Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Claude Dupuis, Professeur à lGENSIA-RH (ex IGS-RH), Institut catholique de Lille (ICL)

Nombre d’associations ne se considèrent pas comme des organisations militantes ou porteuses d’une mission, mais plutôt comme des organisations composées tout simplement de professionnels fiers de leur métier. Témoignage de directeurs généraux d’association dans le secteur social et médico-social – qui est un des grands employeurs privés à but non lucratif. Le management associatif ne serait-il plus une affaire de valeurs ?
Certains chercheurs, comme le sociologue Thomas Chevallier ou Julien Talpin et Pierre Bonnevalle, s’alarment d’une remise en question de l’autonomie politique et stratégique des associations par les pouvoirs publics. Cette actualité va de pair avec l’idée que les associations seraient par nature des « organisations missionnaires » au sens donné à cette expression par le gestiologue Henry Mintzberg : une organisation animée par une vision et un projet politiques en propre, pour ne pas dire portée par une idéologie.
Reste que l’analyse en pratique des associations invite à nuancer une telle représentation et, donc, une telle remise en question. En nous fondant sur une recherche inédite consacrée aux pratiques de directeurs généraux d’associations du secteur social et médico-social, nous soulignons que les associations concernées sont bien plus des organisations professionnelles que des organisations missionnaires.
Le secteur social et médico-social est un des grands employeurs de l’ensemble privé non lucratif en France, gage d’une certaine représentativité du monde associatif. En 2024, il comptait 39 350 structures employeuses (95 % d’associations et 5 % de fondations) et représentait environ 1 202 000 salariés.
Debout pour défendre son métier
En 1989, l’économiste et anthropologue Philippe d’Iribarne parlait de la logique d’honneur « aussi exigeante dans les devoirs qu’elle prescrit que dans les privilèges qu’elle permet de défendre ». Avec une histoire à la fois aristocratique et révolutionnaire, les Français seraient particulièrement attachés à la noblesse du métier qu’ils exercent. Avoir un métier permettrait d’appartenir à un groupe professionnel si ce n’est à un corps, de s’inscrire dans la grandeur d’une tradition porteuse d’une forme d’honorabilité que l’on aurait le devoir de maintenir, à la fois en étant digne et en s’opposant à ce quiconque manque de respect à son égard.
Cela semble être particulièrement le cas dans le secteur social et médico-social où les professionnels sont prompts à se lever vent debout pour défendre leurs métiers. Ceux et celles qui s’affairent sont, en effet, des travailleurs au service de leur métier : assistant du service social, éducateur spécialisé, auxiliaire de puériculture, infirmier, etc.
Cela se traduit par une mobilité horizontale bien plus importante que dans les champs où la professionnalisation est une force moins prépondérante. L’attachement est relatif non pas tant à l’organisation employeuse qu’au métier. Les mobilités professionnelles sont monnaie courante, d’une association à une autre, du privé non lucratif au public. L’important est de pouvoir continuer à exercer au mieux son métier avec honneur. Bref, la tonalité dominante et commune des organisations du champ n’est pas tant d’être missionnaires que d’être professionnelles.
« La vie associative n’existe pas »
Cette analyse est le fruit d’un des six binômes chercheur/directeur général qui ont participé à la recherche participative sur le métier de directeur général d’association. Il a pour cadre une association de taille moyenne du département des Alpes-Maritimes, gérant 18 établissements et services sociaux et médico-sociaux, et, employant 400 professionnels engagés au service de 700 personnes en situation de handicap.
À lire aussi :
Comment les organisations à but non lucratif se transforment face à la baisse des subventions publiques
Le statut associatif de cette organisation pourrait laisser à penser que nous serions en présence d’une organisation à dominante militante, ou missionnaire. L’analyse révèle que cela n’est pas le cas. La dimension associative n’y est pas centrale. Réponse à deux questions que nous leur avons posées.
« Quelle est la part de la dimension associative dans votre projet ? »
« Les gens adhèrent au projet. […] Mais on pourrait avoir un autre statut, cela ne changerait pas grand-chose. […] La vie associative n’existe pas », souligne le directeur général.
« On boit un coup de temps en temps, et c’est tout », ajoute le président de l’association. La tonalité organisationnelle qui domine est professionnelle, à tel point que ses dirigeants acceptent volontiers de parler d’« association de professionnels ».
« Vous êtes même une association de professionnels ? »
« C’est une bonne définition », estime le président interviewé. « C’est tout à fait ça », approuve le directeur général.
Les professionnels sont la partie centrale de l’association. Cela va de soi autant pour le président de l’association que pour le directeur général.
« Le président n’incarne pas l’association », affirme le président.
« Les professionnels se reconnaissent dans l’opérationnel. Ce sont les acteurs du terrain qui incarnent l’association », confirme le directeur général.
Du management artisanal
Parler de « management artisanal » ne signifie pas que les pratiques managériales seraient peu performantes. Cette notion fait référence au fait que les pratiques des directeurs généraux d’association du secteur social et médico-social, tout du moins, ceux qui ont participé à la recherche, apparaissent être avant tout pragmatiques, issues de « bricolages » au sens noble du terme.
Leurs pratiques stratégiques prennent appui sur le cours de l’action, dont ils n’hésitent pas à prendre l’initiative. C’est la mise en mouvement du réel qui leur permet fondamentalement de décider. Il s’agit de tester, d’expérimenter, pour savoir.
« J’engage et je vois (ce qui se passe alors) », affirme ainsi le directeur général de l’association.
Contrairement à l’image spontanément admise par le sens commun d’un dirigeant rationnel dans ses choix et ses actes, l’activité du directeur général d’association de l’action sociale et médico-sociale semble d’abord pragmatique. Elle suppose de composer avec des tendances différentes, des pressions contraires, de surfer sur les événements, de prendre appui sur des propriétés émergentes imprévues pour les optimiser, d’intervenir dans un horizon inconnu.
« Si on n’accepte pas un peu de risque et d’incertitude, une adaptabilité aux situations, on n’avance pas. C’est ce qui fait le sel de la fonction que j’occupe », souligne un autre directeur général ayant participé à la recherche participative.
Bricolage sophistiqué
Les situations d’activité sont caractérisées par une logique de « bricolage », fortement influencée par le patrimoine expérientiel du directeur général. L’improvisation dont ils paraîtraient faire preuve au quotidien relève en réalité d’une intuition très sophistiquée, car reposant sur une recomposition permanente de l’expérience. Il s’agit donc d’un « bricolage sophistiqué » dans lequel les directeurs généraux mettent beaucoup d’eux-mêmes.
Le management associatif n’est donc pas qu’une affaire de valeurs. Dans les associations de l’action sociale et médico-sociale étudiées, il prend plutôt la forme d’un management pragmatique, ancré dans l’action et le travail réel. Bien entendu, cela est en affinité avec le fait que les organisations fabriquées sont avant tout des organisations professionnelles et non pas des organisations missionnaires.
![]()
Jean-Claude Dupuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les salariés des associations sont dorénavant fiers de leur métier – moins de la grandeur de la cause – https://theconversation.com/les-salaries-des-associations-sont-dorenavant-fiers-de-leur-metier-moins-de-la-grandeur-de-la-cause-276820
