Source: The Conversation – in French – By Amani Braa, Assistant Lecturer, Sociologie, Université de Montréal
Depuis plusieurs années, la radicalisation des jeunes défraie les manchettes. Cette radicalisation peut graviter autour de la mouvance d’extrême droite, comme on l’a vu le 30 mai à Shawinigan, lors d’une manifestation pour un « Québec blanc », ou autour d’autres radicalismes, dont la mouvance islamiste.
À chaque fois qu’un jeune pose un geste de radicalisation, surtout extrême, la société tout entière demande des comptes : où était la famille ? Qu’a-t-elle vu, ou refusé de voir ? Mais dans les faits, ce n’est pas tant la famille qui est dans la ligne de mire. C’est la mère.
Depuis près de dix ans, j’enquête sur les politiques de prévention de la radicalisation en Europe, en Afrique du Nord et en Amérique du Nord. Mes recherches, faites au Québec, en Tunisie et en Italie, m’ont menée auprès de familles, d’intervenants communautaires, de travailleurs sociaux, de membres des forces de l’ordre, d’enseignants et d’autres acteurs engagés dans ces dispositifs. Elles s’appuient sur plus de 160 entretiens, de nombreuses années d’observation de terrain, ainsi que sur l’analyse de politiques publiques, de rapports institutionnels, de formations professionnelles et d’autres documents produits dans le domaine de la prévention.
La maternalisation du politique
Déjà en 2024, la chercheuse Fatima Ahdash, de l’Université Hamad Bin Kalifa, au Qatar, dénonçait ce qu’elle appelle la « familialisation » de la radicalisation et du terrorisme, c’est-à-dire la place croissante accordée aux familles musulmanes dans les politiques de prévention, alors même que leurs expériences demeurent largement absentes de la recherche.
Au fil de ma récente recherche, un autre constat s’est progressivement imposé. Si les discours institutionnels invoquent constamment la « famille », les responsabilités associées à la prévention reposent avant tout sur les mères musulmanes, présentées comme les personnes les mieux placées pour détecter les premiers signes jugés inquiétants, comprendre les changements de comportement de leurs enfants, intervenir au bon moment et, parfois, alerter les autorités.
Derrière l’appel à la famille se dessine ainsi une mobilisation particulière de la figure maternelle, fondée sur l’idée que les mères seraient naturellement plus proches, plus attentives et plus aptes à protéger leurs enfants.
Mes recherches montrent ainsi que l’on assiste à davantage qu’une simple familialisation de la prévention. Un processus plus spécifique émerge, par lequel des responsabilités sociales, politiques et sécuritaires sont progressivement reportées sur les mères. C’est ce phénomène que je désigne par le concept de « maternalisation du politique ».
Les sciences sociales et les études féministes l’ont montré depuis longtemps : la maternité n’est pas seulement une expérience intime ou biologique. Elle est profondément politisée. Elle est traversée par des normes, des attentes et des rapports de pouvoir qui définissent ce qu’une mère devrait être, faire, ressentir et incarner. La figure historiquement construite de la « bonne mère » varie selon les époques, les contextes sociaux, les classes sociales, la race, la religion ou encore le statut migratoire.
Prises dans des injonctions contradictoires
Les recherches féministes montrent, depuis plusieurs décennies, que certaines maternités font l’objet d’une surveillance plus intense que d’autres. Les travaux de la sociologue Coline Cardi, de la juriste, sociologue et théoricienne féministe noire Dorothy Roberts et de nombreuses autres chercheuses féministes ont montré qu’en Occident, les mères issues des classes populaires, de même que les mères racisées, immigrantes ou musulmanes sont plus fréquemment soumises au contrôle institutionnel et à l’obligation de prouver qu’elles sont de « bonnes mères ».
Les mères musulmanes occupent une place particulière dans cette dynamique. Comme l’a montré la chercheuse en études de la maternité et en études féministes Sophia Ahmed, elles sont souvent prises dans des injonctions contradictoires : à la fois perçues comme des femmes qu’il faudrait protéger ou émanciper, mais également comme des figures potentiellement associées à un risque sécuritaire.
Mes recherches montrent que, en plus, les attentes qui pèsent sur les mères musulmanes dépassent largement les seuls contextes occidentaux. Qu’elles vivent en Europe, en Amérique du Nord ou dans des sociétés majoritairement musulmanes, elles sont fréquemment confrontées à des normes exigeantes qui les rendent responsables du comportement, de l’éducation, de la moralité et de l’avenir de leurs enfants.
Les politiques de prévention de la radicalisation ne créent pas cette responsabilité ; elles s’appuient sur une conception déjà bien ancrée de la maternité selon laquelle les mères seraient naturellement les mieux placées pour comprendre, protéger et guider leurs enfants.
« Familles » = mères…
C’est précisément pour cette raison qu’elles occupent une place centrale dans les dispositifs de prévention. Si ceux-ci s’adressent officiellement aux « familles », ce sont souvent les mères qui sont sollicitées en priorité. Elles sont invitées à repérer les changements de comportement, à interpréter les signes jugés préoccupants et à intervenir avant qu’une situation ne soit perçue comme problématique. Ce qui apparaît comme une reconnaissance de leur rôle éducatif devient alors une responsabilité particulièrement lourde à porter, puisqu’elle les place au croisement d’attentes familiales, sociales, religieuses et désormais sécuritaires.
Quel que soit l’acteur interrogé au cours de mes recherches, la figure de la mère revenait constamment au centre des récits.
Les intervenants communautaires parlaient de son rôle essentiel auprès des enfants. Les enseignants soulignaient sa capacité à détecter les changements de comportement. Les membres des forces de l’ordre la décrivaient comme l’interlocutrice privilégiée lorsqu’une situation devenait préoccupante. Les pères eux-mêmes renvoyaient fréquemment vers elle lorsqu’il était question de comprendre, surveiller ou accompagner les enfants.
Les mères apparaissaient presque systématiquement comme les premières personnes sollicitées lorsqu’émergeait une inquiétude concernant un jeune.
Cette centralité n’a d’ailleurs pas seulement émergé lors de ma récente recherche ; elle traverse l’ensemble de mes dix années de recherche. Au fil des observations, des activités de prévention, des rencontres avec les professionnels du milieu et des échanges avec les familles, la figure maternelle revenait constamment au premier plan. Les programmes de mobilisation s’adressaient aux familles, mais les activités et les conversations étaient souvent pensées pour les mères. Les institutions parlaient de l’entourage, mais les attentes se concentraient sur elles.
« Celle qui sait »
Cette place particulière repose sur une conviction largement partagée : la mère serait celle qui sait. Celle qui connaît le mieux ses enfants, qui remarque les moindres changements, qui comprend ce qui échappe aux autres et qui peut intervenir avant qu’il ne soit trop tard.
Au fil des entretiens, cette représentation apparaissait partout. Les professionnels la mobilisaient. Les membres des familles la reprenaient. Les enfants eux-mêmes décrivaient souvent leur mère comme celle qui portait tout : les inquiétudes, les responsabilités, les conflits et les efforts nécessaires au maintien de l’équilibre familial.
Mais cette valorisation a un prix. Car si la mère est présentée comme celle qui voit tout, elle devient aussi celle qui aurait dû voir. Si elle est celle qui protège, elle devient également celle qui n’aurait pas suffisamment protégé. Plus les attentes augmentent, plus la responsabilité qui pèse sur elle devient difficile à porter.
C’est ainsi qu’une figure idéalisée de la maternité se transforme progressivement en une exigence presque impossible : être capable d’anticiper, de comprendre et de prévenir des phénomènes sociaux, politiques et sécuritaires qui dépassent largement la sphère familiale.
Au-delà de la radicalisation, cette recherche invite à réfléchir à une question plus large : que demandons-nous aux mères ? Pourquoi continuons-nous à attendre d’elles qu’elles portent, presque seules, le poids de problèmes qui concernent pourtant l’ensemble de la société ?
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Amani Braa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Radicalisation des jeunes : la culpabilisation des mères, celles « qui auraient dû voir » – https://theconversation.com/radicalisation-des-jeunes-la-culpabilisation-des-meres-celles-qui-auraient-du-voir-283017
