limitées. Un médicament innovant génère de nouveaux espoirs : il est parvenu à doubler la survie médiane des patients qui l’ont reçu. Un premier pas vers de la mise au point de molécules plus efficaces ?
Depuis des décennies, le pronostic du cancer du pancréas est extrêmement sombre. Parmi les patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique entre 2015 et 2021, environ 97 % sont décédés dans les cinq ans qui ont suivi le diagnostic.
(La France est particulièrement touchée par l’augmentation du nombre de cas de cancers du pancréas : de 1990 à 2023, son taux d’incidence n’a fait qu’augmenter, selon Santé publique France qui précise que les facteurs de risque de la maladie sont encore mal connus et que la France figure parmi les pays avec des taux standardisés parmi les plus élevés du monde. Les facteurs de risque demeurent quant à eux encore mal connus, NdT.)
Parmi les raisons pour lesquelles cette maladie est si meurtrière figurent le fait qu’il n’existe pas de test de dépistage réellement efficace et que, durant les stades les plus précoces, elle évolue généralement sans symptômes perceptibles. Lorsqu’un patient présente des signes cliniques tels qu’un jaunissement de la peau (aussi appelé ictère, NdT) ou des douleurs abdominales, le cancer s’est souvent déjà disséminé à d’autres organes.
Oncologue digestif et chercheur spécialisé dans les essais cliniques de phase précoce (c’est-à-dire essais de première administration chez l’être humain ainsi qu’essais cliniques permettant de renforcer la connaissance initiale, toujours chez l’humain, des profils de tolérance, sécurité, pharmacocinétique et pharmacodynamique, NdT), j’ai pu mesurer à quel point nous manquons de thérapies efficaces pour prendre en charge les patients atteints de cancer du pancréas.
Pendant des décennies, on a considéré qu’il était impossible de cibler avec succès le mécanisme central à l’origine de la très grande majorité des cancers du pancréas. Ce constat est désormais en train d’évoluer radicalement.
En effet, un nouveau médicament s’est avéré capable de bloquer la protéine clé à l’origine du cancer du pancréas. Les patients au stade avancé de la maladie qui ont eu accès à ce traitement ont vu leur durée de survie quasiment multipliée par deux.
Des tumeurs longtemps « intraitables »
Historiquement, le traitement de référence des stades avancés de cancer du pancréas était une chimiothérapie faisant intervenir des médicaments puissants, conçus pour détruire les cellules en division rapide. Si une telle approche peut ralentir la progression de la maladie, son efficacité est souvent limitée. En effet, les cellules cancéreuses pancréatiques ont la capacité de développer une résistance à ces traitements.
Les raisons pour lesquelles le cancer du pancréas est particulièrement agressif sont à chercher du côté génétique. Plus de 90 % des tumeurs pancréatiques sont causées par des mutations du gène Kras. Ce gène code pour des protéines qui fonctionnent comme des interrupteurs commandant l’activation et la désactivation de la croissance cellulaire.
Lorsque le gène KRAS est muté, l’interrupteur se bloque en position « marche » et ordonne aux cellules, ainsi devenues cancéreuses, de se multiplier indéfiniment.
Pendant des décennies, les scientifiques ont considéré la protéine KRAS comme étant impossible à traiter grâce à des médicaments (« undruggable », en anglais) : sa surface, exceptionnellement lisse, ne présente pas les cavités moléculaires dont les médicaments classiques ont besoin pour s’y fixer et bloquer l’interrupteur.
Faute de médicaments capables de cibler cette protéine, la prise en charge du cancer du pancréas s’est donc principalement appuyée sur des agents cytotoxiques. Ceux-ci agissent davantage comme des outils grossiers que comme des instruments de précision. Avec la chimiothérapie, on tente de contrôler la maladie en mettant en œuvre une destruction cellulaire à large échelle. Ce faisant, des dommages collatéraux importants sont causés aux tissus sains, ce qui s’accompagne d’effets indésirables significatifs.
Mais les choses pourraient changer, grâce à un nouveau médicament, le daraxonrasib.
Qu’est-ce que le daraxonrasib ?
Le daraxonrasib constitue une avancée décisive dans le traitement du cancer du pancréas métastatique.
Au lieu de se lier directement à la protéine KRAS, ce médicament se fixe à une autre protéine présente dans les cellules, la cyclophiline A. Cette dernière contribue à replier les protéines dans leur structure tridimensionnelle définitive. Le complexe protéique daraxonrasib-cyclophiline A peut alors se lier à la protéine KRAS active et inhiber sa capacité à transmettre aux cellules cancéreuses le signal de prolifération.
Le laboratoire états-unien qui développe ce médicament, Revolution Medicines, a présenté le 31 mai 2026 les résultats de son essai clinique randomisé de phase 3 portant sur 500 patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique ayant déjà reçu un traitement antérieur. Comparativement à la chimiothérapie standard, le daraxonrasib a presque doublé la survie globale, qui est passée de 6,7 mois à 13,2 mois après le diagnostic. Dans l’ensemble, le daraxonrasib a réduit de 60 % le risque de décès chez les patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique.
L’effet indésirable le plus fréquent a été une éruption cutanée marquée, observée chez plus de 86 % des patients de l’étude. Les patients ont également souvent présenté une stomatite – une inflammation de la muqueuse buccale se traduisant par des œdèmes (gonflements) et des lésions (aphtes) – ainsi que des diarrhées, des nausées et des vomissements.
Durant l’essai, les patients traités par daraxonrasib se sont cependant avérés beaucoup moins susceptibles d’interrompre le traitement en raison d’effets indésirables sévères que ceux sous chimiothérapie. Leur qualité de vie était aussi meilleure, et la douleur moins intense.
Prochaines étapes
Les chercheurs ont démontré qu’en ciblant la mutation génétique spécifique qui sous-tend la très grande majorité des cancers du pancréas, il est possible de lutter contre cette maladie longtemps jugée impossible à traiter de façon médicamenteuse.
La prochaine étape est désormais réglementaire : il s’agira de déterminer si ce médicament peut être prescrit en pratique clinique. Les données étant désormais officiellement publiées, Revolution Medicines, le laboratoire qui a mis au point le daraxonrasib, va solliciter l’approbation formelle de la Food and Drug Administration aux États-Unis ainsi que d’autres instances réglementaires ailleurs dans le monde.
La disponibilité du daraxonrasib pour les patients dépendra de la durée d’instruction du dossier. Cependant, étant donné que les stades avancés du cancer du pancréas sont notoirement très difficiles à traiter, les thérapies innovantes qui démontrent un bénéfice de survie aussi significatif que ce médicament bénéficient souvent d’une procédure d’examen accéléré ou prioritaire. Si celle-ci aboutit à un résultat favorable, le daraxonrasib pourrait être disponible dans les mois qui suivent l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché.
En matière de développement de médicaments, cette étape marque probablement un tournant dans la prise en charge du cancer du pancréas. Je m’attends à ce que de nouveaux essais cliniques soient mis en place, afin d’explorer l’efficacité de thérapies combinées qui associeraient les inhibiteurs de KRAS à d’autres agents thérapeutiques, afin de prévenir l’acquisition par les tumeurs d’une résistance au traitement.
Si le daraxonrasib confirme son efficacité, il pourrait ouvrir la voie, dans les années à venir, à des traitements toujours plus précis, personnalisés et performants contre le cancer du pancréas.
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Christopher Lieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Cancer du pancréas : un médicament cible une protéine réputée « impossible à bloquer » et double la survie – https://theconversation.com/cancer-du-pancreas-un-medicament-cible-une-proteine-reputee-impossible-a-bloquer-et-double-la-survie-284775
