Source: The Conversation – in French – By Robyn Nakano, PhD candidate, Great Ape Behaviour (GAB) Lab, University of Victoria

En parcourant le parc national de Boé, en Guinée-Bissau, vous pourriez tomber sur un arbre couvert de marques noueuses et entouré d’un amas de pierres.
Les chimpanzés ont peut-être quitté les lieux, mais vous avez tout de même de la chance, car vous pouvez observer les preuves d’un comportement rare — et possiblement culturel — chez ces animaux : le lancer de pierres contre des arbres.
Des enregistrements vidéo montrent des chimpanzés de l’Ouest à l’état sauvage, principalement des mâles adultes, qui lancent des pierres sur des arbres. Ils retournent à plusieurs reprises vers les mêmes arbres pour répéter ce comportement.
Ils émettent des cris (pant-hoot, qu’on peut traduire par halètements et hurlements), un signal de communication puissant et à longue portée, et frappent parfois l’arbre avec leurs mains et leurs pieds dans un comportement appelé « tambourinage de tronc ».
Nous rentrons d’un travail de terrain en Guinée-Bissau, où nous avons recueilli des données pour étudier le contexte social et écologique du lancer de pierres, et déterminer ce que les chimpanzés tentent de communiquer.
Compte tenu de notre lien évolutif avec ces animaux, nous espérons que l’étude de cette pratique nous aidera à comprendre l’émergence de la communication complexe et de l’utilisation d’outils en pierre au cours de l’évolution humaine.
Un comportement culturel
Le pant-hoot et le tambourinage font partie du rituel des chimpanzés mâles, ce qui laisse supposer que le lancer de pierres pourrait constituer une variante de ces comportements. Il s’agit probablement d’un geste culturel, compte tenu de sa répartition limitée et du fait qu’on trouve parfois des pierres et des arbres où l’on n’observe pas de marques de pierres.
Des études antérieures indiquent que le lancer de pierres pourrait avoir une fonction de communication, voire une signification symbolique, certains sites représentant des lieux importants pour les chimpanzés.
Cependant, nous ignorons toujours la signification de ces sites et ce qui pousse les primates à agir ainsi. Si certains d’entre eux utilisent des outils en pierre pour se procurer de la nourriture, en cassant des noix, par exemple, le lancer de pierres représente un rare exemple d’utilisation d’outils en pierre dans un contexte social. Ce comportement n’a été observé à ce jour que chez quatre groupes de chimpanzés en Afrique de l’Ouest.
Installation d’un campement
Nous nous sommes rendus dans un territoire de chimpanzés, à Boé, en Guinée-Bissau, et nous nous sommes installés à Béli, un petit village où l’ONG néerlandaise Chimbo gère un complexe en collaboration avec la population locale. Les chercheurs et les touristes de passage peuvent y séjourner et disposer d’un espace de travail alimenté en électricité solaire.
Depuis Béli, nous avons parcouru 22 kilomètres à vélo et à pied à travers la savane boisée pour monter un campement avec nos deux assistants de terrain, Djei Baldé et Balu Séra, ainsi que Taylor Tippett, étudiante en maîtrise du Great Ape Behaviour Lab (laboratoire d’étude des comportements des grands singes).
Les chimpanzés de Boé ne sont pas habitués à la présence humaine, ce qui signifie que nous ne pouvons pas les observer en approchant d’eux, car ils s’enfuiraient. Nous avons donc recueilli des données comportementales à l’aide de pièges photographiques et de dispositifs d’enregistrement.
(Taylor Tippett)
Nous avons installé deux caméras vidéo sur chacun des sites de lancer de pierres et placé les dispositifs d’enregistrement de manière stratégique afin de saisir des données audio des zones environnantes.
Notre campement était situé au bord de la Fefine, une grande rivière qui coule même pendant la saison sèche. Dans un paysage de savane boisée où les points d’eau sont rares, les rivières de ce type sont d’une importance capitale pour la faune et les humains. Nous avons filmé plusieurs animaux grâce à des caméras installées près de la rive.
Nids de chimpanzés
Nous nous levions généralement vers 6 h 30, prenions un petit-déjeuner léger, puis visitions de deux à cinq sites. Sur place, nous changions les cartes SD et les piles des caméras, vérifiions leur bon fonctionnement et recueillions des données supplémentaires en vue d’une analyse ultérieure, comme les mesures d’un arbre et des images 3D des pierres lancées sur celui-ci.
En chemin, nous consignions nos observations de nids de chimpanzés, de traces d’alimentation, de vocalisations et d’autres informations visuelles.
Les données vidéo et audio nous permettront d’étudier les aspects sociaux du lancer de pierres, notamment l’âge et le sexe du lanceur, ainsi que ceux des spectateurs (les autres chimpanzés présents à proximité susceptibles de réagir). Ces informations nous aideront à comprendre ce que les chimpanzés tentent de communiquer.
Nous avons constaté que la plupart des sites initialement répertoriés par le Programme panafricain, puis visités par notre équipe en 2017, étaient toujours utilisés lors de notre récent séjour sur le terrain. Cela signifie que les chimpanzés peuvent fréquenter ces sites pendant plus d’une décennie.

(Taylor Tippett)
La menace de l’exploitation minière
Alors que les activités humaines mettent en danger de nombreuses espèces de primates, le maintien de comportements culturels et d’un riche répertoire culturel peut les aider à s’adapter aux changements environnementaux et contribuer à leur préservation.
Au-delà de son importance sur le plan de la communication et de sa valeur intrinsèque en tant que comportement culturel, le lancer de pierres constitue un élément durable de la culture matérielle des grands singes, dont la perte reviendrait à effacer leur patrimoine.
Malheureusement, l’habitat des chimpanzés en Guinée-Bissau est menacé par les industries extractives, notamment les mines industrielles. Lors de notre mission sur le terrain, nous avons découvert des trous de forage réalisés dans le cadre de l’exploration de la bauxite.
L’exploitation de la bauxite représente une opportunité majeure pour la croissance économique et le développement du pays. Elle peut toutefois causer de la pollution et la destruction de l’habitat, avec de graves conséquences pour les chimpanzés, la faune sauvage et les populations locales, comme cela s’est déjà produit dans le pays voisin, la Guinée.
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Une surveillance et une réglementation environnementales sont indispensables, d’autant que l’instabilité politique en Guinée-Bissau ne fait que compliquer la situation.
(Ammie Kalan)
En étudiant et en mettant en lumière les comportements culturels des chimpanzés, comme le lancer de pierres, nous espérons contribuer à la préservation de ces animaux et, plus largement, au maintien de la biodiversité, ainsi qu’à la conservation des éléments culturels des primates pour la recherche et l’enseignement futurs.
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Robyn Nakano est financée en partie par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.
Ammie Kalan bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada sous la forme d’une subvention de développement « Insight », qui a permis de mener les recherches mentionnées dans cet article. Des travaux antérieurs sur l’AST ont également été financés par une bourse « National Geographic Explorers » et soutenus par la Société Max Planck.
– ref. Pourquoi les chimpanzés lancent-ils des pierres sur les mêmes arbres depuis plus de dix ans ? Nous avons voyagé jusqu’en Guinée-Bissau pour le découvrir – https://theconversation.com/pourquoi-les-chimpanzes-lancent-ils-des-pierres-sur-les-memes-arbres-depuis-plus-de-dix-ans-nous-avons-voyage-jusquen-guinee-bissau-pour-le-decouvrir-284414
