Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Blonski, Professeur assistant en stratégie et entrepreneuriat, ICN Business School
Longtemps pensé comme un placement ou un outil d’image, l’art occupe désormais une place plus stratégique dans les entreprises. De la collection à la résidence, l’artiste devient progressivement un partenaire organisationnel à part entière. C’est une nouvelle économie collaborative qui se dessine de cette façon.
Au tournant des années 2000, de nombreuses entreprises occidentales se sont mises à acheter des œuvres d’art. Incitations fiscales, amélioration de l’image, diversification des actifs : l’« art comme investissement » semblait aller de soi. Vingt ans plus tard, une évolution plus discrète est à l’œuvre. Les entreprises n’investissent plus seulement dans des œuvres, mais aussi dans des artistes.
À partir d’une enquête fondée sur 23 entretiens menés auprès de dirigeants, d’artistes et d’intermédiaires (galeries, structures spécialisées), nous avons cherché à comprendre ce déplacement progressif : comment passe-t-on de l’achat d’une œuvre à l’organisation d’une résidence d’artiste, puis à des programmes de formation à la créativité ?
De l’œuvre au partenariat
Les lois sur le mécénat adoptées au début du XXIe siècle ont joué un rôle déclencheur. En France, il s’agit de la loi Aillagon de 2003, avec des équivalents au Royaume-Uni (2000), en Allemagne (2000), mais aussi en Italie (2000) et d’autres pays européens. Les avantages fiscaux ont incité des entreprises qui n’avaient aucun lien direct avec le monde de l’art à constituer des collections, soutenir des expositions ou financer des institutions.
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Dans ce cadre, l’investissement artistique est pensé selon une double logique. D’un côté, il s’agit d’un actif : certaines études montrent que l’art peut constituer un outil de diversification patrimoniale pour une entreprise, même si certains chercheurs, tels Mandel ainsi que Lindenberg et Oosterlinck, montrent que les rendements sont incertains et difficiles à anticiper. De l’autre, l’œuvre produit un effet symbolique, puisqu’elle renforce l’image de marque, signale un engagement culturel et installe l’entreprise dans un univers de prestige.
Mais très vite, un constat s’impose aux dirigeants interrogés : acheter une œuvre et l’accrocher dans un hall d’entrée ne suffit pas. « Le niveau zéro, c’est mettre une œuvre au mur, résume un intermédiaire. Si on le fait, autant aller plus loin. »
Une logique du « tant qu’à faire »
Ce « autant aller plus loin » est au cœur de la dynamique observée. Nous l’avons qualifiée de logique du « tant qu’à faire » (might as well). Puisque l’entreprise investit dans l’art, autant en exploiter toutes les potentialités de façon opportuniste.
Après son investissement initial dans le mécénat, l’entreprise découvre en effet qu’elle a désormais accès à un réseau : artistes, galeristes, commissaires d’exposition, collectionneurs. Les relations nouées autour de l’achat d’une œuvre ouvrent d’autres possibilités. Pourquoi ne pas créer un prix d’art contemporain ? Pourquoi ne pas organiser une résidence d’artiste au sein du siège social ?
Au-delà du patrimoine
C’est ainsi que se multiplient, y compris dans des secteurs éloignés du monde culturel, comme, par exemple, l’automobile, l’immobilier, ou encore les vins et spiritueux), des prix d’entreprise, des partenariats avec des institutions muséales ou des programmes de résidence.
L’objectif n’est plus seulement patrimonial. Il devient relationnel et symbolique : gagner en légitimité dans les « mondes de l’art », selon l’expression du sociologue Howard Becker, et renforcer la crédibilité culturelle de la marque.
L’art comme expérience organisationnelle
Un second déplacement s’opère ensuite. Au contact des artistes, les entreprises découvrent autre chose que des œuvres : des manières de travailler. Les résidences, initialement conçues comme des opérations d’image ou de mécénat, deviennent des espaces d’interaction entre artistes et salariés. Des ateliers sont organisés, des projets collaboratifs voient le jour. Les équipes sont confrontées à l’incertitude, à l’expérimentation, à des formes de création qui échappent aux routines managériales.
Certains dirigeants décrivent explicitement ce basculement. L’artiste n’est plus seulement celui qui produit une œuvre, mais celui qui peut transmettre une approche du travail, de la créativité ou de la résolution de problèmes.
À ce stade, de nouvelles formes d’intermédiation apparaissent. Aux galeries traditionnelles s’ajoutent des structures hybrides, par exemple Mona Lisa Factory ou Viarte, capables de traduire le langage artistique en objectifs organisationnels, comme la créativité, la cohésion d’équipe ou encore l’innovation. L’investissement initial dans l’art se transforme alors en investissement organisationnel dans l’artiste.
D’acheteur à acteur
Ce que révèle cette trajectoire consiste en un enchaînement de rationalités. Au départ, la logique est principalement financière : bénéficier d’un cadre fiscal favorable et, éventuellement, d’une valorisation patrimoniale. Très vite, une rationalité symbolique s’y ajoute, puisque l’art confère du prestige, de la distinction, une forme de capital symbolique. Enfin, une rationalité organisationnelle émerge : l’expérience esthétique est convertie en apprentissage collectif, en ressource managériale, en outil de transformation interne.
Ce processus n’est ni linéaire ni planifié d’emblée. Il est progressif et cumulatif. Chaque étape ouvre la voie à la suivante. Parce que l’entreprise a acheté une œuvre, elle a rencontré un artiste ; parce qu’elle a rencontré un artiste, elle a imaginé une résidence ; parce qu’elle a organisé une résidence, elle a envisagé un programme de formation.
Construire la réputation
Cette évolution n’est pas neutre pour les artistes. Recevoir un prix d’entreprise, mener une résidence ou intervenir dans un programme de formation constitue une ligne supplémentaire dans un curriculum vitae. Les entreprises deviennent ainsi des acteurs à part entière des trajectoires artistiques, aux côtés des galeries, des musées et des institutions publiques.
Elles participent à la construction de la réputation et à la circulation des artistes. Dans certains cas, les collaborations contractuelles avec des entreprises sont même perçues comme plus lisibles et plus sécurisées financièrement que certaines relations au sein du monde de l’art.
Moins qu’un aboutissement, l’« art comme investissement » apparaît comme un point d’entrée dans cet univers. Ce qui commence comme un achat d’actif se transforme, par ajustements successifs, en partenariat organisationnel.
Une nouvelle économie collaborative
Cette dynamique contribue à l’émergence d’une économie collaborative spécifique, reliant artistes, entreprises et intermédiaires spécialisés. Elle brouille les frontières traditionnelles entre mécénat, marché de l’art et management.
Reste une question ouverte : jusqu’où cette logique peut-elle aller ? À force d’intégrer l’artiste dans l’organisation, le risque d’une réduction de l’art à un simple outil managérial existe-t-il vraiment ? Ou, à l’inverse, ces collaborations contribuent-elles à réellement redéfinir les rapports entre création et entreprise ?
Loin de l’image d’une simple instrumentalisation, cette recherche montre que la relation entre entreprises et artistes est devenue plus dense, plus réflexive et plus structurante qu’elle ne l’était au début des années 2000. L’œuvre n’est plus seulement accrochée au mur. Elle ouvre la porte à une autre manière de penser l’organisation.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Investir dans l’art… puis dans les artistes : les nouvelles collaborations des entreprises – https://theconversation.com/investir-dans-lart-puis-dans-les-artistes-les-nouvelles-collaborations-des-entreprises-277303
