Source: The Conversation – in French – By Qingqing Yang, Research Scientist of Education, University at Albany, State University of New York
Pourquoi certaines classes connaissent-elles davantage de harcèlement que d’autres ? Selon une étude américaine, les environnements scolaires les plus agités augmentent légèrement mais durablement le risque de violences entre élèves.
Aux États-Unis, environ un élève du primaire sur quatre déclare avoir été victime de harcèlement au moins une fois au cours d’une année scolaire.
Les enfants fréquemment harcelés ont davantage de risques de rencontrer des difficultés scolaires, de souffrir d’une moins bonne santé physique et de développer, en grandissant, des troubles comme la dépression, l’anxiété ou des addictions. Ces conséquences peuvent persister à l’âge adulte et contribuer à des situations de chômage et de précarité financière.
La plupart des recherches sur le harcèlement se concentrent sur les caractéristiques individuelles des enfants, par exemple le fait qu’ils présentent des signes d’agressivité ou que leurs parents aient recours à des punitions physiques à la maison. Les enfants exposés à une éducation sévère ou punitive, même sans violences physiques, peuvent eux aussi être davantage susceptibles d’adopter des comportements de harcèlement.
Mais de manière générale, les taux de harcèlement varient fortement d’une classe à l’autre.
De nouvelles recherches que j’ai menées avec des collègues de l’Université d’Albany aux États-Unis et d’autres établissements montrent que l’environnement de la classe joue un rôle important dans le harcèlement scolaire. Les enfants présentent un risque légèrement plus élevé d’être harcelés lorsqu’ils évoluent dans des classes fréquemment perturbées par des problèmes de comportement ou marquées par un climat chaotique — même en tenant compte de facteurs individuels comme leur personnalité ou leur environnement familial.
Nos résultats montrent ainsi que le harcèlement ne dépend pas seulement de ce que sont les enfants, mais aussi des environnements auxquels ils sont exposés à l’école.
Évaluer le climat des classes
Nous avons analysé des enquêtes menées auprès d’enseignants et d’élèves par le National Center for Education Statistics du département américain de l’Éducation entre 2014 et 2016. Ces données, recueillies à l’échelle nationale, concernaient des enseignants et des enfants de 3e, 4e et 5e année (CE2, CM1 et CM2).
Les enseignants devaient évaluer le caractère perturbé ou non de leur classe en indiquant combien d’élèves avaient des difficultés à rester attentifs, à se comporter correctement ou à suivre les consignes. Ils attribuaient également une note globale au niveau de perturbation dans leur classe.
De leur côté, les élèves indiquaient à quelle fréquence ils étaient victimes de harcèlement, qu’il s’agisse de moqueries, d’insultes, d’exclusion volontaire des jeux ou encore de violences physiques comme des bousculades ou des coups.
Pour s’assurer que ces résultats reflétaient une véritable tendance et non une simple coïncidence, nous avons utilisé une méthode statistique permettant de vérifier si les mêmes élèves déclaraient davantage — ou au contraire moins — de situation de harcèlement selon qu’ils se trouvaient dans des classes plus ou moins perturbées ou chaotiques au fil des années scolaires.
Autrement dit, nous avons étudié la manière dont les changements dans l’environnement scolaire d’un enfant étaient associés à des variations dans sa propre expérience du harcèlement. Cette approche permet de distinguer l’effet du climat de la classe des différences liées aux caractéristiques personnelles des enfants ou à leur environnement familial.
Réduire le chahut dans les classes
Traditionnellement, les dispositifs de lutte contre le harcèlement se concentrent sur les comportements individuels des élèves ou sur les dynamiques familiales. Les interventions peuvent par exemple consister à enseigner des compétences sociales aux enfants ou à proposer davantage de soutien et de formation aux parents pour les aider à réagir aux comportements de leurs enfants.
Cependant, les programmes ciblant uniquement les harceleurs ou les victimes ne sont pas toujours efficaces pour prévenir le harcèlement.
Nos résultats suggèrent qu’agir sur le désordre et les perturbations en classe constitue une piste crédible pour réduire le harcèlement. Les effets observés sont modestes mais constants, ce qui signifie que cette tendance demeure visible même lorsqu’on applique des tests statistiques rigoureux. Selon nous, une meilleure prise de conscience de ce lien pourrait avoir un impact significatif à l’échelle de toute une classe.
Lorsque les enseignants décrivent une classe comme perturbée, cela reflète à la fois le comportement des élèves et les difficultés rencontrées pour encadrer une salle de classe remplie d’enfants. Ces difficultés incluent le fait de maintenir l’attention des élèves, d’encourager des comportements appropriés et de s’assurer qu’ils suivent les consignes.
Dans les classes les plus chaotiques, les élèves peuvent parler en même temps, se lever sans arrêt ou avoir du mal à rester concentrés sur leur travail. Cela crée un environnement où il devient plus difficile de maintenir l’ordre et peut provoquer un « effet de contagion » des comportements négatifs. L’agressivité peut alors devenir plus fréquente et même être renforcée au sein du groupe, augmentant le risque de harcèlement.
Gérer une classe chaotique peut également être particulièrement éprouvant émotionnellement pour les enseignants. Ceux-ci doivent consacrer davantage de temps à gérer les perturbations et à recentrer les élèves sur leur travail. Cela réduit non seulement le temps et l’énergie dont ils disposent pour prévenir ou traiter les situations de harcèlement, mais aussi leur capacité à les repérer dès le départ.
Dans le même temps, il est important de rappeler que les classes fortement perturbées reflètent souvent des problèmes plus larges, comme des effectifs trop élevés, un manque de financement des établissements ou encore des difficultés rencontrées par les élèves en dehors de l’école — pauvreté, instabilité du logement ou traumatismes.
Mieux accompagner les enseignants, notamment grâce à des formations professionnelles portant sur le soutien émotionnel aux élèves ou sur l’association entre règles et conséquences positives ou négatives, peut contribuer à réduire les comportements perturbateurs en classe.
L’impact du chahut en classe s’inscrit également dans un contexte plus large d’inégalités sociales.
De précédentes recherches montrent que les élèves issus de familles modestes, appartenant à des minorités raciales ou ethniques, ainsi que les élèves en situation de handicap courent davantage de risques d’être victimes de harcèlement. Notre étude aide à comprendre pourquoi : ces élèves sont plus souvent scolarisés dans des classes chaotiques.
Cela ne signifie pas qu’ils sont volontairement placés dans ce type d’environnement, mais plutôt qu’ils fréquentent davantage des établissements disposant de faibles moyens financiers, avec des classes plus chargées, moins d’enseignants expérimentés et moins de dispositifs spécialisés pour accompagner les élèves qui en ont besoin.
Les prochaines étapes
Le harcèlement est un problème grave, fréquent dès l’école primaire, ce qui fait de sa prévention une priorité. Nos résultats déplacent le regard des seules caractéristiques individuelles et familiales des élèves vers l’environnement plus global de la classe.
Nos travaux suggèrent également que réduire le chaos et les perturbations en classe pourrait constituer une piste prometteuse pour lutter contre le harcèlement. D’autres recherches seront toutefois nécessaires afin d’identifier d’autres facteurs liés au fonctionnement des classes et de mieux comprendre comment ces dynamiques contribuent au harcèlement.
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Qingqing Yang a reçu des financements de la fondation Spencer.
– ref. Aux États-Unis, le harcèlement est plus fréquent dans les classes agitées et peu structurées – https://theconversation.com/aux-etats-unis-le-harcelement-est-plus-frequent-dans-les-classes-agitees-et-peu-structurees-283086
