Au XIXᵉ siècle, Proudhon nous parlait déjà d’épanouissement au travail

Source: The Conversation – France (in French) – By Bernard Guilhon, Professeur de sciences économiques, SKEMA Business School

Pierre-Joseph Proudhon met en garde : le travail peut devenir pour « celui qui l’exécute, une chose inintelligible, abrutissante, stupide ». Wikimediacommons

Au-delà de son célèbre essai Qu’est-ce que la propriété ?, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) est un théoricien de l’entreprise. Concepteur novateur, il souhaite recentrer la société autour du travail : participation salariale face au capital, prévoyance sociale face au chômage ou transformation de l’école en atelier. Explication avec des extraits de ses principaux ouvrages.


Pierre-Joseph Proudhon est né à Besançon en 1809 et mort à Paris en 1865. Il est issu d’un milieu paysan (son père est tonnelier) et devient à 19 ans ouvrier typographe, souvent confronté au chômage. Titulaire d’une bourse, il s’installe à Paris en 1839, où il suit des cours d’économie politique.

Passionné par de nombreux ouvrages d’économie et de philosophie politique, il est considéré comme un fondateur de la sociologie. En 1840, Proudhon rencontre Karl Marx qui apprécie sa critique scientifique de la propriété. Le penseur révolutionnaire arrive en trombe dans le paysage intellectuel mondial.

Qu’est-ce que la propriété, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, De la création de l’ordre dans l’humanité, ou De la justice dans la révolution et dans l’église font partie de ses principaux ouvrages. Jean Bancal, un commentateur avisé de son œuvre, le présente comme philosophe, économiste révolutionnaire, politique, prophétique, éducateur des temps modernes, penseur d’une prodigieuse richesse. J’ai mobilisé certains de ces aspects dans le cadre d’une thèse d’État et d’une série de conférences organisées sur Pierre-Joseph Proudhon.

Que nous enseigne Pierre-Joseph Proudhon sur l’entreprise ?

Salarié co-propriétaire de leur entreprise

Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution, 1863.
Gallica

Pierre-Joseph Proudhon décrit les relations sociales dans le Manuel du spéculateur à la Bourse, Du principe fédératif… et Théorie de la propriété. L’idée est de faire prévaloir à la place du salariat le « principe de la participation ». La démocratie économique repose sur un principe fédératif qui s’incarne dans une Fédération agricole-industrielle prenant appui sur un Syndicat général de la production et de la consommation.

Du point de vue de la production, la gestion des moyens de production par les compagnies ouvrières permet le « dépassement du salariat ». Dans ce cadre d’une propriété mutualiste et fédérative, chaque salarié est en quelque sorte co-propriétaire de l’entreprise, investi d’une responsabilité dans la gestion envisagée « comme la condition essentielle du travail ».

Respect dû aux personnes

Pour ce penseur révolutionnaire, la société naît du travail.

La division du travail est le principe même de la société comme processus de spécialisation des fonctions et comme communauté d’action. Par le travail, l’individu et la société sont indissolublement liés et « chacun de nous se sent à la fois personne et collectivité ». Dans De la Justice dans la Révolution et dans l’Église, Pierre-Joseph Proudhon précise que l’organisation du travail doit tendre à accorder « le respect dû aux personnes avec les nécessités organiques de la production ».




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Dans cette perspective, il faut développer « la science de l’organisation ». Cette partie de l’économie doit considérer « les caractères essentiels du travailleur, les conditions qui rendent la fonction utile et normale ». Plus généralement, le respect de l’homme au travail exige un développement des connaissances scientifiques, en particulier du champ de la science économique.

« L’économie politique est la science de la production humaine, non de la production terrestre : elle commence avec le travail de l’homme, après le travail du créateur », souligne-t-il dans « De la création de l’ordre dans l’humanité ».

L’activité économique a pour finalité l’épanouissement de l’être humain. Il faut repenser l’influence qu’elle exerce sur la division du travail puis considérer la science économique, dont le champ d’observation est le travail, comme partie intégrante d’une science sociale enrichie des apports de la psychologie et de la sociologie.

L’industrialisation crée l’esclavagisme

Lorsque la médiation s’effectue à travers la technique, d’abord outil puis machine, l’efficacité du travail est accrue. Pierre-Joseph Proudhon précise, dans De la création de l’ordre dans l’humanité, que « l’homme substitue [au corps employé comme instrument] des instruments factices… parce qu’il se distingue de tous les êtres vivants par la faculté ou l’industrie qu’il a de multiplier sa puissance au moyen d’organes supplémentaires dont il arme sa nudité ». La machine est « une abréviation de main-d’œuvre qui multiplie la force du producteur » et donc « l’attribut de notre puissance », indique Pierre-Joseph Proudhon dans Système des contradictions économiques.

Dans cet équilibre entre l’humain et l’objet technique, l’activité laborieuse favorise l’apparition d’états affectifs tels que « la délectation qui résulte pour l’esprit et le cœur du travail » et la mise en œuvre de toutes les facultés humaines. Dans ce contexte, le travail devient une « une émission de l’esprit ».




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Avec l’industrialisation, le milieu technique provoque une rupture entre les travailleurs et les machines. Progressivement, ils deviennent « des servants, des esclaves ». L’éclatement poussé des tâches industrielles ne requiert que des « travailleurs dégradés », immobilisés, souligne Pierre-Joseph Proudhon dans De la création de l’ordre dans l’humanité, « dans l’une des parties infinitésimales de la production ». Le travail est pour « celui qui l’exécute une chose inintelligible, abrutissante, stupide ».

Prévoyance sociale face au chômage

De la création de l’ordre dans l’humanité ou Principes d’organisation politique, 1843.
Gallica

Le progrès des techniques rend possible « l’aggravation du travail », qui peut s’accroître tant en durée qu’en intensité. Le capital productif en s’accumulant provoque du chômage et de la pauvreté. D’où la nécessité d’une « prévoyance sociale », c’est-à-dire d’une politique de formation efficace reposant sur « une organisation intégrale de l’apprentissage… comme loi organique de transition applicable à tous les cas possibles ».

L’élargissement des tâches exige une qualification plus large que celle centrée sur un métier. L’exercice d’une fonction, précise-t-il dans la De la création de l’ordre dans l’humanité, « suppose la connaissance générale et sommaire de plusieurs autres ». Il faut donner une culture technique étendue pour permettre au travailleur de changer de métier et de « circuler dans le système de la production collective comme la pièce de monnaie sur le marché ».

« Chaque homme doit devenir comme un travailleur multiple […] et que partout où un pareil homme passe, il produise », souligne Pierre-Joseph Proudhon dans « Carnets ».

La formation professionnelle doit être comprise comme « une polytechnie de l’apprentissage » englobant des métiers assez proches les uns des autres. Devant l’impossibilité de tout apprendre, il s’agit d’acquérir des schèmes (structures d’ensemble) de pensée qui préparent à l’invention et à la synthèse.

« Tout par méthode et d’ensemble, ou rien : c’est la loi du travail comme du savoir. »

Changer l’école en atelier

Un des aspects originaux de sa réflexion repose sur l’idée que l’éducation par l’objet est éducation par le travail. Les formes matérielles contiennent une quantité d’informations que l’activité réflexive doit dégager en termes clairs pour les traduire en connaissances plus abstraites. Pierre-Joseph Proudhon précise dans De la création de l’ordre dans l’humanité :

« Il faut changer toute école en atelier […] Ainsi le moindre des métiers […] peut servir de point de départ et de rudiment pour élever l’intelligence du travailleur aux plus hautes formules de l’abstraction et de la synthèse. »

En somme, une pensée riche et généreuse admet que le travail ne saurait exister sans une volonté de création. Le travail est une activité qui n’est pas exempte de peine et de fatigue. Mais le travail réalise ses fins lorsqu’il permet d’opérer à propos de chaque œuvre produite la transfiguration de la douleur en joie. De cette façon, il favorise l’épanouissement de l’être humain :

« Force du corps, adresse des mains, prestesse de l’esprit, puissance de l’idée, orgueil de l’âme par le sentiment de la difficulté vaincue, de la nature asservie, de la science acquise, de l’indépendance assurée. »

The Conversation

Bernard Guilhon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au XIXᵉ siècle, Proudhon nous parlait déjà d’épanouissement au travail – https://theconversation.com/au-xix-siecle-proudhon-nous-parlait-deja-depanouissement-au-travail-276788