Fusillade de Montréal : la haine des femmes n’a pas de parti, montre un manifeste laissé par le tireur

Source: The Conversation – in French – By Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po; Université du Québec en Outaouais (UQO)

Une fusillade survenue lundi 22 juin à Montréal a fait trois morts, dont l’assaillant, qui a laissé derrière lui un manifeste puisant dans l’idéologie masculiniste. Un patchwork idéologique qu’il serait vain de chercher à positionner sur l’échiquier politique. Seule constante : la haine des femmes et la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité de celles-ci.


Le 22 juin 2026, le quartier montréalais de Côte-des-Neiges a été le théâtre d’une fusillade qui a fait trois morts : un policier, un résident du secteur et le tireur lui-même, abattu par la police. L’auteur a laissé un manifeste d’une centaine de pages, fidèle au vocabulaire et à la « philosophie » « incel » (pour involuntary celibate, « célibataire involontaire »), cette sous-culture masculiniste structurée par la haine des femmes. À noter que les termes incel tout comme celui de masculiniste, proviennent de ces communautés elles-mêmes et qu’ils sont forgés dans le but de légitimer la haine portée par ces mouvements comme le souligne la chercheuse Stéphanie Lamy.

Nous avons pu lire ce document. Premier constat : il résiste à toute classification politique nette sur l’axe gauche-droite. Pour justifier l’« hypergamie » qu’il prête aux femmes – qu’il présente comme une loi biologique les poussant à préférer systématiquement des partenaires plus riches pour exploiter leurs ressources financières –, l’auteur recycle la théorie marxiste de la lutte des classes – les hommes célibataires y forment le véritable prolétariat, opprimé par une classe « bourgeoise » qu’il dit aussi « judéo-bourgeoise ». Il y greffe un darwinisme social assumé, convoquant La Filiation de l’homme de Darwin pour naturaliser une prétendue guerre des sexes, avant de verser dans l’appel explicite à la lutte armée contre des forces de l’ordre jugées corrompues.

Vouloir trancher si l’auteur était « de gauche » ou « de droite » est donc un faux problème : son texte est un patchwork idéologique. Mais sous ce désordre apparent, une constante : l’antiféminisme. Quelle que soit la référence convoquée, les ennemis désignés restent les mêmes : les femmes, les féministes, les personnes LGBTQ+.

Extrémisme à la carte

Cette impossibilité de ranger le manifeste sur l’axe gauche-droite n’est pas anecdotique : elle illustre ce que les chercheurs nomment l’extrémisme à la carte (salad bar extremism), ces trajectoires violentes qui puisent dans des griefs hétéroclites – antiflicage, anticapitalisme, antisémitisme, rejet de la pornographie – sans jamais former une doctrine cohérente. Comme le souligne l’analyse du manifeste par notre collègue, un seul fil relie ces fragments : la misogynie.

C’est la fonction que la recherche prête à l’antiféminisme : un ciment symbolique (gender as symbolic glue) capable de souder des univers politiques par ailleurs incompatibles. Conservateurs religieux, complotistes, ethnonationalistes – et désormais des individus se réclamant de l’anticapitalisme – désignent les mêmes ennemis sans partager le reste de leur programme.

L’analyse comparée des manifestes extrémistes le confirme : la misogynie en constitue le dénominateur le plus constant, transversal aux étiquettes idéologiques. Cet antiféminisme est d’autant plus efficace qu’il prospère sur un fond social déjà tolérant à son égard.

Comme l’analyse la sociologue Mélissa Blais, spécialiste de l’antiféminisme et autrice d’un ouvrage sur l’attentat de Polytechnique (au cours duquel 14 femmes ont été assassinées en 1989 à Montréal), la rage exprimée dans ces manifestes s’appuie moins sur une doctrine cohérente que sur la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité des femmes. C’est cette grammaire du ressentiment, et non telle ou telle filiation théorique, qui arme la violence.

Le manifeste ne s’embarrasse d’aucune nuance sur ce point : les femmes y sont réduites à une ressource (l’intimité) qu’elles « distribueraient » injustement à une minorité d’hommes « favorisés », les célibataires formant la classe spoliée. De cette comptabilité découle une double désignation de l’ennemi : les hommes qui accaparent cette ressource et les femmes, sommées de la redistribuer.

C’est précisément cette indétermination qui facilite la normalisation. Tant qu’un discours violent peut être rattaché à un camp clairement identifié, il reste contestable.

Son absence d’ancrage politique unique et identifiable rend ce discours plus difficile à discréditer : il se reformule aussi bien dans un lexique anticapitaliste qu’un registre identitaire. Par conséquent, il peut être relayé par tous les bords sans que chacun se sente concerné par les dérives des autres : sa violence finit par apparaître non plus comme un extrémisme, mais comme un grief ordinaire que l’on peut formuler partout. L’antiféminisme se banalise d’autant plus vite qu’il se retrouve affilié à tout bord politique, même ceux considérés opposés.

C’est aussi pourquoi la convergence entre antiféminisme et extrême droite peut être lue comme le symptôme d’une stratégie plus large de normalisation idéologique (parfois appelée métapolitique) orchestrée par l’extrême droite elle-même. Cette stratégie consiste à faire circuler des idées réactionnaires et radicales en les dissimulant dans un discours misogyne et antiféministe culturellement banalisé. Ces idées semblent ainsi plus acceptables pour certains que si elles étaient présentées sous leur bannière politique initiale.

En France, un angle mort

Cette leçon devrait éclairer le débat français, où la prise de conscience est récente et partielle. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) commence tout juste à intégrer le masculinisme à son champ de surveillance, en alertant sur une menace « plus jeune et plus dangereuse ». L’an dernier, pour la première fois, la justice antiterroriste s’est saisie d’un projet d’attentat « incel » déjoué, après l’interpellation d’un adolescent de 18 ans près de Saint-Étienne qui projetait de s’en prendre à des femmes.

En juillet 2026, la délégation aux droits des femmes du Sénat a franchi un pas supplémentaire avec un rapport unanime, « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes », qui qualifie le masculinisme non plus de simple tendance en ligne mais de mouvement politique structuré, menaçant à la fois les droits des femmes et le socle démocratique, et pointe une menace terroriste « en lien avec la mouvance incel et proche de l’ultradroite ».

Mais ce tournant s’accompagne d’un cadrage qui en limite la portée. Dans son travail de renseignement, la DGSI a récemment communiqué dans la presse et via une note d’information sur sa façon d’appréhender le problème. Elle rattache la menace incel à son suivi de l’ultradroite, et le rapport sénatorial reprend cette proximité en décrivant l’ultradroite comme trouvant dans le discours masculiniste un « levier de mobilisation » auprès des jeunes. Ce rattachement n’est pas faux : nos travaux montrent que l’antiféminisme fonctionne souvent comme un tremplin vers des idéologies réactionnaires.

Mais faire du masculinisme un simple satellite de cette famille idéologique revient à ne voir qu’une partie de la menace : la violence misogyne peut frapper sans passeport partisan. C’est ce que nous enseigne la tuerie de Montréal et d’autres qui l’ont précédée.

Une réception divisée dans la communauté incel

Bien que plusieurs membres de la communauté scientifique et des médias aient souligné l’affiliation du tireur à l’idéologie incel, certains utilisateurs actifs sur des forums incels la contestent. En effet, selon les critères de certains d’entre eux, la tuerie serait un « échec » puisqu’il n’y a pas de femmes parmi les victimes alors que le manifeste indique clairement les considérer comme ressources à distribuer, et les hommes ayant accès à ces ressources, comme cibles à abattre.

Quant à ceux qui ont pris connaissance du manifeste, ils le décrivent comme une forme de plagiat de l’idéologie de la pilule noire – la conviction fataliste selon laquelle le succès amoureux et sexuel serait entièrement déterminé par la génétique et l’apparence physique, condamnant sans recours les hommes jugés « laids » à une solitude définitive –, qui constitue le socle de la mouvance.

Des utilisateurs se réjouissent de la visibilité médiatique que cet événement apporte, tandis que d’autres craignent une surveillance accrue. Ces réactions contradictoires soulignent l’hétérogénéité de ce contre-mouvement.

Repenser la surveillance de l’antiféminisme

L’enjeu, pour les pouvoirs publics, est d’éviter une lecture trop étroite. S’il y a des convergences réelles entre masculinisme et ultradroite, autant du point de vue des mouvements sociaux que du point de vue sécuritaire – la DGSI évoque une « potentialité terroriste forte » et fait de la mouvance incel « la forme la plus préoccupante du masculinisme » –, cette approche reste insuffisante pour bâtir des politiques publiques capables d’endiguer cette radicalisation.

Les femmes, premières visées, ne s’y trompent pas : au lendemain de la fusillade, beaucoup ont dit leur effroi face à une violence qui résonne avec d’autres actes qu’elles subissent quotidiennement : violence intrafamiliale, agressions sexistes et sexuelles, viol et féminicide. La leçon de Côte-des-Neiges est que la prochaine attaque ne portera peut-être pas les couleurs attendues. Le combat contre la violence masculiniste ne se gagnera pas en surveillant un camp, mais en comprenant un langage transversal, celui du ressentiment de certains hommes érigé en programme politique.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du CRIDAQ (Québec)

Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l’antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).

ref. Fusillade de Montréal : la haine des femmes n’a pas de parti, montre un manifeste laissé par le tireur – https://theconversation.com/fusillade-de-montreal-la-haine-des-femmes-na-pas-de-parti-montre-un-manifeste-laisse-par-le-tireur-287107

Les halophytes, ces plantes de plage qui résistent contre vents et marées

Source: The Conversation – in French – By François Bouteau, Pr Biologie, Université Paris Cité

Les dunes côtières, paradis des plantes qui composent avec le sel. Ici Cakile maritima,
Matthiola sinuata et Ammophila arenaria.
Delphine Arbelet-Bonnin, Fourni par l’auteur

On les voit à peine, les yeux tournés vers la mer, et pourtant : les plantes des plages présentent des caractéristiques fascinantes. Celles-ci tiennent surtout aux stratégies d’adaptation aux milieux salins mises en œuvre par cette végétation. Leur potentiel est multiple : lutte contre l’érosion, dépollution, alimentation, médecine, voire production d’énergie. Panorama.


Nous n’y prêtons pas toujours attention, mais les plages ne sont pas de simples étendues de sables ou de galets. Elles hébergent aussi une végétation, particulière, qui s’établit sur les laisses de mer et sur les dunes mobiles en formation.

Ces plantes, dites « halophytes », doivent résister à l’ensemble de contraintes cumulées que concentre le littoral. En particulier : substrats et embruns salés, fortes amplitudes thermiques, vent, pauvreté en nutriments…

La salinisation est toutefois un phénomène observé bien au-delà des plages, puisque 20 % des terres émergées sont affectées. Le changement climatique vient également l’aggraver.

Mécanismes primaires et secondaires de salinisation des sols Daliakopoulos et al. 2016.
Daliakopoulos et al. 2016

Dans ce contexte, les halophytes, qui sont capables de vivre dans ces milieux à forte salinité, constituent une ressource biologique majeure qui mérite que l’on s’y intéresse.




À lire aussi :
Souffrez-vous de cécité botanique ?


La grande diversité des halophytes

Les halophytes ne représentent qu’environ 2 % des plantes à fleurs (5000 à 6000 espèces), mais elles ont colonisé tous les continents, à l’exception de l’Antarctique.

Distichlis spicata est une plante très tolérante au sel.
Matt Levin, CC BY-SA

Elles occupent ainsi des habitats très variés, chacun associé à un cortège floristique et faunistique spécifique. Citons par exemple les plages et dunes côtières (Cakile maritima, Limonium stocksii), les mangroves (Avicennia marina, Rhizophora mucronata), les marais salants (Salicornia, Spartina alterniflora), ainsi que les sebkhas désertiques, ces dépressions à fond plat, généralement inondables où les eaux s’évaporent et laissent des sels (Suaeda, Distichlis spicata).

Les halophytes appartiennent par ailleurs à des familles botaniques variées. On y retrouve par exemple des Amaranthaceae, Poaceae, Brassicaceae, Plumbaginaceae ou des Aizoaceae. Différentes classifications des halophytes ont été proposées au cours des siècles derniers. Les critères vont du contact avec l’eau de mer au seuil de salinité tolérée, ou encore le besoin physiologique en sel, la capacité d’exclusion ou d’accumulation et enfin selon les adaptations morpho-anatomiques.

Les stratégies d’adaptation au sel

Pour résister à des concentrations en sel toxiques pour la plupart des plantes, ces halophytes présentent des adaptations à différents niveaux. Trois principales stratégies, parfois cumulées, permettent aux halophytes de survivre :

  • l’exclusion du sel (sodium) au niveau des racines,

  • son excrétion via des glandes foliaires,

  • et son accumulation contrôlée dans leurs tissus.

Ces processus impactent durablement le fonctionnement métabolique et cellulaire de ces plantes, jusqu’à engendrer des adaptations morphologiques. Les halophytes peuvent ainsi présenter des systèmes racinaires profonds et une partie aérienne succulente (charnue), résultat de l’accumulation d’eau dans les tissus. Leurs feuilles réduites avec des cuticules (couches cireuses) épaisses peu perméables et des trichomes (poils foliaires) réfléchissent la lumière et présentent parfois des glandes ou des vésicules à sel.

Fleur de ficoïde glaciale (Mesembryanthemum crystallinum).
Kurt Stüber, CC BY-SA

Selon les espèces, elles adoptent des voies photosynthétiques variées. Elles peuvent aller de la plus répandue (assimilation du CO2 dans la journée) à des formes adaptées à la chaleur, qui favorisent l’entrée de CO2 la nuit, limitant ainsi les pertes d’eau, comme le Mesembryanthemum crystallinum, qui est à la fois adapté aux milieux salins et secs.

Or, les stress salins, cumulés aux températures élevées et lumières intenses auxquels ces plantes font face génèrent de grandes quantités d’espèces réactives de l’oxygène qu’elles doivent absolument neutraliser pour pouvoir se développer. Autrement dit, les plantes halophytes contiennent des antioxydants et sont les championnes de la détoxification.

En effet, pour faire face à ces conditions, elles contiennent en général des stocks d’antioxydants (ascorbate, glutathion, tocophérols, polyphénols) et des systèmes enzymatiques de détoxification (superoxyde dismutase, catalase, peroxydases), en concentrations bien supérieures à celles présentes chez les autres plantes.

Toutes les espèces typiques des plages et dunes côtières partagent ces adaptations et contribuent à la fixation du sable, limitant ainsi l’érosion et le déplacement des dunes.

Spartina alterniflora au bord de l’eau.
Domaine public

Les halophytes restent cependant vulnérables aux autres facteurs climatiques. Hausse des températures, variabilité des précipitations et élévation du niveau marin modifient leur distribution, leur germination ou leur performance, parfois au profit d’espèces invasives. Citons par exemple Spartina alterniflora, originaire de la côte est des États-Unis et considérée comme une espèce invasive en Europe et en Chine.

Cakile maritima, pionnière et robuste

La roquette de mer Cakile maritima est un exemple de halophyte présente sur nos plages françaises, même si elle se retrouve aussi du nord de la Norvège au sud de l’Australie. Il en existe plusieurs sous-espèces, qui diffèrent par la forme des feuilles et des fruits selon le climat d’origine le long de leur aire de répartition.

Confinée aux laisses de mer sableuses, elle peut initier la formation de dunes embryonnaires et participer à la succession végétale des dunes côtières. Son système racinaire, qui peut atteindre 40 cm de profondeur, lui permet de puiser l’eau en profondeur, tandis que sa tolérance naturelle aux embruns et aux submersions temporaires par l’eau de mer lui permet de croître au plus près du rivage.

Une roquette de mer (Cakile maritima) sur une plage française. Zoom sur les fruits, fleurs et feuilles.
Delphine Arbelet-Bonnin, Fourni par l’auteur

Elle exige même une salinité modérée, équivalente à environ la moitié de celle de l’eau de mer, pour exprimer sa croissance maximale. Sa capacité à croître dans des conditions salines très étendues en fait une plante pionnière particulièrement robuste, même si sa morphologie peut fortement varier suivant ces conditions de salinité. Les feuilles deviennent ainsi de plus en plus succulentes avec l’augmentation de la concentration en sels.

Elle présente aussi une stratégie de dispersion originale : son fruit se scinde en deux segments : l’un se détache pour flotter et dériver sur l’eau de mer pendant plusieurs mois, permettant sa dispersion sur de longues distances, tandis l’autre reste fixé à la plante mère, assurant une génération suivante locale.

Fourrage, aliments, médicaments… Des débouchés multiples

Par leurs caractéristiques, les halophytes constituent des ressources intéressantes.

En matière de sécurité alimentaire tout d’abord. Des espèces comme Panicum turgidum (qui peut représenter jusqu’à 60 tonnes par hectare et par an de biomasse fourragère, comparable au maïs), le quinoa, le pourpier ou les Salicornia, se développent comme fourrage ou « super-aliments » (du fait de leur forte teneur en antioxydants) sur des terres salines impropres aux cultures classiques.

Les graines de Cakile maritima, riches en huile (30-40 %, dont une forte proportion d’acide érucique – un acide gras mono-insaturé notamment utilisé pour produire des tensioactifs) – offrent également un potentiel industriel et pharmaceutique non négligeable.

Enfin, les halophytes produisent d’importantes quantités de composés antioxydants, mais aussi antimicrobiens et anti-inflammatoires, souvent déjà utilisés en médecine traditionnelle.

Phytoremédiation, bioénergie et lutte contre l’érosion

Ce n’est pas tout, car leur intérêt est aussi environnemental

Certaines d’entre elles ont un potentiel de phytoremédiation, c’est-à-dire de dépollution des sols par les plantes. Elles permettent de réduire la salinité des sols et peuvent ainsi être associées, en co-culture, à d’autres plantes plus sensibles au sel pour faciliter le développement de ces dernières. Leur capacité d’hyperaccumulation des métaux lourds, comme le cadmium qui pose de sérieuses inquiétudes en France à l’heure actuelle, peut aussi constituer un atout précieux.

En outre, y avoir recours pour produire du bioéthanol, du biodiesel et du biogaz sur les terres marginales salines, réduirait les conflits qui émergent entre cultures à des fins alimentaires et énergétiques.

Elles rendent enfin, par leur seule présence, des services écologiques majeurs précieux dans le cadre du changement climatique, comme la stabilisation des dunes, la protection côtière contre l’érosion et les submersions, et la séquestration de carbone dit « bleu », car stocké dans les écosystèmes côtiers, comme les mangroves ou les marais salants.

Leur culture à grande échelle reste cependant limitée par un certain nombre de défis techniques (irrigation saline, absence de variétés domestiquées), économiques (méconnaissance des préférences des consommateurs) et écologiques (risques d’allélopathie ou d’invasivité de certaines espèces). Une gestion raisonnée, une recherche soutenue et des politiques publiques adaptées seront donc nécessaires pour transformer ce potentiel biologique en filières soutenables et respectueuses de l’environnement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les halophytes, ces plantes de plage qui résistent contre vents et marées – https://theconversation.com/les-halophytes-ces-plantes-de-plage-qui-resistent-contre-vents-et-marees-287101

Les ailes des papillons Morpho inspireront-elles les centrales solaires du futur ?

Source: The Conversation – in French – By Antoine Grosjean, Docteur en Science des matériaux pour l’énergie solaire, EPF

Les ailes du Morpho sont le résultat d’une longue évolution, qui a fait émerger de minuscules structures bien particulières qui jouent avec la lumière. Kiya Golara, Unsplash, CC BY

En apprenant à manipuler la lumière avec la même finesse que les ailes d’un papillon, nous pourrions concevoir des centrales solaires plus efficaces, plus compactes et mieux adaptées aux besoins industriels.


Avez-vous déjà pris le temps d’observer la palette de couleur des ailes des papillons — voire pour les plus chanceux d’entre vous, le bleu intense d’un papillon Morpho ? Vous êtes-vous demandé d’où viennent ces couleurs ?

Elles ne viennent pas de pigments qui absorbent la lumière comme ceux d’une peinture, mais de minuscules structures invisibles à l’œil nu qui manipulent la lumière. À l’échelle nanométrique (1000 fois plus fin qu’un cheveu), ces structures agissent comme des prismes optiques sophistiqués : elles réfléchissent certaines couleurs et en laissent passer d’autres, permettant de créer les palettes brillantes et même iridescentes des plumes de paon ou la carapace de certains scarabées. En d’autres termes, la nature produit des structures complexes qui peuvent littéralement trier les couleurs composant la lumière du soleil.

Cette capacité fascine les chercheurs en photonique, une branche de la physique et de l’optique. Depuis quelques décennies, nous commençons à mieux la comprendre, et nous sommes capables de reproduire numériquement et expérimentalement en laboratoire les structures photoniques apparues spontanément dans la nature suite à des millions d’années d’évolution.

L’un des objectifs est de concevoir des objets dont la surface pourrait, comme une aile de papillon, être transparente comme une vitre ou réfléchissante comme un miroir… mais selon la longueur d’onde de la lumière, c’est-à-dire selon sa couleur !

En d’autres termes, nous aimerions « découper » la lumière blanche en plusieurs morceaux de « couleur » différents. Ainsi séparée en plusieurs morceaux, il est plus facile de contrôler la manière dont la lumière va interagir avec son environnement. Ce procédé est déjà utilisé sans que vous vous en rendiez compte, par exemple avec certaines crèmes solaires qui réfléchissent le rayonnement UV pour laisser passer les longueurs d’ondes visibles, ce qui génère un film protecteur invisible pour nos yeux.

C’est le même principe que nous cherchons à utiliser mais ici, sur un spectre solaire complet afin de produire de l’énergie. Cela permettrait à terme de transformer la manière dont nous exploitons l’énergie solaire.




À lire aussi :
S’inspirer des cactus pour récolter de l’eau douce


La lumière du Soleil, plus variée qu’elle en a l’air

En effet, le Soleil n’émet pas une lumière uniforme : il s’agit d’un large ensemble de longueurs d’ondes, de l’ultraviolet jusqu’au proche infrarouge.

La partie visible représente légèrement plus de la moitié de l’énergie disponible, et c’est celle que les cellules photovoltaïques de nos panneaux solaires convertissent en électricité (plus rigoureusement, une cellule photovoltaïque en silicium convertit principalement la lumière entre 350 et 1100 nanomètres, soit le spectre visible étendu au début du proche infrarouge).

Le reste de la lumière solaire est en grande partie perdue sous forme de chaleur, ce qui dégrade d’ailleurs au passage les performances de conversion photovoltaïque, qui diminue d’ailleurs dès 25 °C, puisque c’est en fait à cette température de référence qu’est calculée la performance standard d’une cellule.

À l’inverse, les technologies solaires thermiques exploitent l’ensemble du spectre solaire mais ne produisent pas directement d’électricité. Plutôt que de choisir entre ces deux approches, on peut aussi chercher à les combiner intelligemment.




À lire aussi :
S’inspirer des insectes pour rendre les véhicules autonomes plus intelligents


Le beurre et l’argent du beurre, ou l’intérêt des systèmes hybrides

C’est tout l’enjeu de certains systèmes hybrides cherchant à marier l’énergie solaire photovoltaïque et l’énergie solaire thermique.

L’idée est simple : utiliser un filtre optique pour envoyer les longueurs d’onde « utiles » vers une cellule photovoltaïque pour produire de l’électricité et rediriger le reste vers un système thermique capable de produire de la chaleur industrielle, par exemple entre 150 et 250 °C. Ce concept, appelé « découpage spectral », permettrait d’augmenter la production globale d’énergie de 20 à 30 % par rapport à une installation photovoltaïque seule.

Mais sa mise en œuvre repose sur une pièce maîtresse : un traitement de surface extrêmement précis, capable d’être à la fois un miroir pour certaines longueurs d’onde et d’être transparent pour d’autres. Cela ne vous rappelle rien ? Nos ailes de papillon et notre plume de paon !

Concevoir des revêtements de surfaces en s’inspirant de la stratégie évolutive

Historiquement, concevoir de tels revêtements était un véritable casse-tête. Les solutions proposées impliquent souvent plusieurs dizaines de couches minces, des matériaux coûteux, voire toxiques, et des procédés de fabrication complexes. Et c’est précisément là que la nature nous aide encore : en créant des algorithmes d’optimisation mimant la sélection naturelle, nous pouvons explorer des millions de combinaisons de structures pour faire émerger les plus adaptées à nos besoins.

Sans étonnement, les structures obtenues ressemblent à celles que l’on observe déjà dans le vivant. Autrement dit, en cherchant à optimiser des propriétés optiques, nous avons redécouvert des solutions proches de celles que la nature a mis des millions d’années à perfectionner.

Concrètement, ces solutions fonctionnent comme les traitements antireflets de nos lunettes de vue, sauf qu’ici le traitement permet de réfléchir et concentrer efficacement les rayonnements ultraviolet et proche infrarouge vers un système thermique, tout en laissant passer la lumière visible vers la cellule photovoltaïque.

Schéma de principe d’un système solaire hybride qui transmet certaines longueurs d’onde à la cellule photovoltaïque en silicium, tout en réfléchissant vers un tube thermique d’autres longueurs d’ondes.
Schéma traduit de K. Fisher et collaborateurs, AIP Conf. Proc. 1850, 020004 (2017)., CC BY-SA

Ce comportement optique est précisément celui recherché pour les systèmes solaires hybrides. Il permet de séparer les flux d’énergie sans contact direct entre les sous-systèmes, évitant ainsi les pertes thermiques qui pénalisent les technologies hybrides classiques.

L’intégration de ces revêtements dans des systèmes solaires ouvrirait la voie à de nouveaux types de centrales solaires compactes. En effet, en combinant le photovoltaïque et le solaire thermique, notamment à concentration (CST), il deviendra possible de produire simultanément de l’électricité et de la chaleur à haute température sur une surface d’occupation réduite. À l’heure actuelle, aucune centrale commerciale n’existe, mais un mini-démonstrateur a été proposé.

À l’avenir, cette stratégie de découpage spectral pourrait permettre de répondre à des besoins industriels variés, comme la production de vapeur, le séchage ou certains procédés chimiques, tout en maximisant l’exploitation de la ressource solaire.

Des technologies encore au stade de la recherche

Dans nos travaux, nous avons validé ces concepts en concevant des matériaux assez simples, puis des multicouches pour étudier la manière dont ils divisent la lumière solaire. L’ensemble de nos recherches porte actuellement sur des prototypes de petite taille, avec des dépôts réalisés sur des substrats de silicium de quelques centimètres. Les résultats expérimentaux confirment les prédictions numériques, mais le passage à plus grande échelle reste un défi, par exemple sur le plan du vieillissement et en ce qui concerne la réduction des coûts.

Des collaborations sont en cours, notamment avec le centre aérospatial allemand (DLR), pour tester ces revêtements sur des cellules photovoltaïques complètes et envisager leur intégration dans des systèmes réels.

The Conversation

Antoine Grosjean a reçu des financements à titre professionnel de la part de l’Agence National de la Recherche (CNRS), du CNRS et de la Commission Européen

ref. Les ailes des papillons Morpho inspireront-elles les centrales solaires du futur ? – https://theconversation.com/les-ailes-des-papillons-morpho-inspireront-elles-les-centrales-solaires-du-futur-287015

Comment la série « The White Lotus » remet le polar au goût du jour

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuelle Laboureyras, Chercheuse en Littérature et culture médiatique et populaire, Université Paul Valéry – Montpellier III

The White Lotus, saison 3, un huis-clos entre ultra-privilégiés, comme dans chaque saison. HBO

Alors que la saison 4 de The White Lotus est en cours de tournage sur la Côte d’Azur, la série de Mike White confirme sa recette : des décors de rêve comme théâtre de violence sociale. Hôtels de luxe, paysages exotiques, plages paradisiaques… Un glamour de façade qui révèle très vite des tensions latentes, affectives et morales. Si White Lotus réactive les codes du polar, c’est pour mieux révéler ce que le décor cherche à cacher.


Attention, cet article contient des spoilers

Dès les premières minutes de l’épisode de la saison 1, le ton est donné : un jeune marié, les nerfs à vif, échange avec un couple de retraités tandis qu’un corps est embarqué dans la soute d’un avion-cargo. Qui est mort et comment ? Un flash-back ramène le spectateur une semaine plus tôt à Maui, à l’arrivée de riches et exigeants touristes sur l’île.

En filigrane, on retrouve la structure du roman à énigme, hérité d’Agatha Christie : dans Ils étaient dix (1939) et Mort sur le Nil (1937), un groupe de personnages est réuni autour de la découverte d’un cadavre, dans un espace clos, chacun devenant suspect. La série signe ce contrat de lecture, que le narratologue Raphaël Baroni désigne par « tension narrative », qui se fonde à la fois sur la curiosité et le suspense, renouvelant ce contrat à chaque saison.

La saison 2 s’ouvre ainsi sur des corps flottant à la surface des eaux turquoise de la plage d’un palace sicilien. De la même façon, la série installe une atmosphère « polar » afin de mieux rendre sensible les problématiques sous-jacentes, révélées au fur et à mesure des épisodes.

Comme Le Monde le remarquait dès la saison 1, la mort n’est qu’un prétexte : les survivants sont les véritables sujets. White Lotus fait ainsi disparaître l’enquête au profit de la mécanique du crime – ce que le critique Tzvetan Todorov théorisait comme le propre du roman noir : l’intérêt se déplace des faits vers l’observation des conflits qui rendent la violence inévitable.

Le resort, huis clos revisité

Le huis clos constitue un espace particulièrement propice au crime. Mike White, le réalisateur de la série, calque ainsi le concept de huis clos cher à Agatha Chrisite mais en transposant ses protagonistes dans des resorts luxueux et en les y enfermant, ce qui a pour effet immédiat d’exacerber les tensions et de contraindre les personnages à s’affronter, sans échappatoire possible.

Le palace devient ainsi un moteur narratif efficace – que l’anthropologue Marc Augé pourrait qualifier de non-lieu, idéal pour développer des intrigues criminelles. En effet, l’hôtel de luxe concentre le rêve : espace suspendu dans le temps, éloigné des préoccupations quotidiennes, anonymat apparent. Mais The White Lotus révèle de ce microcosme une réalité bien plus inquiétante, saturée de relations toxiques, de jeux d’influences et de pouvoirs. Derrière les sourires se cache une violence sociale et perfide, comme on le voit transparaître dans les relations entre les touristes richissimes et les employés.

Dans la saison 1, le directeur de l’hôtel ne détecte pas la grossesse de sa nouvelle stagiaire et prend conscience un peu tard de sa situation. Les lieux supposés agréables se métamorphosent en arènes redoutables : la piscine hawaïenne devient un théâtre de la cruauté. Ainsi Olivia et Paula jugent Rachel, jeune mariée, et se moquent d’elle ouvertement. La terrasse est un espace qui permet aussi à la violence relationnelle de se déployer comme on le voit dans plusieurs scènes de la saison 1 : Shane y confronte Armond autour de la suite « Ananas », la famille Mossbacher s’y déchire sur la question coloniale, Rachel se rebelle contre l’enfermement psychologique dont elle est victime. L’espace censé être paradisiaque renforce paradoxalement les tensions interpersonnelles et amplifie leur toxicité. Dans chacun de ces lieux, c’est le même rapport de domination qui s’exhibe.

La saison 2 pousse cette logique à son paroxysme : l’esthétique travaillée rappelle l’univers d’Agatha Christie en développant les intrigues au sein de palaces et de navires au luxe décadent. Tanya, isolée à bord d’un yacht, prend conscience de sa vulnérabilité dans un espace qui devient progressivement dangereux. La série illustre ce que le sociologue Erving Goffman distingue entre façade et coulisses : les touristes occupent le devant de la scène (piscines, plages, restaurants) tandis que les employés occupent les espaces cachés (réserves, couloirs, offices). L’enjeu de The White Lotus consiste ainsi à démontrer que la stratification sociale est le vrai sujet de la série. Clients blancs, personnel de couleur, escorts précaires, travailleurs locaux : la série pointe le décalage entre ceux qui consomment et ceux qui rendent possible le tourisme de luxe.

La disparition du détective

Dans le roman à énigme, le crime est un dysfonctionnement individuel, relatif à un meurtrier. Le détective est supposé ramener l’ordre et offrir un épilogue rassurant à la tragédie. Mais dans The White Lotus, aucun détective n’est là pour remettre les choses en ordre. Pas d’Hercule Poirot pour identifier le coupable, pas de Miss Marple pour analyser la mécanique du crime. L’effacement de cette figure majeure dans le roman à énigme rejoint ce que le théoricien Tzvetan Todorov montrait dans Typologie du roman policier en expliquant le passage du « whodunnit » (roman à énigme) au roman noir. Dans le premier, on part de la découverte du cadavre pour remonter au coupable. Dans le second, on observe les tensions sociales et on attend les conséquences. White Lotus commence comme un roman christien pour finalement épouser les formes du roman noir contemporain.

À la fin de la saison 1, la mort d’Armond symbolise ce glissement : accidentelle, elle réaffirme néanmoins l’ordre des classes. Shane le tue sans en avoir vraiment l’intention mais en réalité, tout, dans la série, prépare à cette issue. Son arrogance, son sentiment d’impunité, sa condescendance envers le personnel de l’hôtel. Le crime n’apparaît plus comme la faute d’un individu mais comme la conséquence d’un rapport de domination sociale.

Révéler les désordres sociétaux

The White Lotus remet ainsi le polar au goût du jour en exposant ses structures : huis clos, suspense, galerie de suspects. Des outils particulièrement efficaces pour mettre en scène les fractures sociales contemporaines. Agatha Christie avait compris que le huis clos constituait un dispositif idéal pour observer les violences dissimulées derrière les mondanités. Mike White le confirme : si le resort remplace le manoir et les touristes les aristocrates, la mécanique reste la même. L’argent semble toujours gagner. Personne n’est là pour rétablir l’ordre. Dans la série, l’enjeu n’est plus de résoudre une énigme criminelle, mais de révéler les désordres sociétaux qui ont rendu possible le crime. L’enquête ne s’inscrit donc plus dans une dynamique de réparation. Elle est au contraire le miroir qui nous renvoie l’image d’un monde contaminé par les rapports de domination.

The Conversation

Emmanuelle Laboureyras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la série « The White Lotus » remet le polar au goût du jour – https://theconversation.com/comment-la-serie-the-white-lotus-remet-le-polar-au-gout-du-jour-283209

Femmes sur les conseils d’administration : du prestige… au détriment du pouvoir

Source: The Conversation – in French – By Louise Champoux-Paillé, Cadre en exercice, John Molson School of Business, Concordia University

Les femmes ont progressé de façon notoire au sein des conseils d’administration, non seulement en nombre, mais aussi quant au prestige des positions occupées. Or ce prestige, et la plus grande visibilité qu’il entraîne, n’aide pas forcément leur progression. Il peut même, à la longue, se révéler un obstacle.

Une récente publication dans Sage Journals a attiré notre attention sur un aspect qui, dans les conseils d’administration, peut impacter de façon inattendue la gouvernance au féminin. Les auteurs de l’étude, réalisée auprès d’un échantillon d’administratrices et d’administrateurs auprès des 100 plus importantes institutions cotées à la Bourse de Londres (FTSE-100), cherchaient à déterminer si le prestige associé à certaines organisations se traduit en opportunités de carrière supplémentaires.

Or ils ont constaté que, même si les femmes obtiennent davantage de nouvelles nominations à des conseils d’administration d’entreprises prééminentes, notamment en raison de pressions liées aux politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI), les hommes récoltent plus de nouveaux mandats suite à leur participation. L’étude a aussi révélé que l’avantage initial qu’ont les femmes s’estompe avec le temps, et peut même s’inverser au fil de nominations additionnelles.

Cette dynamique révèle une asymétrie importante : pour les hommes, le prestige agit comme un accélérateur de trajectoire, alors qu’il se convertit moins facilement en opportunités durables pour les femmes.

Visibilité à deux tranchants

Les auteurs proposent les explications suivantes :

  • Les femmes qui atteignent de telles fonctions font l’objet d’une surveillance accrue par le public, les actionnaires et les médias comparativement à leurs collègues masculins, ce qui fait en sorte que la moindre faute peut leur être nuisible. Un rapport réalisé en 2024 « Time to Tell a Different Story Analyzing Societal and Media Representation of CEOs » par le cabinet de conseil en stratégie Russell Reynolds Associates avait d’ailleurs bien illustré ce phénomène.

  • Cette hypervisibilité des femmes peut augmenter le risque que tout problème sérieux connu par ces organisations leur soit imputé de manière disproportionnée, et leur réputation personnelle plus lourdement impactée.

  • Les organisations assignent souvent aux femmes, même informellement, des responsabilités additionnelles telles la représentation, le mentorat et les initiatives de diversité. Cette tâche plus lourde pourrait les rendre hésitantes à accepter d’autres mandats par la suite.




À lire aussi :
Plus de femmes sur les conseils d’administration, mais pas à la haute direction : une dissonance coûteuse pour les entreprises


À tout cela s’ajoute la charge informelle de représenter un modèle, une autre dimension rarement reconnue ou valorisée dans les mécanismes formels de progression. L’hypervisibilité des femmes sur les conseils d’administration ne se limite donc pas à une présence accrue : elle s’accompagne d’attentes normatives plus élevées et d’une moindre tolérance à l’erreur.

Prestige, pouvoir et stéréotypes de genre

Plusieurs recherches portant sur le pouvoir en lien avec les stéréotypes de genre fournissent d’autres pistes d’explication intéressantes. Ainsi, les auteures d’une étude scrutant les perceptions à l’égard des personnalités identifiées comme les plus puissantes au monde par la revue Forbes ont détecté que le pouvoir des hommes est davantage associé à des fonctions faisant appel à l’action, au contrôle et à l’autorité, alors que celui des femmes est plutôt associé au statut, c’est-à-dire à la reconnaissance sociale et à la valeur symbolique accordée par autrui.

Cette distinction est structurante, car le statut et le prestige, qui dépendent des perceptions sociales et exposent davantage au jugement, se perdent plus facilement que le pouvoir. Le statut est intrinsèquement plus instable et dépendant des jugements sociaux, alors que le pouvoir repose davantage sur des mécanismes formels et institutionnalisés. En conséquence, les personnes perçues comme ayant un statut élevé sont soumises à des attentes comportementales plus strictes, notamment en matière de justice, de chaleur interpersonnelle et de prise de perspective.

Dans les conseils d’administration, les femmes se retrouvent donc valorisées symboliquement, mais sans disposer d’un accès équivalent aux leviers concrets d’influence et de décision.

De plafond de verre… à bulle de verre

Les résultats d’une récente étude sur la représentation féminine au sein des conseils d’administration et des postes de hautes directions des entreprises canadiennes révèlent une perte d’élan dans le pourcentage de femmes qui accèdent à ces fonctions. Ce ralentissement suggère que les mécanismes d’accès ont progressé plus rapidement que ceux permettant une progression durable et équitable des trajectoires.

En outre, on peut penser que les orientations américaines en matière de DEI ont conduit plusieurs entreprises canadiennes qui font affaire ou sont cotées aux États-Unis à rendre moins contraignantes leurs politiques de diversité.

Dès lors, une question essentielle se pose : comment faire en sorte que celles qui accèdent aux conseils d’administration puissent bénéficier par la suite des mêmes opportunités de nominations que les hommes ? Comment éviter qu’elles ne soient cantonnées à cette « bulle de verre », où leur progression et leur influence restent restreintes malgré leur réussite initiale ?




À lire aussi :
Femmes à la haute direction des entreprises : plus, c’est mieux


Les orientations québécoises en matière d’objectifs de parité pour les sociétés d’État québécoises témoignent bien que les femmes sont de plus en nombreuses à accéder à des fonctions d’administratrices et qu’elles y demeurent malgré le type de difficultés que nous venons d’exposer. Ainsi, de 2023 à 2025, le pourcentage de femmes nommées dans les sociétés d’État québécoises a été de 51,9 % en 2023, 52,5 % en 2024 et 53,6 % en 2026.

Ces résultats montrent que la parité est atteignable, mais qu’elle ne garantit pas, à elle seule, une égalité réelle en matière d’influence et d’accès au pouvoir.

Vers une approche plus systémique

En sachant que l’approche des quotas a très peu de chance de succès dans le contexte canadien des sociétés privées, les effets négatifs que peuvent expérimenter certaines administratrices doivent être abordés autrement. Ils requièrent une approche plus systémique, qui ne se limite pas à la représentation, mais qui s’intéresse aussi à la qualité et aux retombées de cette représentation.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


À nos yeux, la notion de gouvernance paritaire, de même que ses impacts financiers et extrafinanciers doivent être davantage exposés aux actionnaires, aux investisseurs et aux médias. Une recherche publiée dans Sage Journals est riche d’enseignement sur les façons dont la présence de femmes au sein des conseils d’administration vient en bonifier la dynamique.

Le véritable enjeu dépasse donc l’accès aux postes : le prestige, pour les femmes, ne se convertit pas encore de manière équivalente en pouvoir, en influence et en opportunités. Cette dissociation entre reconnaissance symbolique et contrôle effectif constitue un mécanisme central de reproduction des inégalités

La parité doit devenir non seulement un objectif de représentation, mais un levier de redistribution réelle du pouvoir dans les organisations.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Femmes sur les conseils d’administration : du prestige… au détriment du pouvoir – https://theconversation.com/femmes-sur-les-conseils-dadministration-du-prestige-au-detriment-du-pouvoir-284010

Un étage de fusée SpaceX va percuter la Lune… Un accident qui pose déjà des questions de droit spatial

Source: The Conversation – France in French (2) – By Gregory Radisic, Fellow at the Centre for Space, Cyberspace and Data Law; Senior Teaching Fellow, Faculty of Law, Bond University

Personne ne possède la Lune, mais qui protège son environnement ? Trevor Mahlmann / Firefly Aerospace

L’ESSENTIEL

  • Un étage de fusée SpaceX va s’écraser sur la Lune, offrant aux scientifiques une occasion rare d’étudier la formation des cratères.

  • Il n’existe pratiquement aucun cadre international pour coordonner les activités susceptibles de modifier l’environnement de la Lune.

  • Un registre des activités lunaires comparable à ceux utilisés dans l’aviation ou le transport maritime permettrait de prévenir les accidents.


Le 5 août, un étage de fusée abandonné de SpaceX devrait s’écraser sur la Lune à une vitesse d’environ 8 700 km/h. Lancée en janvier 2025, la fusée avait envoyé deux atterrisseurs lunaires commerciaux en direction de notre plus proche voisine dans l’espace.

Sa mission achevée, la fusée ne disposait plus de suffisamment de carburant pour revenir sur Terre ou s’éloigner dans l’espace profond. Elle est donc restée sur une orbite instable jusqu’à ce que la gravité la place sur une trajectoire de collision avec la surface lunaire.

L’impact en lui-même ne présente aucun danger. En revanche, il met en lumière un problème réglementaire qui se profile. Alors que les États et les entreprises rivalisent pour établir une présence permanente sur la Lune, il n’existe pratiquement aucun cadre opérationnel permettant de coordonner des activités qui modifient durablement l’environnement lunaire.

Une rare occasion pour la recherche

Pour les astronomes, cet accident représente une véritable opportunité scientifique. Comme les chercheurs connaissent la taille de l’étage de fusée, sa vitesse et la zone approximative de l’impact, cette collision offre une occasion rare d’étudier précisément ce qui se produit lorsqu’un objet percute la Lune.

L’impact fournira des données qui permettront d’améliorer les modèles informatiques décrivant la formation des cratères et le comportement de la poussière lunaire. Les chercheurs s’attendent à ce que la collision creuse un cratère d’environ 20 à 30 mètres de diamètre et projette un nuage de poussière lunaire, appelée régolithe, à plusieurs kilomètres au-dessus de la surface.

Ce qui se passe sur la Lune y reste

Au-delà du nuage de poussière qu’il soulèvera, cet impact pose une question délicate : qui est habilité à décider quand l’humanité modifie durablement la Lune ? Contrairement à la Terre, la Lune ne possède pratiquement pas d’atmosphère et est dépourvue de phénomènes météorologiques. Par conséquent, les traces que nous y laissons subsistent très longtemps.

Plus de cinquante ans après les missions Apollo, les empreintes des astronautes sont toujours visibles. Si elles ne sont pas perturbées, elles pourraient perdurer pendant des milliers d’années. Les conséquences de collisions ou d’accidents resteront, elles aussi, visibles pendant tout aussi longtemps.

La Lune, un bien commun à partager

Agences spatiales, entreprises privées et chercheurs mènent désormais des activités sur la Lune en parallèle. Plusieurs pays ont affiché leur ambition d’y établir des stations scientifiques permanentes. Des entreprises privées espèrent acheminer du matériel, explorer les ressources lunaires, exploiter des satellites de communication en orbite lunaire et, à terme, soutenir une présence humaine durable.

À mesure que les activités se multiplient, le risque qu’une mission affecte involontairement une autre augmente lui aussi. Un nuage de poussière lunaire projetée à très grande vitesse par un atterrissage pourrait endommager des équipements, tels que des bases lunaires alimentées par l’énergie nucléaire ou des satellites, contaminer des expériences scientifiques, détruire un site d’importance patrimoniale, voire mettre en danger la vie de personnes présentes à la surface de la Lune.

À gauche : des empreintes d’hominidés vieilles de 3,7 millions d’années, découvertes à Laetoli, en Tanzanie. À droite : les empreintes d’un astronaute de la mission Apollo 15 sur la Lune.
Masao et al/NASA, CC BY

Si une mission mal préparée venait à effacer les premières empreintes laissées par l’humanité sur la Lune ou à endommager un module lunaire Apollo, ce serait une perte patrimoniale pour l’ensemble de l’humanité.

Par chance, plus que grâce à une véritable planification, l’impact de l’étage de fusée est censé se produire à proximité du cratère Einstein, une région isolée et éloignée de la plupart des sites lunaires d’importance historique ou scientifique.

Personne ne possède la Lune, mais certains peuvent la transformer

En provoquant cet impact, SpaceX a, sans le vouloir, acquis le pouvoir de modifier durablement la surface de la Lune. Pourtant, il n’existe pratiquement aucune procédure internationale permettant de décider si, quand et où de tels changements devraient être autorisés.

Au cœur du débat se trouve le Traité de l’espace de 1967, texte fondateur du droit spatial international, ratifié par 138 États. En vertu de ce traité, aucun pays ne peut revendiquer la souveraineté sur la surface lunaire. La Lune est au contraire considérée comme un espace devant être exploré et utilisé au bénéfice de toute l’humanité.

Si le traité interdit toute appropriation de la Lune, il reste en revanche remarquablement discret sur les modalités concrètes de sa gouvernance et sur la manière de réglementer les activités susceptibles d’en modifier durablement l’environnement.

Carte de la Lune
À ce jour, les êtres humains ont laissé plus de 187 tonnes de matériel sur la Lune.
Footy2000/Wikimedia, CC BY-SA

Contrairement à la Terre, la Lune ne bénéficie d’aucun dispositif comparable à la protection du patrimoine mondial de l’Unesco, ni de lois nationales sur le patrimoine, ni de réglementation environnementale.

Il revient à chaque État de superviser les activités de ses propres entreprises spatiales afin de s’assurer qu’elles respectent le droit national et international. En théorie, cela signifie que le gouvernement américain est responsable des erreurs commises par SpaceX.

Les accidents sur la Lune pourraient également exposer une entreprise à une responsabilité financière importante, avec des risques juridiques associés. Les dommages causés à des équipements ou à des bases lunaires pourraient se chiffrer en millions de dollars. Des décès accidentels pourraient engager une responsabilité pénale. Quant aux dégradations d’un site à valeur scientifique ou patrimoniale, elles pourraient provoquer des incidents diplomatiques entre États.

Davantage de transparence et de coordination

Comment faire de la Lune un espace où entreprises, États et scientifiques peuvent mener leurs activités, tout en préservant ce patrimoine commun au bénéfice de toute l’humanité ?

Le Bureau des Nations unies pour les affaires spatiales (UNOOSA) et le Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique des Nations unies travaillent déjà à des pistes de solution. Plusieurs groupes de travail étudient la manière dont les États pourraient encadrer l’exploitation des ressources spatiales et mieux coordonner les activités menées sur et autour de la Lune.

Ces institutions se heurtent toutefois à une réalité difficile. L’UNOOSA ne dispose que d’une quarantaine d’employés pour remplir un mandat à l’échelle mondiale, tandis que le Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique ne se réunit que quelques semaines par an.

Dans le même temps, les entreprises privées investissent des sommes considérables dans la course à la Lune. Le cadre juridique n’a donc pas suivi le rythme de cette accélération et reste inadapté aux enjeux de l’environnement lunaire.

Des principes à leur mise en œuvre

La communauté internationale n’a pas besoin de nouvelles lois. Elle doit surtout appliquer celles qui existent déjà. L’article XI du Traité de l’espace de 1967 invite déjà les États à partager des informations sur leurs activités spatiales. Ce qui relevait jusqu’ici d’une démarche volontaire est en train de devenir une nécessité opérationnelle.

Une première étape simple consisterait à créer un registre lunaire dans lequel les États déclareraient volontairement leurs activités prévues, les infrastructures installées à la surface de la Lune et les sites qu’ils considèrent comme présentant une valeur patrimoniale. L’UNOOSA gère déjà un registre international des objets spatiaux. Ce registre lunaire complémentaire permettrait d’y ajouter les informations opérationnelles que le registre des satellites n’a jamais eu vocation à recenser.

L’aviation dispose d’un système de « Messages aux navigants » (Notices to Airmen), qui informe les pilotes et les exploitants aériens des dangers pour la navigation ainsi que de toute autre information urgente susceptible d’affecter les vols. Le transport maritime utilise, lui, des Groupes d’avis aux navigateurs.

La Lune aurait besoin d’un dispositif équivalent : des « Notices to Lunar Operators » (avis aux opérateurs lunaires) normalisés. Ceux-ci permettraient de signaler, avant le lancement des missions, les sites d’atterrissage, les itinéraires des rovers et les activités susceptibles de projeter d’importants nuages de poussière lunaire.

Les appels se multiplient en faveur de l’organisation d’une quatrième Conférence des Nations unies sur l’espace extra-atmosphérique. Ce serait l’occasion, pour les gouvernements, les industriels et les scientifiques, de concevoir ensemble ces nouveaux outils de coordination.

Il est désormais trop tard pour empêcher l’impact de cette fusée. En revanche, le prochain accident pourrait peut-être être évité. Pour cela, tout dépendra moins des ingénieurs en aérospatiale que des juristes spécialisés en droit spatial ou des diplomates.

The Conversation

Gregory Radisic est maître de conférences au sein du Centre for Space, Cyberspace & Data Law. Il est également chercheur associé au For All Moonkind Institute on Space Law and Ethics, membre de l’International Institute of Space Law et de l’International Astronautical Federation.

ref. Un étage de fusée SpaceX va percuter la Lune… Un accident qui pose déjà des questions de droit spatial – https://theconversation.com/un-etage-de-fusee-spacex-va-percuter-la-lune-un-accident-qui-pose-deja-des-questions-de-droit-spatial-288620

Soins aux personnes vivant avec une démence : repenser le rôle de la musique

Source: The Conversation – in French – By (Reva) Laurel Young, Professor of Music Therapy, Concordia University

En tant que musicothérapeute certifiée, j’ai pu observer de près les nombreuses façons dont la musique peut apporter du sens et de la beauté dans la vie des gens, même dans des circonstances très difficiles. Une grande partie de mon travail clinique et de mes recherches porte sur les soins apportés aux personnes vivant avec une démence. Dans ce contexte, la musique est souvent décrite comme un traitement non pharmacologique peu coûteux permettant d’atténuer les symptômes comportementaux et psychologiques, sans effets secondaires.


Je crois fermement que la musique devrait occuper une place centrale dans les soins fournis aux personnes vivant avec une démence. Cela dit, le fait de la considérer avant tout comme un traitement ne rend pas justice aux nombreux avantages qu’elle peut offrir. Cette vision est également un vecteur de désinformation et accroît la stigmatisation liée à la démence.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.

Pourquoi la musique ?

La musique possède la capacité unique de mobiliser plusieurs zones du cerveau qui peuvent fonctionner en synchronie les unes avec les autres. Elle stimule notamment les fonctions auditives et d’écoute, la motricité, l’attention, le langage, les émotions, la mémoire et la réflexion.

Les recherches en cours visent à mieux comprendre les mécanismes qui sous-tendent l’interaction entre la musique et les fonctions cérébrales. Nous savons toutefois que les zones du cerveau liées à la mémoire et à l’expérience musicales sont souvent préservées chez les personnes vivant avec une démence. Ce phénomène s’observe indépendamment des connaissances ou de l’expérience musicales antérieures de la personne.

Imaginez que vous vous sentiez perdu, désorienté, submergé, incapable de communiquer avec les autres, mais que, dès que vous entendez de la musique, tout prenne soudain un sens. Lorsque vous jouez de la musique, dansez ou chantez avec d’autres, vous partagez une forme de complicité instinctive avec ces personnes. Ces moments deviennent alors des rencontres riches de sens, contrairement à d’autres formes de stimulations sensorielles ou d’interactions sociales qui peuvent sembler envahissantes, insaisissables ou déroutantes.

Alors, quel est le problème ?

Recevoir un diagnostic de démence peut être bouleversant et angoissant. Pour certaines personnes, la stigmatisation perçue peut retarder le diagnostic. La crainte de se voir accoler une étiquette empêche souvent les personnes concernées de consulter un médecin à un stade précoce.

Bien que toutes les personnes vivant avec une démence ne soient pas des personnes âgées, cette maladie est plus couramment associée à cette tranche d’âge. Par conséquent, la démence peut être considérée à tort comme un signe normal de vieillissement, annonçant ce qui semble être l’inévitable début de la fin.




À lire aussi :
Près de la moitié des démences seraient évitables grâce à nos habitudes de vie – dont l’exercice


Le docteur Allen Power, médecin gériatre, propose de voir la démence au-delà de la maladie et de la concevoir comme un changement dans la manière dont chaque personne perçoit son environnement. De plus, les symptômes de détresse ou d’anxiété fréquemment observés chez les personnes vivant avec une démence ne sont pas nécessairement la conséquence directe d’une dégénérescence neurologique. Ils peuvent parfois être interprétés comme le signe de besoins non satisfaits et d’une tentative de communication de la part de la personne concernée. Il s’agit là d’importantes formes d’expression de soi que nous devrions chercher à comprendre plutôt que de les considérer comme de simples symptômes à éliminer.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Plusieurs études ont été consacrées à l’efficacité des interventions axées sur la musique dans le traitement des symptômes comportementaux et psychologiques de la démence. Si certaines ont donné des résultats prometteurs, les applications pratiques restent limitées, et les recherches se poursuivent pour mettre au point des protocoles de traitement de musicothérapie normalisés et efficaces.

Je ne m’oppose à aucune approche susceptible d’aider les personnes vivant avec une démence à accéder à la meilleure qualité de vie possible. Cependant, se concentrer exclusivement sur la perte, le déficit et le déclin inévitable revient à stigmatiser à tort ces personnes et à les priver de leur pouvoir d’agir. Même si ce n’est pas délibéré, cette vision dévalorise la vie qu’il leur reste à vivre.

Plutôt que de « lutter » contre la démence à l’aide de la musique, comment pourrions-nous mieux tirer parti de son potentiel unique en tant que ressource pour le bien-être et la qualité de vie ?

Dans ce scénario, les personnes vivant avec une démence se voient offrir des occasions de participer à des expériences musicales adaptées à leur réalité personnelle et culturelle, tout en bénéficiant d’un accompagnement. Plutôt que de traiter les symptômes, ces activités favorisent l’expression de soi, le sentiment d’identité, le sentiment d’autonomie et les interactions enrichissantes. Chacun peut explorer son amour passé ou présent pour la musique, pour la musique elle-même.

Cette approche va bien au-delà de la pratique courante consistant à créer des listes de lecture personnalisées et à n’utiliser que de la musique familière. Les personnes vivant avec une démence ont démontré leur capacité à apprendre de nouvelles chansons, à prendre part à l’écriture collaborative de chansons et à participer à des séances d’improvisation musicale.




À lire aussi :
Voici pourquoi le Canada doit transformer son système de soins de longue durée


Qu’en est-il de la thérapie ?

Vous trouverez peut-être étrange qu’une musicothérapeute remette en question la vision dominante, qui conçoit la musique comme un outil thérapeutique destiné à traiter les symptômes de la démence. Bien que le terme « thérapie » soit généralement associé à un traitement, sa racine grecque, « therapeia », signifie également « s’occuper de », « servir » ou « aider ». Je souhaite contribuer à faire en sorte que les personnes vivant avec une démence ne soient pas définies par leur maladie, mais qu’elles aient les moyens de mener la meilleure vie possible.

La musique recèle un potentiel unique à cet égard, et la portée de ses bienfaits dépasse largement l’idée généralement admise. Pour paraphraser le regretté docteur Oliver Sacks, neurologue de renom, la musique peut donner accès – là où aucun médicament n’y parvient – au mouvement, à la parole, à la vie. Pour de nombreuses personnes vivant avec une démence, la musique n’est pas un luxe, mais une nécessité.

Les musicothérapeutes sont particulièrement bien placés pour militer en faveur du changement. Plutôt que de mettre l’accent sur la perte et le déficit, la musicothérapie et les programmes d’activités musicales pourraient être conçus de manière à tirer parti des potentialités uniques qu’offre la musique sur le plan personnel, culturel, expressif et relationnel. Ces professionnels peuvent également sensibiliser le public au caractère potentiellement néfaste de la musique. En effet, celle-ci peut ne pas correspondre à ce dont une personne a besoin ou envie à un certain moment de sa vie.

Il est primordial de mettre à contribution les musicothérapeutes en qualité de consultants professionnels au sein des réseaux de soins aux personnes vivant avec une démence. Celles-ci seraient ainsi davantage en mesure d’accéder à des expériences musicales variées et à des environnements sonores adéquats, conçus pour répondre à l’évolution de leurs besoins et de leurs préférences, du diagnostic jusqu’à la fin de leur vie.

Une telle approche pourrait transformer radicalement la vie des personnes vivant avec une démence.

La Conversation Canada

(Reva) Laurel Young ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Soins aux personnes vivant avec une démence : repenser le rôle de la musique – https://theconversation.com/soins-aux-personnes-vivant-avec-une-demence-repenser-le-role-de-la-musique-285672

Un nouveau test permettrait une détection précoce du cancer à partir de minuscules particules présentes dans les fluides corporels

Source: The Conversation – in French – By Sara Hassanpour Tamrin, Postdoctoral Associate, Department of Chemical and Petroleum Engineering, Schulich School of Engineering, University of Calgary

Chaque année, le cancer fait plus de 10 millions de victimes dans le monde. Les recherches montrent qu’un dépistage précoce peut grandement améliorer les chances de survie. Nous manquons toutefois d’outils fiables et abordables pour y parvenir.

Des scientifiques ont découvert que notre organisme pourrait émettre des signaux d’alerte précoces logés dans de minuscules particules qui ressemblent à des bulles et circulent dans nos fluides corporels, comme le sang.

À l’École d’ingénierie Schulich de l’Université de Calgary, nous développons une nouvelle technologie permettant de capter ces particules et d’analyser leurs signaux. Nos récents travaux indiquent que les signaux électriques qu’elles émettent pourraient offrir un moyen rapide et sans marquage de les utiliser à des fins diagnostiques.

Notre objectif est de mettre au point des tests simples et non invasifs pour le dépistage précoce du cancer.

Sara Hassanpour Tamrin présente un aperçu de ses recherches lors du Falling Walls Science Summit 2024, à Berlin.

Les défis de la détection précoce

Lorsqu’un cancer est détecté tôt, les médecins peuvent commencer rapidement le traitement. Cela permet de sauver davantage de vies et de réduire les coûts, tant pour les familles que pour le système de santé.

Cependant, de nombreux cancers ne sont pas diagnostiqués avant d’avoir atteint un stade avancé. Cela tient souvent au fait que les patients n’ont pas de symptômes ou ne prennent pas ceux-ci au sérieux, les attribuant à des causes bénignes.

Les médecins ont régulièrement recours à des analyses de liquides biologiques pour identifier d’éventuels signes avant-coureurs de maladie chez des personnes qui ne présentent pas encore de symptômes. Ces analyses visent à détecter des substances (biomarqueurs) que les cellules cancéreuses libèrent dans les liquides biologiques, comme le sang. Cependant, la plupart de ces biomarqueurs sont rares et restent peu de temps dans l’organisme aux stades précoces de la maladie. C’est pourquoi les analyses de sang ou d’urine simples ne sont pas fiables pour une détection précoce.

Nous avons besoin d’un outil simple, économique et capable de déceler de nouveaux biomarqueurs que les tests actuels ne parviennent pas à identifier. On pourrait ajouter ce test à la liste des analyses effectuées systématiquement sur les fluides corporels.

Notre intérêt pour cette recherche est né d’une simple question : et si les cellules cancéreuses nous envoyaient déjà des signaux discrets ? Des messages que nous ne saurions pas encore décoder ? Peut-être qu’en apprenant à les détecter et à les interpréter, nous pourrions dépister la maladie à un stade précoce et changer le cours des choses pour de nombreuses personnes atteintes de cancer.

Décrypter le langage du cancer

Qu’elles soient en bonne santé ou non, nos cellules communiquent en permanence entre elles, un peu comme si elles se « parlaient ». L’une des méthodes qu’elles utilisent consiste à encapsuler des messages dans de minuscules particules en forme de bulle, appelées petites vésicules extracellulaires.

Un dessin en couleur représentant des cellules qui s’échangent des informations
Les cellules communiquent en s’échangeant de minuscules particules porteuses de messages.
(Sara Hassanpour Tamrin)

Les messages qu’elles contiennent peuvent prendre la forme de matériel génétique ou d’autres biomolécules.

Ces particules sont libérées par les cellules dans les fluides corporels qui, tel un service postal naturel, les acheminent vers les cellules cibles. Ces dernières déchiffrent les messages et réagissent aux informations transmises. Si nous parvenons à capter ces minuscules particules présentes dans les fluides corporels et à analyser leur composition, nous pourrions obtenir un aperçu de l’état de santé des cellules qui les ont produites.

Lorsqu’elles sont émises par des cellules cancéreuses, ces particules transportent à l’intérieur d’elles et à leur surface des données liées à la maladie. Ce qui les rend particulièrement prometteuses pour le dépistage précoce du cancer, c’est qu’elles peuvent se trouver dans les fluides corporels bien avant les autres biomarqueurs traditionnellement utilisés pour diagnostiquer la maladie. Elles sont même souvent présentes avant l’apparition des premiers symptômes.

En se basant sur cette information, notre équipe de l’Université de Calgary a cherché des moyens de recueillir ces minuscules particules dans les fluides corporels et de traduire leurs messages afin de pouvoir détecter le cancer plus tôt et de prendre des décisions thérapeutiques plus rapidement.

Une nouvelle technologie pour prélever ces particules

Bien que les petites vésicules extracellulaires soient très prometteuses pour le dépistage précoce du cancer, il est difficile de les détecter dans les fluides corporels. Elles sont extrêmement petites, environ 500 fois plus petites qu’un grain de pollen, et se trouvent mélangées à de nombreux autres composants dans des fluides complexes tels que le sang ou l’urine.

Par conséquent, les isoler de manière fiable sans les endommager ni perdre d’importantes informations constitue un véritable défi scientifique.

Un prototype composé de fils, de tubes à essai et d’un courant électrique
Ce prototype utilise de faibles courants électriques pour séparer et purifier les minuscules particules présentes dans les fluides biologiques.
(Sara Hassanpour Tamrin)

L’un des enjeux que doivent résoudre les scientifiques, c’est de parvenir à étudier ces particules dans leur état naturel, sans y ajouter de molécules étrangères telles que des anticorps qui servent de marqueurs, qui pourraient modifier leurs propriétés. Comme nous l’avons évoqué dans un article de revue, ce type d’approche permet de préserver les signaux réels véhiculés par les particules, de manière à obtenir une analyse plus précise.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


C’est dans cette optique que nous avons mis au point une nouvelle technologie qui exploite les propriétés électriques naturelles de ces particules afin de les prélever directement dans les fluides corporels.

Notre technologie permet de recueillir des particules à l’aide d’une force électrique tout en préservant les informations qu’elles contiennent. Elle ouvre de nouvelles perspectives dans l’étude de ces particules à des fins diagnostiques et est actuellement en instance de brevet.

De la recherche en laboratoire aux applications concrètes

Nous travaillons actuellement à la transposition de notre nouvelle technologie, EXOSense, du laboratoire vers des outils concrets de diagnostic.

EXOSense permet de détecter de minuscules particules et d’analyser leurs signaux afin de faciliter le dépistage précoce du cancer.
(Sara Hassanpour Tamrin)

La plate-forme EXOSense est encore en cours d’élaboration et doit être étudiée sur des échantillons prélevés chez des patients. Elle pourrait améliorer considérablement la vie des gens grâce à de simples tests de biopsie liquide. Une grande partie de nos travaux consiste à mettre au point des plates-formes miniaturisées qui utilisent la technologie microfluidique tout en étant faciles à utiliser et abordables.

Notre approche vise à faciliter l’accès aux outils de diagnostic, notamment dans des collectivités défavorisées qui ont un accès limité à des laboratoires. À terme, nous prévoyons que ces travaux déboucheront sur un nouveau test capable de détecter le cancer à un stade précoce à partir d’une simple goutte de liquide biologique et contribueront ainsi à réduire le fardeau de la maladie.

La Conversation Canada

Sara Hassanpour Tamrin reçoit des financements du programme de bourses postdoctorales Banting, soutenu par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG). Elle a auparavant bénéficié du soutien du programme de bourses postdoctorales d’Alberta Innovates.

Arindom Sen bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

ref. Un nouveau test permettrait une détection précoce du cancer à partir de minuscules particules présentes dans les fluides corporels – https://theconversation.com/un-nouveau-test-permettrait-une-detection-precoce-du-cancer-a-partir-de-minuscules-particules-presentes-dans-les-fluides-corporels-281701

Ils prétendaient revenir de Terre sainte : comment les poètes médiévaux démasquaient les faux pèlerins

Source: The Conversation – in French – By Déborah González, Profesora Contratada Doctora, Universidade de Santiago de Compostela

Enluminure de l’apôtre Jacques dans l’exemplaire salmantin du *Liber Sancti Jacobi* (*Codex Calixtinus*).
Ministère espagnol de la Culture

Au Moyen Âge, le pèlerin bénéficiait d’un statut privilégié. Mais ceux qui détournaient les idéaux du pèlerinage s’exposaient aux moqueries des troubadours, dont les vers dressent un portrait savoureux des « faux voyageurs ».


Indépendamment du fait que ce soit ou non une année sainte jacquaire, c’est-à-dire une année où la fête de saint Jacques (25 juillet) tombe un dimanche, les rues de Saint-Jacques-de-Compostelle débordent de monde, entre les habitants, les pèlerins et la masse grandissante de ceux que l’on appelle les « turigrins » (des touristes qui se donnent l’apparence de pèlerins).

À n’importe quelle période de l’année, ces visiteurs affluent pour prendre un selfie sur les toits de la cathédrale, pique-niquer sans aucun civisme sur la place de l’Obradoiro ou encore se rendre jusqu’à la côte atlantique pour brûler symboliquement leurs bottes ou abandonner des chiffons en guise de « trace » de leur passage au bout du monde. Et quelle « trace » : un véritable amas de déchets !

L’esprit de ces voyageurs adeptes des spa resorts et du transport de bagages semble bien éloigné de l’idéal du pèlerinage célébré dans le Veneranda dies, l’un des textes les plus célèbres et les plus étudiés du Codex Calixtinus (un manuscrit du XIIe siècle consacré à saint Jacques, qui contient notamment le premier grand guide du pèlerin de Compostelle) :

« Le chemin du pèlerinage est une très bonne chose, mais il est étroit. Car étroit est le chemin qui conduit l’homme à la vie ; large et spacieux, en revanche, est celui qui mène à la mort. »

Ils restent toutefois fidèles au sens étymologique du mot : à l’origine, le « pèlerin » était simplement celui qui traversait des terres étrangères, loin de chez lui, en tant qu’étranger.

Jérusalem, Rome et Saint-Jacques-de-Compostelle

Si le Moyen Âge comptait déjà un vaste réseau de sanctuaires d’importance locale ou régionale, les trois grandes destinations de pèlerinage étaient d’abord Jérusalem et Rome, puis, plus tard, Saint-Jacques-de-Compostelle, à l’extrémité occidentale du monde alors connu.

Alphonse II le Chaste
Alphonse II le Chaste représenté dans le Livre des Testaments de la cathédrale d’Oviedo. C’est sous son règne que fut découverte à Compostelle la tombe supposée de l’apôtre Jacques. Il est donc souvent considéré comme le « premier pèlerin » de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Wikimedia

Dans un passage de la Vita Nuova, Dante expliquait que le terme de « pèlerin » désignait plus particulièrement celui qui se rendait en Galice, car, parmi les apôtres, le tombeau de saint Jacques était le plus éloigné de sa patrie. Ceux qui voyageaient vers Jérusalem et Rome étaient, eux, appelés respectivement « palmiers » et « romieux ». Les textes de l’époque montrent toutefois que cette distinction terminologique n’a pas toujours été appliquée de manière aussi stricte.

Au-delà des motivations spirituelles, de la dévotion ou de l’accomplissement d’un vœu, d’autres raisons poussaient aussi à partir au Moyen Âge. Certains voyageurs étaient animés par la curiosité et le désir de découvrir le monde. Le pèlerinage pouvait également être imposé comme peine civile à la suite d’un délit (même si cette sanction a ensuite pu être remplacée par une compensation financière). Il arrivait enfin qu’une personne accomplisse un pèlerinage au nom d’une autre.

Quoi qu’il en soit, les pèlerins finirent par bénéficier d’un statut privilégié, protégé par des lois spécifiques. Sur le plan du salut, les XIe et XIIe siècles marquèrent également un tournant avec les premières indulgences accordées à ceux qui prenaient part aux croisades.

Mais ce prestige mettait-il le pèlerin médiéval, reconnaissable à son bourdon et à son aumônière, à l’abri des travers de la route ? Certains « pèlerins » faisaient-ils déjà l’objet de moqueries ou de critiques ? Les textes littéraires de l’époque permettent d’apporter des éléments de réponse.

Regards sur le pèlerinage

Les slogans destinés à convaincre les fidèles d’entreprendre un pèlerinage ne datent pas d’hier, et la littérature en conserve de nombreux exemples. Dans la poésie occitane, le troubadour Marcabru est considéré comme l’initiateur de la canso de crozada, un genre poétique né dans le contexte des croisades.

Les cantigas des troubadours galaïco-portugais offrent une tout autre perspective et présentent des approches très diverses. Les « cantigas de sanctuaire » font la promotion d’ermitages, le plus souvent d’importance locale. D’autres sont consacrées au pèlerinage de Sanche IV à Saint-Jacques-de-Compostelle. D’autres encore prennent davantage de recul et abordent, sur un mode satirique, des thèmes liés à la Terre sainte, au pardon ou aux faux pèlerins.

Pero d’Ambroa, un faux pèlerin médiéval ?

Les chansons satiriques que nous évoquons offrent un véritable « instantané » du XIIIe siècle, à une époque où TikTok et Instagram n’existaient évidemment pas…

Gravure représentant des pèlerins au XVIᵉ siècle
Gravure représentant des pèlerins au XVIᵉ siècle.
Deutsche Fotothek

Le jongleur galicien Pero d’Ambroa, qui gravitait dans le cercle poétique d’Alphonse X, n’hésita pas à se vanter d’avoir entrepris un voyage en Terre sainte qu’il n’aurait pourtant jamais mené à son terme.

Cette fanfaronnade inspira plusieurs grands troubadours qui, conscients de la supercherie, consacrèrent tout un cycle de chansons satiriques à démasquer ce faux pèlerin. Ils l’accusaient d’avoir abandonné la croisade en cours de route, de voyager dans le luxe et de mentir sur son périple.

C’est ce que dénoncent notamment les vers de Pedro Amigo de Sevilha, qui révèlent que Pero d’Ambroa serait allé « s’installer dans la meilleure rue qu’il ait trouvée ». Plus mordant encore, Pero Gomez Barroso affirme ne lui avoir consacré aucune cantiga sur le sujet, puisqu’il n’aurait même jamais entrepris le voyage. Il menace en revanche de révéler à la cour d’autres affaires qui jetteraient le discrédit sur ce faux pèlerin.

La polémique était lancée. Pero d’Ambroa répondit lui-même à ces accusations, prenant part à cet échange satirique pour défendre son honneur et réaffirmer l’authenticité de son voyage.

L’impossible voyage du pèlerin

Le cas de Pero d’Ambroa est loin d’être isolé. Un certain Sueiro Eanes devient à son tour la cible du troubadour Martín Soares, qui lui décoche une satire inspirée d’un prétendu pèlerinage en Terre sainte.

Dans sa chanson, Martín Soares s’en prend au chevalier en soulignant les incohérences géographiques, les étapes impossibles et l’absurdité de son itinéraire. Avec une ironie mordante, il suggère ainsi que la ville française de Marseille se trouverait au-delà de la mer, tandis qu’Acre serait plus proche et voisine du col de Somport, dans les Pyrénées.

Il poursuit la plaisanterie en imaginant qu’après avoir traversé différents lieux de la péninsule Ibérique, Sueiro Eanes pourrait repartir de Nogueirol… pour passer la nuit à Jérusalem.

Le « bagage » de la pèlerine

Miniature du Cancioneiro da Ajuda représentant un noble, un jongleur jouant de la vièle à archet et une soldadeira tenant un tambourin
Miniature du Cancioneiro da Ajuda représentant un noble, un jongleur jouant de la vièle à archet et une soldadeira tenant un tambourin.
Wikimedia

Aujourd’hui, on peut sourire des pèlerins qui voyagent avec un service de transport de bagages. Mais le cercle littéraire d’Alphonse X s’est sans doute bien davantage amusé aux dépens de la « valise » de María Pérez, une soldadeira – artiste et danseuse itinérante du Moyen Âge – plus connue sous le nom de Balteira.

Sa proximité avec les troubadours de la cour d’Alphonse X lui valut d’être la cible de plusieurs chansons satiriques dénonçant sa vie de plaisirs et de débauche. Parmi les textes du cycle consacré à Balteira, les vers du troubadour Pero da Ponte se distinguent par leurs nombreux doubles sens : revenue de Terre sainte en tant que croisée, María rapportait avec elle le pardon de ses péchés, mais elle l’aurait peu à peu perdu en hébergeant, la nuit, quelques jeunes hommes.

Car, conclut malicieusement Pero da Ponte, le pardon doit être soigneusement conservé… Or la « valise » de María n’a pas de cadenas.

The Conversation

Déborah González est la chercheuse principale du projet REDES LÍRICAS (CNS2022-136047), consacré à la satire et au dialogue dans la poésie lyrique galaïco-portugaise. Ce projet est financé par le ministère espagnol de la Science, de l’Innovation et des Universités (MICIU-AEI) et par le programme NextGenerationEU.

Raquel Jabares fait partie de l’équipe de recherche du projet REDES LÍRICAS (CNS2022-136047), consacré à la satire et au dialogue dans la poésie lyrique galaïco-portugaise. Ce projet est financé par le ministère espagnol de la Science, de l’Innovation et des Universités (MICIU-AEI) et par le programme NextGenerationEU.

ref. Ils prétendaient revenir de Terre sainte : comment les poètes médiévaux démasquaient les faux pèlerins – https://theconversation.com/ils-pretendaient-revenir-de-terre-sainte-comment-les-poetes-medievaux-demasquaient-les-faux-pelerins-287707

Sénégal : comment le football est passé d’un héritage colonial à une passion nationale

Source: The Conversation – in French – By Hameth Dieng, Enseignant chercheur en STAPS (sciences et techniques des activités physisiques et sportives), Université Gaston Berger

Le football s’implante progressivement au Sénégal entre 1915 et 1920 grâce aux colons français. Les premiers matchs opposent des formations locales encore rares aux équipes de marins de passage à Dakar. De ces rencontres naissent, dès 1921, les premiers clubs comme la Jeanne d’Arc, puis l’Union Sportive Indigène en 1929, ou encore l’Union Sportive Goréenne en 1933. Ces associations ne sont pas que sportives : elles organisent aussi du théâtre, de la musique, des cours de vacances. Elles sont à la fois des espaces de sociabilité et, discrètement, de résistance culturelle.

Pour avoir étudié l’évolution du football au Sénégal de 1960 aux années 2000, j’ai constaté que ce sport s’est imposé rapidement sur les autres disciplines.

En 1946, la création de la Ligue de football de l’Afrique Occidentale Française (AOF) et l’établissement de districts dans Dakar, Thiès et Saint-Louis donnent à la pratique un cadre institutionnel. Le Sénégal s’y distingue : sur treize coupes continentales disputées de 1946 à 1959, les équipes sénégalaises en remportent neuf. Une domination sportive qui annonce une vocation.

Parallèlement, une forme de football populaire et spontané voit le jour dans les quartiers : les navétanes. Organisées par les jeunes eux-mêmes, en marge des structures officielles, ces compétitions de saison des pluies incarnent une appropriation populaire du jeu, une manière de le soustraire à l’ordre colonial pour en faire quelque chose de proprement sénégalais.




Read more:
Afrique : comment le football est passé de loisir colonial à sport le plus populaire


Une pratique tolérée mais peu légitime (1960-1969)

À l’indépendance, en 1960, le football n’est pas une priorité. Le jeune État concentre ses efforts sur le développement agricole et l’encadrement du monde rural.

Le football reste perçu comme un loisir futile, héritage encombrant de la colonisation. Les familles découragent leurs enfants d’en faire une activité sérieuse. Un ancien joueur de l’époque résume cette perception avec franchise :

Pendant notre jeunesse, nous ne pouvions pas imaginer réussir socialement grâce au football.

L’État commence toutefois, dès 1966, à réguler le secteur. Le ministre des Sports, Amadou Racine Ndiaye, prend une série d’arrêtés pour encadrer les fédérations et clarifier le fonctionnement des clubs. L’objectif n’est pas encore de promouvoir le football comme institution nationale, mais de mettre de l’ordre dans un espace encore informel. C’est un début de reconnaissance, timide mais réel.

La main de l’État et la tentation du contrôle (1970-1984)

La décennie 1970 marque un tournant décisif. Convaincu que le football sénégalais se détruit lui-même sous l’effet des rivalités régionales et des querelles électorales internes, l’État retire la délégation à la fédération et institue un Comité national provisoire dont tous les membres sont nommés par le gouvernement.

Le football devient un enjeu politique. Lamine Diack, nommé à la tête du Commissariat général aux Sports, conduit une réforme ambitieuse (« la réforme de 1969 ») : formation des cadres techniques, réglementation du sport scolaire, semaine nationale de la jeunesse.

À partir de 1974, l’État engage une politique volontariste d’infrastructures. Des stades sont construits dans toutes les capitales régionales : Kaolack, Diourbel, Thiès, Louga, Ziguinchor, jusqu’au stade Léopold Sédar Senghor à Dakar, réalisé avec le soutien de la Chine pour une capacité de 60 000 places. L’introduction de la télévision la même année transforme la perception du football : les Sénégalais peuvent désormais voir la Coupe du monde et la Coupe d’Afrique des Nations depuis leur salon. Les représentations changent.

Le champ du football se structure alors en quatre pôles complémentaires : le pôle fédéral, centré sur la performance et la représentation nationale ; le pôle navétane, festif et ancré dans les quartiers ; le pôle scolaire et universitaire, à vocation éducative ; et le pôle corporatif, encore embryonnaire. Ces espaces coexistent et s’alimentent mutuellement, l’État concentrant ses ressources sur les deux premiers.

Le football comme fait national total (1984-2002)

La dernière phase de cette transformation est la plus spectaculaire. Le football cesse d’être une activité parmi d’autres pour devenir un phénomène social majeur : plus mobilisateur que la politique, plus fédérateur que bien des institutions.

En 1986, la qualification de l’équipe nationale pour la Coupe d’Afrique des nations en Égypte, après dix-huit ans d’absence, suscite un élan sans précédent. L’« Opération Caire 86 » rassemble tous les secteurs de la société, entreprises publiques, associations, familles, élèves, pour financer la préparation des Lions. C’est la première fois dans l’histoire postcoloniale du Sénégal qu’un tel consensus national se forme autour d’un événement non politique.

Match de qualification Sénégal-Zimbabwe en 1985;

En 1987, le président Abdou Diouf convoque des États généraux du football : un format réservé jusque-là aux crises majeures, comme celui de l’éducation en 1981. Pendant quatre jours, 600 délégués venus de tout le pays débattent de l’avenir du football. Le signal est fort : le football est désormais affaire d’État, au sens le plus noble du terme.

Les années 1990 voient émerger une nouvelle représentation sociale du footballeur. Hier tenu à l’écart par les familles, le joueur de football devient un modèle de réussite. Jules François Bocandé signe au Paris Saint-Germain avec un salaire qui fait la une de la presse, ouvre la voie.

En 2002, après la première participation historique du Sénégal à une Coupe du monde, et un quart de finale époustouflant, El Hadji Diouf est transféré à Liverpool pour l’équivalent de 12,5 millions d’euros. Des chiffres qui résonnent dans chaque concession, dans chaque école, dans chaque quartier.

Une institution qui réinvente l’identité sénégalaise

Ce parcours de six décennies révèle une transformation profonde. Le football n’est plus un loisir importé : il est devenu un espace où se joue l’identité nationale, où s’expriment les aspirations collectives, où se réactivent des formes de solidarité et de citoyenneté.

Les navétanes, ces compétitions populaires nées d’une résistance discrète au modèle colonial, en sont peut-être l’exemple le plus éloquent : aujourd’hui, elles perdurent plus vivaces que jamais, comme cadre d’apprentissage démocratique et de cohésion sociale.

Le football sénégalais s’est ainsi glissé là où d’autres grandes narrations ont failli. Dans une société où les repères sont parfois bousculés, les matchs des Lions de la Teranga inscrivent des dates et des lieux dans la mémoire collective, racontent une histoire nationale en perpétuelle construction.

Du terrain en latérite du quartier au gazon de Wembley (en Angleterre) ou du Stade du Sénégal, c’est l’histoire d’un peuple qui s’est approprié un jeu pour en faire le miroir de ce qu’il est, et de ce qu’il aspire à devenir.

The Conversation

Hameth Dieng does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Sénégal : comment le football est passé d’un héritage colonial à une passion nationale – https://theconversation.com/senegal-comment-le-football-est-passe-dun-heritage-colonial-a-une-passion-nationale-285463