Corriger la carte : une résolution de l’ONU pour mieux représenter le monde, et en particulier l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Sébastien Caquard, Professor in Geography, Concordia University

Certains pays et territoires, notamment le Canada, le Groenland et la Russie, paraîtront bientôt nettement plus petits sur les cartes officielles de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Cela s’explique par une résolution récemment adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies, intitulée : « Corriger la carte : rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier de l’Afrique ».

Cette résolution, présentée par le Togo au nom de l’Union africaine, remédie à 450 ans d’injustice cartographique en reconnaissant la déformation du monde telle qu’elle apparaît sur les cartes établies selon la projection de Mercator. Elle a été adoptée à la quasi-unanimité : 164 voix pour, une voix contre et six abstentions. Les États-Unis ont été le seul pays à voter contre la résolution.

En 1569, Gerardus Mercator, cartographe flamand aux multiples talents qui a consacré la majeure partie de sa vie à dessiner et à projeter des cartes avec la plus grande précision possible, a publié une carte du monde recourant à une nouvelle méthode ingénieuse pour représenter la Terre sur une surface plane.

Le principal avantage de cette projection résidait dans sa capacité à représenter les loxodromies (routes à cap constant) sous forme de lignes droites, fournissant ainsi aux marins des directions précises à suivre à l’aide d’une boussole. Ce système était d’une importance capitale pour les Européens durant cette période d’exploration et de colonisation.

Mais cette représentation améliorée pour la navigation comportait un défaut majeur : elle agrandissait de manière excessive les masses continentales situées près des pôles. Autrement dit, l’Amérique du Nord, la Russie et l’Europe apparaissaient beaucoup plus grandes que l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud. Cette situation s’est transformée en véritable problème lorsque la projection, initialement conçue pour la navigation, est devenue la norme pour toutes sortes de mappemondes, y compris les cartes politiques.

La projection de Mercator

une mappemonde
La projection de Mercator déforme considérablement la taille des masses continentales. Le Groenland y apparaît comme ayant presque la même taille que l’Afrique.
(Strebe/Wikimedia), CC BY

La distorsion technique de la projection de Mercator était connue des cartographes depuis longtemps, mais ce n’est que dans les années 1970 que ses implications, résultant de plusieurs siècles d’idéologies coloniales, ont été mises en lumière.

En 1973, l’historien allemand Arno Peters a proposé une nouvelle projection cartographique équivalente qui remettait totalement en cause la projection de Mercator et le message qu’elle véhiculait : l’Europe n’était pas aussi grande qu’elle le paraissait dans la projection de Mercator, tandis que ses anciennes colonies s’avéraient bien plus vastes.

Ce type de projection avait déjà été élaboré auparavant et s’apparentait fortement à une projection réalisée en 1855 par James Gall, ecclésiastique et cartographe écossais. La nouveauté résidait dans la vision politique d’une cartographie socialement équitable qui a inspiré Arno Peters.

Sa projection a suscité une vague de critiques, déclenchant ce que l’on a appelé les « guerres des cartes », mais elle a été adoptée par des organisations telles qu’Oxfam et l’Unesco. Tout comme Arno Peters, celles-ci comprenaient de toute évidence l’importance politique des projections cartographiques et le rôle que jouent les cartes non seulement dans la représentation de la réalité, mais aussi dans sa construction.

La récente résolution de l’ONU constitue une nouvelle avancée dans la lutte contre les déséquilibres hérités du passé et « ouvre la voie à une compréhension, un respect et une paix accrus entre les nations », comme l’a souligné le représentant du Togo.

Elle appelle à une représentation fidèle du monde grâce à l’adoption de projections cartographiques équivalentes, en particulier la projection Equal Earth, une option plus récente et moins controversée que la projection de Gall-Peters. Par cette résolution, les Nations unies reconnaissent que la projection de Mercator originale a été instrumentalisée à des fins coloniales durant des siècles.

Une représentation fidèle de la Terre

une mappemonde qui reflète la taille réelle des masses continentales
La résolution des Nations unies préconise une représentation fidèle du monde grâce à l’adoption de cartes telles que celles basées sur la projection Equal Earth.
(Equal Earth Projection)

Même si cette résolution contribuera à renouveler la vision du monde dans les écoles et les établissements de la planète entière, son impact sur les plates-formes de cartographie en ligne reste à déterminer.

La projection Mercator Web, une variante de la projection Mercator originale, demeure la projection par défaut des applications telle que Google Maps. Elle divise la Terre en carrés, ce qui permet d’agrandir et de rapetisser la carte de manière fluide, simple et conviviale. Précise à l’échelle locale, elle augmente aussi considérablement la taille des pays proches des pôles.

Non seulement ces cartes perpétuent-elles la même vision déformée du monde que la projection de Mercator originale, mais cette vision privilégie aussi les réseaux routiers et l’accessibilité commerciale.

La nouvelle représentation du monde entérinée par la résolution de l’ONU constitue manifestement un pas vers une représentation plus équitable du monde, mais elle n’en reste pas moins une interprétation.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


L’Ukraine s’est abstenue lors du vote sur la résolution visant à « corriger la carte ». Ses représentants ont déclaré que l’Ukraine « soutenait les efforts pour combattre les distorsions historiques », mais ont fait valoir que cette carte légitimait « l’annexion illégale de la Crimée par la Fédération de Russie en 2014 ».

Les cartes exercent une influence sur le monde non seulement par la manière dont elles représentent la taille des pays, mais aussi par le type d’informations qu’elles font ressortir, les technologies qu’elles mobilisent, les activités économiques qu’elles favorisent, la façon dont elles nomment les lieux et les frontières qu’elles tracent.

Avec cette résolution des Nations unies, nous devons prendre conscience que les cartes ne sont pas simplement des représentations banales et inoffensives du monde, mais aussi des instruments de pouvoir qui visent à influer sur notre manière de percevoir le monde et d’interagir avec celui-ci.

La Conversation Canada

Sébastien Caquard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Corriger la carte : une résolution de l’ONU pour mieux représenter le monde, et en particulier l’Afrique – https://theconversation.com/corriger-la-carte-une-resolution-de-lonu-pour-mieux-representer-le-monde-et-en-particulier-lafrique-291923

Eisenkot-Nétanyahou : la bataille pour l’avenir d’Israël

Source: The Conversation – in French – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours


L’ESSENTIEL

  • Aux législatives israéliennes du 27 octobre prochain, chacun des deux blocs – l’opposition de gauche et du centre d’un côté, les partis pro-gouvernementaux de l’autre – espère atteindre les 61 sièges nécessaires pour gouverner.

  • Les coalitions seront décisives : à droite comme à gauche, le scrutin dépendra des alliances. À ce stade, celles-ci ne sont pas encore toutes finalisées.

  • Le fond de la campagne dépasse le sort personnel des dirigeants des deux camps ; ce qui est en jeu, c’est la façon dont Israël voit les mesures à prendre pour assurer sa sécurité, dans un contexte qui a radicalement changé depuis trois ans.


À un peu moins d’un mois des élections législatives du 27 octobre, Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major de l’armée israélienne (2015-2019) et dirigeant du parti centriste Yashar, s’est imposé comme le principal concurrent de Benyamin Nétanyahou. Mais la course s’est resserrée et Yashar et le Likoud sont désormais au coude à coude, selon la plupart des derniers sondages.

Eisenkot conserve un avantage lorsqu’on demande aux électeurs qui ils préfèrent comme premier ministre, mais cela ne signifie pas qu’il pourra gouverner. En Israël, il faut réunir 61 des 120 sièges de la Knesset pour former une majorité.

Derrière cette bataille des chiffres se dessine une question plus profonde : quel Israël les électeurs veulent-ils construire après le 7-Octobre et quelle voie entendent-ils privilégier pour assurer la sécurité du pays ?

Un rapport de forces profondément recomposé

Depuis la recomposition de l’opposition, le rapport de forces au sein de l’opposition s’est inversé. Alors que la liste Bennett-Lapid apparaissait encore en juin comme la principale alternative à Nétanyahou, Gadi Eisenkot et son parti Yashar, créé en septembre 2025, l’ont progressivement dépassée dans les sondages. Eisenkot s’est ainsi imposé comme le véritable leader de l’opposition et le principal adversaire de Nétanyahou.

Sa progression traduit moins un déplacement de l’électorat vers la gauche que la recherche d’une alternative clairement située au centre droit, capable d’incarner la capacité à la fois à gouverner et à assurer la sécurité. Son passé de chef d’état-major confère à Eisenkot la légitimité nécessaire pour défier Nétanyahou sur ce dernier terrain, longtemps considéré comme l’un des principaux avantages du premier ministre sortant.

Mais le véritable enjeu apparaît lorsque l’on passe des partis aux blocs : Yashar et le Likoud (32 sièges dans la Knesset sortante) devraient obtenir un peu plus de 20 sièges chacun et se retrouveront donc, dans tous les cas de figure, contraints de passer des alliances pour pouvoir gouverner. Là aussi, les sondages ne dessinent pas, à ce stade, de majorité évidente.

En réalité, le scrutin se jouera autant, voire davantage, sur l’arithmétique des coalitions que sur l’ordre d’arrivée. Eisenkot peut devancer Nétanyahou sans pouvoir constituer de majorité ; de même, Nétanyahou peut arriver derrière lui et, par le jeu des alliances, conserver le pouvoir.

Des blocs aux coalitions : l’arithmétique décisive

Pour Nétanyahou, le premier risque est celui des voix perdues. Le seuil électoral est établi à 3,25 %. Une formation qui échoue à le franchir n’obtient aucun siège, ce qui peut faire basculer l’équilibre entre les blocs. C’est pourquoi Nétanyahou a poussé les petites formations situées à sa droite à se regrouper.

Il n’a que partiellement été entendu : certes, Bezalel Smotrich (chef du parti sioniste religieux, 7 sièges dans la Knesset sortante) s’est allié au petit parti Zehout, de Moshe Feiglin (non représenté dans la Knesset actuelle) ; mais les formations d’Itamar Ben Gvir (Force juive, 6 sièges) et d’Ofer Winter (général ultranationaliste qui vient de lancer un nouveau parti nommé « Ton peuple, Israël ») concourront chacune de façon autonome.

L’opposition affronte le problème inverse : elle peut disposer des sièges sans nécessairement pouvoir les additionner. Réussira-t-elle à atteindre 61 sans les partis arabes (Hadash-Ta’al et Ra’am disposent actuellement de 5 sièges chacun) ? Le choix de Yoav Segalovitz, ancien député du parti centriste Yesh Atid, juif et sioniste, de rejoindre en deuxième position la liste Ra’am de Mansour Abbas est significatif. Son ralliement vise à rendre envisageable une coopération judéo-arabe.

C’est précisément sur cette possibilité que l’opposition se divise. Yair Golan, chef du parti de gauche Les Démocrates, 4 sièges actuellement, assume la possibilité de gouverner avec les partis arabes.

Eisenkot, lui, reste plus prudent, tandis que les autres personnalités d’opposition de premier plan – les anciens premiers ministres Naftali Bennett (Bennett 2026, nouveau parti) et Yair Lapid (Yesh Atid, 24 sièges), qui présentent en vue de ces législatives une liste commune, B’Yachad, menée par Bennett avec Lapid en deuxième position, ainsi qu’Avigdor Liberman (Israel Beytenou, 6 sièges, à droite mais hostile à Nétanhyahou) – refusent jusqu’ici d’en dépendre.

Nétanyahou en a fait un argument de campagne : « Eisenkot n’a pas de gouvernement sans Yair Golan et les partis arabes », affirme-t-il, espérant que la perspective de voir arriver au pouvoir Golan, classé très à gauche, ainsi que les partis arabes, convaincra les électeurs hésitants à ne pas voter pour ses adversaires.

Au-delà du « tout sauf Bibi », quel Israël après le 7-Octobre ?

La question n’est plus seulement de savoir si Nétanyahou doit rester au pouvoir, mais quel Israël doit émerger du traumatisme du 7 octobre 2023. Au cœur de cette interrogation se trouve la sécurité.

Israël a démontré depuis le 7-Octobre qu’il possédait une puissance militaire considérable. Pourtant, celle-ci ne s’est pas traduite par un environnement durablement plus sûr. La guerre à Gaza se poursuit, la confrontation avec l’Iran a changé de nature sans disparaître, la situation au Liban demeure fragile et la menace houthiste persiste.

Le débat n’oppose pas simplement faucons et colombes. La nécessité de recourir à la force est largement partagée. Le désaccord porte sur ce qu’elle doit permettre d’obtenir. Une critique traverse une grande partie de l’opposition : les succès militaires ne constituent pas une fin en soi s’ils ne peuvent être transformés en sécurité durable. Eisenkot s’appuie sur son passé à la tête de l’armée pour porter cette critique, tandis que Nétanyahou présente son bilan militaire comme la preuve de sa capacité à protéger le pays.

C’est autour de Gaza que le débat devient le plus clivant. Ben Gvir, aujourd’hui ministre de la sécurité nationale, propose d’organiser sur sept ans ce qu’il qualifie d’« émigration volontaire » d’une grande partie de la population, un ministère ad hoc devant être consacré à cette politique.

Ces positions ne représentent pas un consensus israélien. Début août, 62 % des personnes interrogées ne croyaient pas que la « victoire totale » promise par Nétanyahou puisse être atteinte, contre 25 % qui y croyaient. Et 66,5 % des électeurs de la coalition au pouvoir estimaient qu’Israël avait gagné ou finirait par gagner contre le Hamas, alors que 21 % seulement des électeurs de l’opposition étaient de cet avis.

La puissance militaire reste un instrument, non une finalité. L’enjeu est de déterminer quelle stratégie peut la transformer en sécurité durable et, lorsque les conditions le permettront, créer celles de la paix.

Responsabilité et partage du fardeau

La sécurité pose aussi une question intérieure : qui en supporte le coût et qui en assume la responsabilité ? Une partie des citoyens d’Israel ont été rappelés à plusieurs reprises sous les drapeaux depuis le 7-Octobre, certains cumulant plusieurs mois, voire plus d’un an de service militaire, tandis que l’exemption dont bénéficient encore largement les hommes ultra-orthodoxes est de plus en plus difficile à accepter. Cette exemption touche directement à l’égalité devant les obligations collectives et au contrat social israélien.

En août, environ 70 % des réservistes interrogés estimaient que la manière dont le gouvernement traite la conscription des ultra-orthodoxes influencerait fortement leur vote. Le sujet traverse la droite elle-même : Ofer Winter, favorable à Nétanyahou comme premier ministre, conditionne sa participation au gouvernement à l’adoption d’une loi supprimant l’exemption.

Pour Eisenkot, cette question est également personnelle. Son fils a été tué au combat à Gaza en décembre 2023, puis deux de ses neveux. Son discours sur le service, le sacrifice et la responsabilité en prend une résonance particulière.

Mais le partage du fardeau ne peut être dissocié de la responsabilité. Qui doit rendre des comptes pour l’échec du 7-Octobre ? Près de trois ans plus tard, aucune commission d’enquête d’État n’a encore établi les responsabilités. La récente polémique provoquée par Sara Nétanyahou, qui a laissé entendre, sans preuve, que Yair Golan aurait pu connaître à l’avance l’attaque du Hamas, montre combien cette bataille demeure vive.

La question de la responsabilité a pris une nouvelle dimension en septembre. Selon une enquête de Haaretz, Mohammed ben Zayed, le président des Émirats arabes unis, aurait personnellement averti Benyamin Nétanyahou, dix jours avant le 7-Octobre, que Yahya Sinouar préparait une opération majeure. Nétanyahou, qui aurait assuré à son interlocuteur qu’Israël était préparé à tous les scénarios, n’aurait pas transmis cet avertissement aux responsables de la sécurité. Le premier ministre dément catégoriquement avoir reçu une telle alerte et qualifie ces révélations de « mensonge absolu ».

La campagne porte donc aussi sur le récit du 7-Octobre : elle met aux prises les interprétations contradictoires de ceux qui ont combattu, de ceux qui ont supporté l’effort de guerre, de ceux qui ont pris les décisions et de ceux qui doivent aujourd’hui en répondre. Responsabilité et partage du fardeau deviennent deux dimensions d’une même question : quel contrat peut unir la société israélienne aujourd’hui ?

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Eisenkot-Nétanyahou : la bataille pour l’avenir d’Israël – https://theconversation.com/eisenkot-netanyahou-la-bataille-pour-lavenir-disrael-291392

Il y a beaucoup moins de bombes atomiques qu’en 1990. Alors pourquoi le risque nucléaire augmente-t-il ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Vilaine, Docteur en sciences de gestion, ancien officier, enseignant en géopolitique à ESDES Business School, ESDES – UCLy (Lyon Catholic University)


L’ESSENTIEL

  • Le nombre d’armes nucléaires dans le monde a chuté de façon spectaculaire depuis la fin de la guerre froide.

  • Mais, depuis, de multiples accords de limitation des armements et de surveillance réciproque ont été annulés, et les puissances modernisent leurs arsenaux, tandis que la Chine accroît les siens.

  • En outre, le seul d’emploi de l’arme nucléaire semble baisser, et le risque de prolifération est réel. Il y a moins d’armes, certes, mais elles sont moins régulées qu’auparavant.


Soixante-dix mille têtes nucléaires : c’était le nombre extraordinaire de têtes nucléaires dans le monde dans les années 1980. Au début de 2025, on en recensait 12 241. Autrement dit, depuis la fin de la guerre froide, quatre têtes sur cinq ont disparu.

À première vue, cette diminution devrait être un facteur complet de satisfaction. Pourtant, l’évolution récente nous dit autre chose. La modernisation des arsenaux des puissances nucléaires est plus que jamais d’actualité ; la Chine augmente rapidement son arsenal ; la Russie utilise la menace nucléaire comme instrument coercitif central au cœur d’une guerre majeure en Europe. En outre, les derniers grands instruments de maîtrise des armements américano-russes ont été nettement affaiblis.

Est-ce vraiment un paradoxe ? Pas vraiment. Une approche quantitative n’est pas suffisante pour rendre compte du risque nucléaire. Celui-ci dépend certes du nombre d’ogives mais examiner qui les possède, comment elles pourraient être utilisées, comment elles sont — encadrées juridiquement et dans quelles crises elles interagissent est d’une grande importance.

La spectaculaire décrue de l’après-guerre froide

La réduction enregistrée depuis les années 1980 est le résultat de la fin de la guerre froide qui a mené à l’effondrement des gigantesques arsenaux américain et soviétique, puis russe. Les accords bilatéraux ont joué un rôle majeur : accords START, traité sur les forces nucléaires intermédiaires (INF), puis New START. Les deux grandes puissances ont également procédé à d’importantes réductions unilatérales.

Il est à noter qu’une partie de la diminution du total mondial provient du démantèlement de vieilles armes américaines et russes déjà retirées du service. Dans le même temps, plusieurs stocks militaires actifs et modernisés se stabilisent ou augmentent.

Les garde-fous ont disparu les uns après les autres

Le changement le plus important n’est pas visible dans les volumes des arsenaux. La guerre froide était angoissante mais ses processus étaient maîtrisés : Soviétiques et Américains se sont entendus pour rendre leurs comportements plus prévisibles. Les instruments majeurs de cette politique reposaient sur des inspections, des échanges de données, des notifications ainsi que des limites quantitatives.

Cette architecture s’est progressivement défaite.

Les États-Unis se sont retirés du traité ABM (armes antibalistiques) en 2002. Le traité INF, qui avait supprimé toute une catégorie de missiles américains et soviétiques, a pris fin en 2019. Les Américains ont pris cette décision après avoir accusé les Russes d’enfreindre régulièrement les clauses du traité. Les États-Unis ont quitté le traité Ciel ouvert (qui autorisait les deux pays à effectuer des vols de surveillance au-dessus du territoire de l’autre) (est-ce bien cela ?) en 2020, et la Russie en a fait de même en 2021.

La Russie avait suspendu en 2023 l’application du traité New START qui limitait les forces nucléaires stratégiques déployées des deux principaux arsenaux mondiaux. Le traité a finalement expiré le 5 février 2026, sans être remplacé par un accord équivalent.




À lire aussi :
Expiration du traité New Start : vers une reprise de la course aux armements nucléaires ?


Ces différents reculs du contrôle des armements sont délétères l’incertitude parmi les protagonistes. Réduire l’incertitude et donc augmenter la relative confiance envers l’autre, c’est savoir combien l’opposant possède de systèmes, quelle est sa modernisation, quelles activités militaires sont routinières. Plus l’autre possédera d’informations, moins grandes seront les chances d’interpréter le pire scénario comme le plus probable et de planifier sur la base d’hypothèses pessimistes. Et vice versa…

Quand la bombe redevient un langage de crise

Une deuxième transformation s’est produite lors de la guerre d’agression menée par la Russie envers l’Ukraine : le nucléaire est devenu un instrument de signalisation politique. Vladimir Poutine et d’autres responsables russes ont, à de nombreuses reprises, rappelé aux Occidentaux les risques d’une confrontation directe avec une puissance nucléaire, ce qui permet à la Russie d’agir sous « sanctuarisation agressive ».

En outre, les Russes ont procédé à d’autres signalements. On peut citer l’annonce du déploiement d’armes nucléaires tactiques en Biélorussie, de nombreux exercices nucléaires et la révision doctrinale russe de 2024 qui a modifié les conditions dans lesquelles Moscou se réserve la possibilité d’utiliser l’arme nucléaire.

Le problème, dans la posture russe, ne réside pas dans un emploi imminent de l’arme. Il réside plutôt dans la possibilité de brandir l’escalade nucléaire pour influencer le calcul des adversaires de Moscou.

Ce type d’actions coercitives sont-elles efficaces du point de vue russe ? Les avis sont partagés. Cependant, a minima, une coercition qui échoue peut augmenter le risque. Le principe du brinkmanship (politique du bord du gouffre) consiste justement à manipuler une possibilité de catastrophe que personne ne contrôle parfaitement.

La Chine change l’équation

Après être devenue une superpuissance économique, la Chine se donne les moyens de devenir une superpuissance militaire incluant des capacités nucléaires en très forte augmentation. En 2015, l’arsenal chinois était estimé à environ 260 têtes nucléaires. Son estimation pour 2026 est d’environ 620, soit le double en une décennie.

Mais le changement n’est pas seulement quantitatif.

Pékin construit un dispositif nucléaire multi-composante (développement de nombreux silos pour missiles intercontinentaux, de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et d’une aviation nucléaire) et consolide donc une véritable triade nucléaire. Selon certaines projections américaines, la Chine pourrait dépasser 1 000 têtes vers 2030 et éventuellement approcher 1 500 vers 2035.

Les intentions chinoises font aussi débat. La première explication est classique : Pékin chercherait surtout à rendre sa capacité de seconde frappe (la possibilité de conserver des moyens de représailles après une première attaque ennemie) impossible à neutraliser. La deuxième explication consiste à penser que la Chine cherche à adopter une posture plus ambitieuse, en se dotant de davantage d’options nucléaires, notamment dans le cadre de sa politique visant, à terme, à mettre la main sur Taïwan.

Là encore, nous avons à faire face à une incertitude préjudiciable pour la stabilité stratégique.

Des calculs de plus en plus complexes

Le risque nucléaire n’était pas inexistant pendant la guerre froide (la crise de Cuba et plusieurs autres incidents ont montré que ce n’était pas le cas). La bipolarité n’était pas synonyme de stabilité absolue. Pour autant, la stabilité stratégique mondiale reposait sur une interaction principalement à deux acteurs. Ce n’est plus le cas. Les préoccupations des États impliquent plusieurs acteurs simultanément. Par exemple, les États-Unis doivent opérer des calculs incluant la Russie et la Chine et la Chine doit inclure dans les siens les États-Unis et l’Inde. L’Inde doit intégrer dans ses réflexions la Chine et le Pakistan. L’arsenal nord-coréen modifie les évaluations américaines mais également les calculs sud-coréens ou japonais.

Les travaux récents sur la stabilité stratégique se focalisent sur la transition d’un système essentiellement bipolaire vers des interactions nucléaires beaucoup plus imbriquées. Par exemple, une augmentation de l’arsenal chinois peut provoquer une réponse indienne, laquelle peut modifier les choix pakistanais.

Cela ne signifie pas qu’un monde nucléaire multipolaire soit automatiquement plus instable. Cependant, il est incontestablement plus complexe à réguler.

Les nouvelles technologies compliquent encore les crises

L’émergence des technologies récentes tend à brouiller les frontières entre forces nucléaires et conventionnelles. Certains vecteurs, notamment les missiles à longue portée, les satellites et les armes antisatellites, les moyens de communication, les moyens cyber ou encore les systèmes d’alerte peuvent servir simultanément à des opérations conventionnelles et nucléaires.

Cette incertitude sur la nature exacte des moyens pourrait favoriser une escalade involontaire dans la mesure où, dans une guerre conventionnelle, détruire un système adverse pour des raisons militaires immédiates pourrait être interprété comme le début d’une attaque contre ses capacités nucléaires.

Le cas français, symptôme d’un changement d’époque

Le cas de la France illustre cette nouvelle phase.

Pendant des années, Paris a insisté sur une force dimensionnée selon le principe de « stricte suffisance ». Dans ce cadre, la dernière estimation indépendante publiée avant les changements de 2026 situait son stock autour de 290 têtes. Le 2 mars 2026, lors d’un discours sur la dissuasion à l’Île Longue, Emmanuel Macron a annoncé une augmentation du nombre de têtes et ajouté qu’aucun chiffre ne serait donné désormais. Cette augmentation ne constitue pas une atteinte au principe de stricte suffisance dans la mesure où ce concept ne définit pas une limite mais une adaptation raisonnée à la menace. Cependant, la politique de la France consistant à augmenter son arsenal répond à deux impératifs : d’une part, se positionner comme acteur stratégique influent en Europe ; d’autre part, répondre à la montée des tensions sur le continent.

L’importance de l’annonce est plutôt symptomatique dans la mesure où même une puissance ayant longtemps mis en avant la limitation quantitative juge désormais la situation si instable qu’elle en conclut à un nécessaire renforcement quantitatif.

Moins d’armes, mais davantage de chemins vers la crise

Toutes ces évolutions peuvent-elles nous permettre de conclure que « le risque nucléaire augmente » ? Non, si l’on entend par là un indicateur scientifique indiquant une probabilité précise et objectivable d’une guerre nucléaire ou d’un risque de guerre supérieur à celui qui existait durant la guerre froide – ne serait-ce que parce qu’un tel indicateur n’existe pas.

En revanche, certains phénomènes sont inquiétants. La disparition des instruments de transparence, le retour des menaces nucléaires dans les crises, la modernisation et parfois l’augmentation des forces, la multiplication des interactions entre puissances nucléaires, la vulnérabilité des systèmes de commandement et la réduction possible du temps disponible pour interpréter les actions adverses n’incitent pas à l’optimisme.

Le danger ne provient pas, comme au temps de la guerre froide, d’une accumulation démente d’ogives nucléaires mais de la disparition progressive des modes de régulation explicites ou tacites. En outre, en bonne logique, la montée des aspirations impériales ou revanchardes (Russie, Chine) combinée à la prolifération (Corée du Nord, un jour peut-être l’Iran ou l’Arabie saoudite) sous-tend une acceptation plus explicite de l’arme nucléaire comme instrument de coercition ou de démonstration, affaiblissant de facto la stabilité.

Le nouvel âge nucléaire est peut-être celui-ci : moins d’armes mais moins de régulation. L’augmentation du risque nucléaire dans un contexte où beaucoup moins d’ogives sont présentes n’est peut-être pas si paradoxale.

The Conversation

Laurent Vilaine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Il y a beaucoup moins de bombes atomiques qu’en 1990. Alors pourquoi le risque nucléaire augmente-t-il ? – https://theconversation.com/il-y-a-beaucoup-moins-de-bombes-atomiques-quen-1990-alors-pourquoi-le-risque-nucleaire-augmente-t-il-291060

Comment l’écriture en miroir reflète la richesse de l’écriture manuscrite

Source: The Conversation – in French – By Jean-Paul Fischer, Professeur émérite de psychologie, Université de Lorraine


L’ESSENTIEL

  • Avec le numérique, les claviers s’imposent au quotidien et l’écriture manuscrite se raréfie.

  • Le geste d’écrire suppose un grand travail de motricité fine.

  • La question de l’écriture en miroir souligne la complexité de cet apprentissage.


Est-il pertinent d’apprendre à écrire à la main ? La question a connu un net regain d’intérêt suite à l’utilisation de claviers d’ordinateur, de smartphones ou de tablettes. Pour ces dernières, lorsqu’elles sont utilisées avec des stylets, la question ne se pose pas vraiment. Elles permettent simplement d’écrire à la main sur un support différent de celui qui prédomine dans l’école obligatoire depuis 1882. Mais l’utilisation des tablettes est présentement minoritaire et quasi-absente aux débuts de l’apprentissage de l’écriture, en école maternelle.

Le but de cet article n’est pas de tirer une conclusion des nombreuses recherches, y compris des méta-analyses, qui ont été conduites sur l’efficacité relative de l’écriture manuelle et de la frappe au clavier. On peut même s’interroger sur la légitimité d’une telle comparaison entre des processus aussi différents d’un point de vue visuel et moteur.

À l’heure où les claviers envahissent nos quotidiens, il s’agit d’abord de s’arrêter sur la richesse de cette écriture manuelle.

Des enjeux de coordination

Jacques Paillard, un grand neurophysiologiste de la seconde moitié du XXᵉ siècle, a décrit les deux composantes du contrôle de l’action impliquée dans l’écriture manuelle. La composante morphocinétique concerne la trajectoire cursive qui développe la forme caractéristique d’une lettre. Le support instrumental de cette morphocinèse est la motricité digitale et manuelle.

Au contraire, la composante topocinétique concerne une translation horizontale lente et continue de la main de la gauche vers la droite qui résulte des mouvements de l’articulation proximale de l’épaule.

Une bonne coordination des deux composantes est nécessaire pour une écriture fluide, notamment avec les lettres minuscules attachées. C’est dans la perspective de cet « attachement » (jonction par ligatures) que les pédagogues ont choisi, pour les premiers apprentissages graphiques à partir de 3 ans, d’enseigner un tracé des cercles dans le seul sens anti-horaire.

Dans les années 2010, Anne-Marie Koch, psychologue scolaire et chercheuse, avait ainsi pu constater sur une vingtaine de livrets d’exercices graphiques pour enfants de petite et moyenne section de maternelle, que presque tous imposaient aux enfants ce tracé anti-horaire des cercles. Or il incite à inverser certains caractères (chiffres ou lettres) ronds, comme 3 ou 2 si l’enfant commence le tracé par le haut.

À la suite des nombreuses écritures en miroir (les lettres apparaissent inversées) rapportées dans les classes au début des années 2010, un document ministériel a donc conseillé d’exercer les élèves à tracer des ronds aussi bien vers la gauche (sens anti-horaire) que vers la droite (sens horaire).

Des écritures, dans les deux directions droite-gauche et gauche-droite, par un enfant de 6 ans, avec sa main droite usuelle
Des écritures, dans les deux directions droite-gauche (écriture en miroir) et gauche-droite (écriture correcte), par un enfant de 6 ans, avec sa main droite usuelle.
Fourni par l’auteur

Un principe d’économie

On a pu expliquer que les enfants inversaient des caractères (par exemple le chiffre 3 ou la lettre J) parce qu’ils sont orientés vers la gauche. Les enfants, lorsqu’ils ignorent leur orientation, préfèrent alors les orienter vers la droite, la direction de l’écriture. Ils produisent ainsi des images en miroir.

La distinction entre les deux composantes de l’écriture permet de penser que ces enfants tentent simplement d’aligner la morphocinétique des caractères (la trajectoire de leur tracé) sur la topocinétique de l’écriture (c’est-à-dire sa direction dans leur culture, en l’occurrence de gauche à droite). Marie Portex et ses co-auteurs ont été les premiers à le vérifier en enregistrant le tracé des caractères inversés grâce à une écriture sur tablette qui a, ensuite, permis une analyse fine de ce tracé.

Les données sur l’écriture en miroir des prénoms nous ont permis d’en vérifier une conséquence immédiate : en écrivant leur prénom de droite à gauche, les enfants changent le plus souvent la morphocinétique des lettres par rapport à leur écriture usuelle.

La théorie de l’alignement de la morphocinétique sur la topocinétique s’appuie sur un principe d’économie dans l’écriture. Ce principe conduit à éviter deux mouvements antagonistes : écrire vers la droite et tracer les caractères vers la gauche. La difficulté, voire l’impossibilité de tels mouvements en sens contraire est « démontrée » par le test du pied droit récalcitrant : essayez de tracer le chiffre 6 normalement (c’est-à-dire de haut en bas dans le sens anti-horaire) tout en imposant à votre pied un mouvement de rotation dans le sens horaire !

C’est probablement ce principe qui a conduit nos ancêtres, il y a près de 2500 ans, à orienter certaines lettres vers la droite quand la direction de l’écriture s’est stabilisée de la gauche vers la droite dans nos cultures (voir l’évolution de l’alphabet). Selon Jérôme Bruner, le psychologue américain de l’enfant s’opposant ainsi à Jean Piaget, ce principe basique – économiser sa peine – relève de l’un des rares apprentissages spontanés des enfants.

Cette théorie de l’alignement ne remet nullement en question la fréquence des inversions, différenciée en fonction des caractères, établie antérieurement. Elle permet notamment d’expliquer par une morphocinétique globalement orientée vers la gauche les nombreuses inversions des caractères J, Z, 1, 2, 3, 7 et 9, qui semblent orientés vers la gauche. En revanche, elle remet en question l’appellation d’écriture en miroir. Il vaudrait mieux dire que les enfants produisent des écritures qui apparaissent en miroir, ou inversées gauche-droite par rapport aux écritures conventionnelles.

En conclusion, ces mouvements des doigts et poignet, et de l’épaule, merveilleusement combinés dans l’écriture manuelle, constituent une activité de motricité fine idéale à l’école maternelle. Certes, l’enfilage de perles, typiquement pratiqué dans le cadre de ces activités, n’est pas à rejeter. Mais avouez que l’écriture de son prénom, avec ses propres mains, est plus importante (permanence des lettres) et bien plus signifiante pour l’enfant (et ses parents !).

The Conversation

Jean-Paul Fischer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment l’écriture en miroir reflète la richesse de l’écriture manuscrite – https://theconversation.com/comment-lecriture-en-miroir-reflete-la-richesse-de-lecriture-manuscrite-287819

Les agriculteurs de demain seront-ils encore des enfants d’agriculteurs ?

Source: The Conversation – in French – By Roland Condor, Titulaire de la chaire « Modèles entrepreneuriaux en agriculture », EM Normandie


L’ESSENTIEL

  • Pendant longtemps, être agriculteur signifiait avant tout être enfant d’agriculteur.

  • Ce n’est plus le cas aujourd’hui et l’arrivée d’investisseurs extérieurs dans le secteur suscite diverses craintes.

  • Mais la fin de l’agriculture familiale est-elle vraiment inéluctable ?


Qui nourrira la France demain ? Cette question se pose de plus en plus alors que de nombreux agriculteurs partent en retraite sans être remplacés par leurs enfants, comme ce fut, jusque-là, souvent le cas. Dans ce contexte, et alors que les instabilités géopolitiques rappellent la nécessité d’une souveraineté alimentaire, un risque inquiète de plus en plus : celui d’une prise de contrôle de l’agriculture par des investisseurs extérieurs agissant de manière mercantile.

Alors, l’agriculture familiale est-elle définitivement derrière nous ? Qui pour reprendre les fermes de demain et comment ? Tâchons de faire le point.

Un modèle familial en perte de vitesse

L’agriculture française a été pendant longtemps familiale, c’est-à-dire que les enfants des exploitants reprenaient les exploitations agricoles. Ce modèle familial garantissait un transfert des biens et des savoirs entre générations.

Mais ce modèle s’érode d’année en année. D’après un rapport de Terra Nova publié en 2024, les installations hors cadre familial intervenues depuis 2010 représentent 34,3 % des installations alors que ce chiffre était de l’ordre 22,7 % avant 2010.

Les raisons sont multiples : variabilité des revenus, contraintes réglementaires, pénibilité du travail, prix des exploitations agricoles, disponibilité du foncier, images des agriculteurs relayées par certains médias, discours teintés de pessimisme des syndicats, besoin d’exercer un autre métier avant éventuellement de revenir… Ces facteurs agissent comme des freins pour des jeunes qui connaissent la réalité du monde agricole, laissant le champ libre à nouveaux entrants.

Des entrepreneurs agricoles d’un nouveau genre

C’est dans ce contexte que de nouveaux profils de repreneurs de fermes sont apparus : ce sont les NIMA, un acronyme désignant les personnes non issues du monde agricole (NIMA), c’est-à-dire des repreneurs qui ne sont pas des enfants d’agriculteurs ou qui n’ont pas d’expérience en matière agricole.

On sait assez peu de choses sur ces nouveaux entrepreneurs qui représentent aujourd’hui près de la moitié des candidats à l’installation. Ils se sont fait connaître au milieu des années 2010 dans le cadre de projets d’agriculture urbaine. Le mouvement a ensuite pris de l’ampleur au moment de l’épidémie de Covid-19, période au cours de laquelle une reconversion dans l’agriculture a été envisagée par de nombreux individus en quête de sens.

Les recherches ont longtemps considéré qu’il s’agissait d’agriculteurs engagés, un peu utopiques, connaissant mal le métier d’agriculteur et investissant dans des fermes de petite taille, rurale ou urbaine.

Mais certaines études récentes montrent qu’on trouve des NIMA à la tête de grandes exploitations sans que l’on sache vraiment quelles sont leurs motivations profondes. S’agit-il d’entrepreneurs ayant un projet de reconversion mûrement réfléchi, souhaitant développer une affaire dans l’agriculture comme le font bon nombre de repreneurs d’entreprise en dehors du monde agricole ? Ou s’agit-il d’entrepreneurs agissant pour le compte de multinationales, de pays, en quête de terres agricoles ou considérant une exploitation agricole comme un placement foncier à rentabiliser ?

Des suspicions légitimes ?

Les NIMA sont une cible de choix pour les cédants et pour un monde agricole en général à la recherche d’un nouveau souffle, mais le nombre de prétendants non issus du monde agricole est encore insuffisant pour compenser tous les départs à la retraite à venir, d’autant que les arrêts d’activité précoces semblent plus importants chez cette population notamment dans des filières à forte pénibilité comme le maraîchage.

Le fait qu’une partie d’entre eux ne soit pas issue du monde agricole brouille également les repères du monde agricole qui n’a pas l’habitude de traiter avec des personnes dont le parcours, le fonctionnement, l’éducation et les réseaux professionnels sont différents. Ces différences génèrent naturellement des questionnements, des doutes voire des inquiétudes.

La prise de contrôle de centaines de milliers d’hectares agricoles en Roumanie, en Italie ou en Espagne par des pays du Moyen-Orient agit également comme un facteur de tension qui exacerbe les craintes. Compte tenu de l’émiettement des fermes en France et de la taille encore modeste des exploitations françaises (70 hectares en moyenne), une prise de contrôle de nos terres par des investisseurs extérieurs est-il envisageable ? Ne risque-t-on pas de dissuader des repreneurs fiables en les stigmatisant parce qu’ils ne viennent pas du monde agricole ?

Les modèles collectifs : un moyen de lever certains freins

Si les NIMA ne suffisent pas à compenser les départs à la retraite d’exploitants et si des doutes subsistent quant aux intentions ou aux capacités de certains repreneurs, comment favoriser un renouvellement des générations qui soit aussi synonyme de souveraineté alimentaire ? Une des réponses est à aller chercher dans l’entrepreneuriat collectif, c’est-à-dire lorsque deux entrepreneurs ou plus s’associent pour partager les risques, lever plus de capitaux et faire jouer les effets de complémentarité.

Le monde agricole connaît très bien ce modèle qui prend des formes diverses dont les plus connues sont les coopératives d’utilisation de matériels (CUMA), nées dans les années 1950, et surtout des groupements agricoles d’exploitation en commun (GAEC), apparus dans les années 1960. Il s’agissait à l’époque d’entreprendre la révolution agricole, laquelle nécessitait d’investir dans de nouveaux équipements. Cela impliquait de se regrouper pour permettre de lever des capitaux.

Aujourd’hui, ces modèles collectifs sont reconnus dans le monde entier et ont été étendus à d’autres projets agricoles. Dans la méthanisation, par exemple, il n’est pas rare de trouver des collectifs de plusieurs dizaines d’agriculteurs qui exploitent des unités de production de biogaz et en partagent les bénéfices.

Les GAEC, qui comptent entre 2 et 10 associés, ainsi que les entreprises agricoles à responsabilité limitée (EARL), qui incluent des modèles collectifs (50 % environ), ont le vent en poupe. Leur nombre est croissant depuis 2005 et il suit la tendance des fermes à s’agrandir. Le statut juridique des entreprises individuelles représentaient presque 70 % des exploitations en 2010. Le chiffre est descendu à près de 55 % en 2023.

Aujourd’hui, près de 25 % des nouveaux agriculteurs s’installent en GAEC et, d’après nos calculs, environ 7 % s’installent en EARL à deux associés ou plus. Un travail de recherche, publié en 2019, montre que plus de 90 % des GAEC sont familiaux, c’est-à-dire associant des pères, mères, enfants, petits-enfants et/ou frères et sœurs. C’est donc un modèle qui perpétue une tradition familiale.

Vers des modèles à gouvernance plus ouverte ?

Outre l’enjeu d’accumulation de capital, ces modèles collectifs s’adaptent bien aux enjeux actuels de l’agriculture : répartition du risque et des tâches, rupture de l’isolement, recherche d’un équilibre entre vie professionnelle et vie familiale, etc. En effet, les générations d’aujourd’hui souhaitent exercer leur travail comme n’importe quel entrepreneur, en s’investissant dans un travail qui a du sens et qui n’altère pas la vie de famille. En s’organisant avec les autres associés pour répartir les tâches quotidiennes, un agriculteur peut ainsi avoir du temps pour sa famille, mais aussi pour participer aux activités des réseaux agricoles qui sont très importants pour s’informer, expérimenter et monter des projets.

Ils permettent aussi de ne pas totalement rompre avec le modèle familial et même de créer des modèle hybrides composés de personnes issues du monde agricole et de NIMA, ce qui est probablement un atout pour transmettre les savoirs. La recherche citée précédemment montre d’ailleurs que les GAEC non familiaux et mixtes (incluant des membres et des non-membres de la famille) progressent tandis que les GAEC familiaux régressent en nombre, preuve qu’une ouverture du capital en dehors de la famille est en train de s’opérer.

Cela étant, le développement de ce modèle suppose de relever de nombreux défis : la capacité des agriculteurs à s’entendre autour d’un projet commun dans une logique gagnant-gagnant, l’anticipation et la gestion de la sortie d’associés au cours de la vie de l’entreprise, la capacité des acteurs du monde agricole à accompagner les agriculteurs dans leur organisation et leur management et pas seulement dans leurs stratégies financières et fiscales et, enfin, l’incitation à créer de tel collectifs par l’État. Aujourd’hui, un associé de GAEC est reconnu comme un entrepreneur individuel sur le plan fiscal, social et économique. C’est un des avantages reconnus de ce modèle collectif qui le rend attractif et duplicable.

Malgré un manque d’attractivité, l’agriculture française présente encore un intérêt pour de futurs repreneurs d’autant les exploitations grandissent, se modernisent et se diversifient. Elles deviennent ainsi attractives sur le plan économique sans pour autant faire l’objet d’intenses convoitises de la part de fonds souverains ou vautours.

La relève n’est pas encore assurée, mais il ne faudrait pas tuer cette relève dans l’œuf par une agitation excessive et une stigmatisation des entrepreneurs non agricoles. C’est par l’ouverture d’esprit que l’on peut construire cette relève qui peut d’ailleurs passer par des modèles hybrides proches du modèle familial et alignées sur les valeurs mutualistes qui font la force du monde agricole.

The Conversation

Roland Condor a reçu des financements de Cerfrance Seine Normandie, Cerfrance Normandie Ouest, Cerfrance Orne, Communauté Européenne, Crédit Mutuel Normandie, Groupama Centre Manche, Région Normandie, Fondation Sefacil. Ces partenariats n’avaient pas pour objet le financement de recherches portant spécifiquement sur le sujet de cet article.

– ref. Les agriculteurs de demain seront-ils encore des enfants d’agriculteurs ? – https://theconversation.com/les-agriculteurs-de-demain-seront-ils-encore-des-enfants-dagriculteurs-286767

Brève histoire de l’opéra dans les Balkans et en Turquie

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Lamantia, Docteur en géographie et maître de conférences, UCLy (Lyon Catholic University)

*Balkanska carica* (*La reine des Balkans*), premier opéra national monténégrin, est inspiré d’un livret de Nicolas Ier Petrovic Njegosh, mis en musique par l’Italien Dionisio de Sarno San Giorgio en 1890. Fourni par l’auteur

Des turqueries mozartiennes aux opéras nationaux du XIXᵉ siècle, les scènes lyriques de Turquie et des Balkans témoignent d’échanges culturels à double sens, où l’opéra devient tour à tour outil de modernisation et marqueur d’identité.


L’histoire de l’opéra en Turquie et dans les Balkans s’inscrit dans un espace culturel propice à de nombreuses hybridations esthétiques où la musique devient vecteur d’échanges, colorée d’influences réciproques en provenance d’Europe centrale, de Grèce et du monde ottoman.

D’Istanbul à Belgrade ou de Sarajevo à Ljubljana se développent des scènes lyriques, témoins d’échanges artistiques et lieux d’affirmation d’identité dans un contexte historique et politique complexe.

Influences à double sens

En Turquie, l’histoire de l’opéra s’inscrit sur une période longue. Dès le XVIIIᵉ siècle, l’Empire ottoman fascine les imaginaires européens tandis que la musique occidentale est prise pour modèle à la cour du Sultan. Les « turqueries » influencent les compositeurs à l’image de Mozart qui s’en inspire dans l’Enlèvement au sérail, opéra illustrant une représentation fantasmée de ce monde à travers des personnages symboliques, des percussions spécifiques et des rythmes inspirés du mehter militaire. Plusieurs analyses des « Turkish operas » montrent par ailleurs que le personnage du « Turc chantant » devient un motif récurrent sur les scènes européennes au XVIIIᵉ siècle. Cet engouement pour sa culture, à la fois exotique, raffinée et mystérieuse, participe à la construction d’un orientalisme musical européen.

Mais les influences furent à double sens. En effet, les réformes du Tanzimat du XIXᵉ siècle conduisent à un vaste mouvement de modernisation inspiré de l’Europe. Les élites ottomanes découvrent alors l’art lyrique italien et français, notamment à Istanbul et Smyrne, villes cosmopolites où sont érigés théâtres et salles de spectacle. La traduction et l’adaptation de ce genre en Turquie confirment le fait qu’il devient un outil de rénovation culturelle et d’ouverture sur l’occident.

Outils de modernisation

Cette dynamique s’accélère d’ailleurs avec la fondation de la République turque en 1923 sous Mustafa Kemal Atatürk. L’opéra comme la musique polyphonique deviennent alors des outils au service de la modernisation nationale. Des étudiants turcs sont envoyés en Europe afin d’être formés à la composition. Les apports esthétiques d’Ahmed Adnan Saygun, Ulvi Cemal Erkin, Necil Kazım Akses, Hasan Ferit Alnar et Cemal Reşit Rey réunis dans le groupe des « Cinq Turcs » sont significatifs et participeront à la création d’un langage lyrique contemporain mêlant traditions anatoliennes et écriture occidentale. L’exemple d’Özsoy, considéré comme le premier grand opéra national turc illustre cette hybridation musicale.

Actuellement, l’art lyrique turc est encouragé par le pouvoir politique à s’adresser à un public plus populaire et à mettre en valeur des traditions autochtones ou moyen-orientales.

La Turquie développe également un véritable réseau institutionnel lyrique à travers des villes comme Ankara, Istanbul, Izmir, Antalya ou Samsun qui possèdent désormais des maisons d’opéra nationales. Le nouveau centre culturel Atatürk d’Istanbul (AKM) symbolise d’ailleurs ce choix d’inscrire durablement l’art lyrique dans le paysage culturel turc contemporain et européen. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’Enlèvement au sérail y soit régulièrement repris, tel un désir de réappropriation turque d’une œuvre occidentale inspirée du monde ottoman… Même Harry Potter a fait l’objet d’une adaptation lyrique en 2015, témoignant d’une modernité assumée.

L’opéra d’Istanbul.
Fourni par l’auteur

Valorisation des cultures locales

Dans l’ex-Yougoslavie, la présence de maisons d’opéra témoigne d’un passé lyrique assez méconnu, où s’élaborent des œuvres fortement inspirées par le folklore national et souvent teintées d’influences austro-hongroises et italiennes. Pendant qu’un maillage lyrique se constitue autour de théâtres répartis sur l’ensemble du territoire, plusieurs compositeurs comme Petar Konjovic s’inspirent de questions nationales non résolues. Ce dernier compose à partir de 1903 plusieurs opéras s’inspirant de la culture locale mettant en exergue le langage musical folklorique et des sujets prônant l’identité nationale. Par exemple, le Prince de Zeta a pour décor le royaume du Monténégro au Moyen Âge alors que son dernier opéra-oratorio la Patrie, terminé en 1960, s’appuie sur la bataille du Kosovo Polje en 1389.

À Ljubljana, l’opéra remonte au XIXᵉ siècle, alors que la ville appartient encore à l’empire austro-hongrois tandis qu’à Sarajevo, l’essor de la vie lyrique se développe après 1918 avec l’accueil, durant l’entre-deux guerre d’émigrés russes mais aussi de troupes en provenance de Zagreb ou de Belgrade, témoignant d’une forte circulation culturelle régionale. Le Théâtre national de Belgrade fondé en 1868 sous le règne du prince Mihailo Obrenovic joue également un rôle important dans la structuration de l’opéra yougoslave. La capitale serbe développe au XXe siècle une programmation mêlant grands classiques italiens, répertoire slave et créations nationales. Pour fêter son centenaire, une reprise du premier opéra serbe Na Uranku, de Stanislav Binicki, y a été joué.

En Croatie, un regain d’illyrisme encourage la création par Lisinski du premier opéra croate, Amour et Malice, donné en 1846 à Zagreb avec le recours à des chanteurs autochtones.

L’opérette fit ensuite son apparition en 1863 avec le Mariage aux lanternes, d’Offenbach, traduit en langue locale. Plus tard, Ivan Zajc, compositeur viennois renommé, participera activement à la création d’une tradition locale. Sur la côte Adriatique, Split possède un héritage lyrique influencé par l’esthétique italienne, se matérialisant notamment par son festival d’été, fondé en 1954. De son côté, le Monténégro a longtemps concentré à Cetinje une activité culturelle importante. Balkanska carica, premier opéra national monténégrin inspiré d’un livret de Nicolas Ier Petrovic Njegosh, mis en musique par l’Italien Dionisio de Sarno San Giorgio, y a été joué en 1884.

Depuis 2006, le festival Operosa programme des opéras dans différents lieux patrimoniaux du pays tout en l’ouvrant sur l’espace européen. Cet engouement pour l’art lyrique touche également le Kosovo où l’on note l’émergence d’une activité soutenue par le pouvoir politique comme en témoigne la représentation récente de l’opéra Goca e Kaçanikut, de Rauf Dhomi, réunissant des artistes issus des pays limitrophes au sein d’une nouvelle institution, l’Opéra du Kosovo. L’opéra Syrigana, légende kosovare composé par Petrit Halilaj et dont la première représentation avait eu lieu sur une montagne proche du lieu de naissance de l’artiste s’est récemment exportée à Berlin.

Ainsi, ce territoire turco-balkanique riche d’interpénétrations culturelles complexes confère à l’opéra un rôle de marqueur identitaire au sein d’un espace de dialogue artistique transfrontalier. Le paysage lyrique s’y développe au gré des empires, des réseaux diplomatiques, des influences esthétiques et des transformations politiques.

The Conversation

Frédéric Lamantia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Brève histoire de l’opéra dans les Balkans et en Turquie – https://theconversation.com/breve-histoire-de-lopera-dans-les-balkans-et-en-turquie-290883

Après les restrictions du commerce avec les colonies israéliennes, l’accord de libre-échange avec l’UE est-il menacé ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School


L’ESSENTIEL

  • Que l’on considère les importations ou les exportations, l’Union européenne est la principale partenaire commerciale d’Israël, avec 43 milliards d’euros de marchandises échangées en 2025.

  • Ces relations commerciales reposent sur un accord d’association dont le volet de libre-échange mentionne l’exigence d’étiquetage des productions issues des colonies illégales.

  • Alors que 12 pays ont déclaré vouloir engager un durcissement des restrictions commerciales, la question de la pérennité de l’accord de libre-échange continue de diviser les pays membres de l’UE.


L’Union européenne est de loin le premier partenaire commercial d’Israël. Selon les dernières données de la Commission européenne, elle représentait 31,7 % du commerce de biens d’Israël en 2025. Quelque 29,4 % des exportations israéliennes étaient destinées à l’Union et 33,1 % de ses importations en provenaient.

Le volume total des échanges de marchandises a atteint 43,3 milliards d’euros en 2025, auxquels s’ajoutaient 26,6 milliards d’euros d’échanges de services (en 2024). En revanche, Israël pèse moins de 1 % du commerce international de l’UE.

Une zone de libre-échange

Ces relations économiques sont principalement fondées sur l’accord euro-méditerranéen d’association entre l’Union européenne et Israël, entré en vigueur le 1er juin 2000 qui instaure une zone de libre-échange et accorde aux marchandises israéliennes d’importantes préférences douanières. Mais ces avantages ne s’étendent pas aux territoires occupés par Israël depuis 1967.




À lire aussi :
La contestation croissante de l’accord entre l’UE et Israël ira-t-elle jusqu’à sa suspension ?


Depuis 2004, un arrangement technique entre l’Union européenne et Israël permet aux douanes européennes d’identifier le lieu de production grâce notamment au code postal figurant sur les formulaires de déclaration des douanes. Une liste des localités situées dans les territoires occupés est établie par la Commission. Un produit provenant d’une colonie peut être importé dans l’Union, mais il ne bénéficie pas du régime tarifaire préférentiel accordé aux produits originaires d’Israël.

Cette distinction a d’ailleurs été validée par la Cour de justice de l’Union européenne dans son arrêt BRITA du 25 février 2010.

Étiquetage obligatoire de l’origine

L’absence totale de frontières entre Israël et les colonies et l’impossibilité quasi systématique d’identifier les produits des colonies étaient toutefois de nature à tromper le consommateur européen. C’est pourquoi la Commission a précisé, dans une communication interprétative de 2015, les règles relatives à l’indication de l’origine des marchandises provenant des territoires occupés.

Là encore, la jurisprudence européenne a confirmé cette obligation dans son arrêt Organisation juive européenne et Vignoble Psagot du 12 novembre 2019. La Cour de justice européenne avait alors jugé que les denrées alimentaires provenant d’un territoire occupé par Israël devaient mentionner ce territoire et, lorsqu’elles proviennent d’une colonie israélienne, également, cette provenance.

Un avis historique

Le 19 juillet 2024, l’avis consultatif de la Cour internationale de justice de l’ONU sur les conséquences juridiques des politiques et pratiques d’Israël dans le territoire palestinien occupé est venu chambouler ce fragile équilibre. La Cour précisait que les colonies de Cisjordanie et de Jérusalem-Est étaient établies et maintenues en violation du droit international.

En conséquence, les États devaient distinguer, dans leurs relations avec Israël, le territoire israélien des territoires palestiniens occupés pour ne pas entretenir de relations économiques ou commerciales susceptibles de conforter la présence illicite d’Israël dans ces territoires.

Le 18 septembre 2024, l’Assemblée générale des Nations unies a largement approuvé ces conclusions en exigeant, en outre, la fin sans délai de la présence israélienne dans le territoire palestinien occupé depuis 1967, occupation qui constitue un fait illicite de caractère continu engageant sa responsabilité internationale, et ce, au plus tard douze mois après l’adoption de la présente résolution. Cette résolution ES-10/24 avait été adoptée par 124 voix contre 14, avec 43 abstentions, la France votant en faveur du texte, contrairement notamment à l’Allemagne et à l’Italie, qui s’étaient abstenues.

De l’étiquetage à l’interdiction des produits des colonies

Se conformant à l’avis de la Cour internationale de Justice et à l’approbation de l’Assemblée générale des Nations unies, plusieurs États européens ont depuis entrepris de dépasser la simple différenciation douanière. En effet, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, l’Irlande et la Norvège ont engagé, selon diverses modalités, des initiatives visant explicitement le commerce avec les colonies. Et le mouvement s’est accéléré en septembre 2026 avec la déclaration commune du 8 septembre 2026 dans laquelle 12 pays – Canada, Danemark, Espagne, Finlande, France, Irlande, Islande, Norvège, Pologne, Portugal, Royaume-Uni et Suède – ont annoncé leur intention d’introduire des restrictions nationales au commerce des biens provenant des colonies, de soutenir des restrictions européennes ou d’envisager activement de telles mesures.

La France, le Royaume-Uni et le Canada sont même allés plus loin en annonçant explicitement qu’ils proposeront des mesures nationales destinées à interdire purement et simplement le commerce des biens issus des colonies. Pour Paris, cette décision est justifiée par l’expansion de la colonisation, les violences des colons et le projet E1 d’août 2026, qui menace la continuité territoriale d’un futur État palestinien.

Le quai d’Orsay a toutefois pris soin de préciser qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un boycott d’Israël, qu’il condamne. Les gardes des Sceaux successifs, de Michel Mercier à Éric Dupont-Moretti, avaient même tenté, via des circulaires aux procureurs, de pénaliser l’appel au boycott des produits israéliens, avant que la Cour européenne des droits de l’homme ne condamne ces mesures au nom de la liberté d’expression à la suite d’un long marathon judiciaire qui a contraint la Cour de cassation à modifier sa jurisprudence.

France 24, 2026.

Un accord qui divise

Reste une question beaucoup plus importante économiquement et politiquement : l’UE ira-t-elle au-delà des produits des colonies en remettant en cause les avantages commerciaux accordés à Israël lui-même. En effet, l’article 2 de l’accord d’association stipule expressément que les relations entre les parties et les dispositions de l’accord reposent sur le respect des droits humains et des principes démocratiques, qui en constituent un « élément essentiel ». Et cette question divise toujours au plus haut point les pays européens depuis la présentation le 17 septembre 2025 par la Commission européenne d’une proposition de suspension de certaines dispositions commerciales de l’accord d’association.

L’Espagne et l’Irlande sont parmi les partisans des mesures les plus fermes. La France a progressivement durci sa position et vient de franchir une étape supplémentaire en décidant d’interdire les produits des colonies. L’Allemagne et l’Italie, si elles ont bien condamné l’extension des colonies, en particulier le dernier projet de colonie E1, refusent toujours d’interdire le commerce avec les colonies.

Au-delà de l’impact économique finalement très marginal d’une telle interdiction, c’est sa portée juridique et surtout politique qui est cruciale et qui interroge l’essence même du projet européen. Au moment où l’Amérique de Donald Trump abuse des droits de douane pour imposer une vision dominatrice de son pays, l’Union européenne est-elle disposée à utiliser la puissance de son marché pour faire simplement respecter les principes les plus élémentaires du droit international qu’elle prétend soutenir ?

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Après les restrictions du commerce avec les colonies israéliennes, l’accord de libre-échange avec l’UE est-il menacé ? – https://theconversation.com/apres-les-restrictions-du-commerce-avec-les-colonies-israeliennes-laccord-de-libre-echange-avec-lue-est-il-menace-291884

Repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Flipo, Professeur en philosophie sociale et politique, épistémologie et histoire des sciences et techniques, Institut Mines-Télécom Business School

L’exigence de neutralité des médias pourrait concerner bien plus que le seul service public. Nabil Saleh/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le débat sur le pluralisme dans l’audiovisuel public pose une question plus large : quelles règles pour les médias ?

  • Trois principes peuvent servir de repères : neutralité, impartialité et objectivité.

  • Les appliquer suppose de repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom.


Le 27 avril 2026, la Commission d’enquête sur l’audiovisuel public présidée par le député Charles Alloncle (Union des droites) rendait son rapport. La presse retient sa volonté de réduire les dépenses et l’accent qu’il met sur la « neutralité » qui devrait caractériser en propre le service public. Le rapport évoque également un manque « d’impartialité » et reproche en substance au service public d’être trop à gauche. Mais qu’en est-il de l’espace médiatique en général ? Comment devrait-il être régulé ? Si l’on se dit que l’espace public a une vocation éducative et démocratique, à la suite par exemple du philosophe John Dewey, comment créer un espace public de qualité ?

Nos recherches ont permis d’identifier trois normes régulatrices qui devraient en être les bases : neutralité, objectivité et impartialité.

Pourquoi la neutralité ne concerne pas seulement le service public

La neutralité implique que le média n’influence pas la controverse à laquelle il s’intéresse : il ne fait qu’en rendre compte. Comment respecter cette exigence ?

Pour le rapport Alloncle, seul le service public y est contraint, les autres relevant de la liberté d’expression. Un média a donc le droit de ne s’intéresser qu’à certains faits et de choisir librement sa « ligne éditoriale ». Par exemple, on ne peut contraindre les magazines de ping-pong à parler de l’actualité internationale. C’est juste, mais seulement de manière partielle. En effet, le média ne doit-il pas avant tout servir de médiation au sein d’un public ? Telle serait la logique éducative décrite ici. Un média de ping-pong devrait médier les pongistes entre eux : faciliter leurs débats.

S’il « ventriloque » seulement une partie de son public, alors le média se sert de son pouvoir sur les représentations pour influencer le débat – comme le montrait déjà le sociologue Pierre Bourdieu au sujet de la télévision. Petit à petit, ce n’est plus le public qui débat et apprend, mais le monde médiatique qui influence les publics. Ce n’est donc pas seulement le service public qui devrait être neutre, dans cette approche, mais tous les médias.

Ajoutons que chaque média a un public : les pratiquants de volley ont leur média, les croyants le leur et ainsi de suite. Le risque est que chacun évolue dans une « bulle informationnelle » sans contact avec les autres. Il se produit alors ce qui est souvent observé sur les réseaux sociaux : une « polarisation » des débats. Chacun ne saisit plus les autres qu’au prisme de représentations simplistes.

L’Arcom, le régulateur du secteur des médias, a d’ailleurs pour mission de « garantir le pluralisme et la cohésion sociale ». Le pluralisme n’est donc pas simplement le multiple : il renvoie à cette totalité qu’est l’agencement de tous les publics à l’intérieur de médias plus généralistes. Plus le média est généraliste et donc plus il est « politique », si, par ce terme, on veut désigner le niveau le plus large de discussion, celui qui inclut tous les autres.

Mais comment réguler les médias généralistes entre eux ?

Cette question se pose pour l’ensemble des médias, et pas seulement pour le service public. L’Arcom devrait tout d’abord vérifier que les médias sont neutres par rapport à leur public : qu’ils ne le manipulent pas. Puis il devrait vérifier qu’il existe bien un « super-média » généraliste les agrégeant tous, de telle manière à organiser la neutralité générale de l’espace public. C’est ce qui devrait peut-être revenir à quelque chose comme un « service public ». C’est l’ensemble de l’espace médiatique qu’il doit réguler en organisant les discussions de telle manière à éviter la fragmentation. Dans ce cas, il ne peut pas être un média parmi d’autres. Il doit être identifié comme généraliste de niveau supérieur et la ligne éditoriale des autres médias doit être clairement affichée comme étant partielle.

Le problème se comprend en distinguant l’argumentation de la persuasion. La première consiste à convaincre un public virtuellement universel, comme si tous les publics étaient face à nous. La seconde cherche à convaincre un public particulier, au besoin en utilisant les préjugés et ignorances qu’il nourrit sur d’autres publics particuliers, qui sont absents.

Comment vérifier ? L’Arcom ne suffit pas. Les publics eux-mêmes doivent pouvoir être représentés et juger de la neutralité des médias, à l’exemple des baromètres qui sont demandés à France Télévisions (art. 20 du décret). Ceux-ci doivent être rendus publics.

Qui parle au nom du public ? Le problème de l’objectivité

L’objectivité est plus complexe qu’elle n’en a l’air. Elle ne renvoie pas seulement à « la factualité », c’est-à-dire à l’adéquation des mots par rapport aux faits. Elle doit aussi rendre compte sans distorsion des motivations et justifications des acteurs. C’est ce que le sociologue Max Weber entendait par « neutralité en valeur ». Elle doit enfin s’interroger sur la délimitation des controverses et les effets de storytelling que la sélection des faits peut générer : par exemple, ne parler d’une population que sous l’angle des problèmes qu’elle pose.

La plus grosse faille concernant l’objectivité a sans doute été identifiée par le sociologue Pierre Bourdieu : ce pouvoir des médias de parler au nom « des Français » sans s’assurer de l’objectivité de leurs propos. « Les Français » pensent-ils vraiment ce que certains journalistes leur font dire, en particulier ceux qui donnent leur avis sur tous les sujets ? L’objectivité ne peut pas être assurée par des généralistes. Les médias doivent plutôt faire appel à des experts de tous ordres, partant du principe que tout citoyen est expert d’un domaine particulier. Par exemple, les habitants d’une ville ou d’une vallée connaissent mieux leur environnement que tout autre, et c’est aussi le cas des praticiens expérimentés d’un métier.

La Charte d’éthique des journalistes prévoit d’ailleurs que donner son avis ne fait pas partie des attributions de la profession. Vu la complexité de la vérité, un minimum de culture épistémologique (l’étude critique de la façon dont un savoir est produit, prouvé et accepté) devrait en outre être exigé, de telle manière à pouvoir jauger du périmètre de validité d’une affirmation. Comme le montrent nos recherches, les manières d’animer une controverse peuvent rester diverses : avocat du diable, déclarer ses intérêts, défendre une position, chercher à être objectif, etc. Comme l’a démontré Kant, toutes ces positions ont leurs forces et leurs faiblesses du point de vue pédagogique.

Enfin les médias « d’information » devraient être identifiés comme tels, distingués des autres. Un label étroitement contrôlé devrait les identifier. Un média d’information est un média argumentatif, par opposition à un média de divertissement ou, pire, un média de persuasion, suivant les distinctions proposées plus haut.

Peut-on être impartial sans parler à tout le monde ?

L’impartialité se définit comme la prise en compte de tous les avis dans le débat. Elle est relative à un public, elle aussi. De même que les lecteurs d’un magazine de ping-pong s’attendent à des nouvelles du secteur et qu’ils écartent le reste, les lecteurs de droite attendent qu’on leur parle de sécurité et ceux de gauche d’égalité (pour schématiser). L’enjeu est dès lors celui qui a été évoqué plus haut : pour éviter la formation de « bulles informationnelles » et de médias de persuasion, la neutralité doit être respectée et tout public partiel doit être mis en relation avec un autre, en montant ainsi en généralité.

Les médias les plus intolérants devraient peut-être être interdits. Le rapport Alloncle le reconnaît d’ailleurs : « La liberté d’expression n’est cependant pas absolue. L’article 4 de la Déclaration de 1789 pose lui-même le principe de sa limitation : la liberté “consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui”, ses bornes ne pouvant être “fixées que par la loi”. […] C’est dans ce cadre contraint, et non dans un espace de liberté illimitée, que s’exercent les droits et obligations de l’audiovisuel public » (p. 88).

Ces limites reposent sur ce que l’épistémologue Karl Popper appelait le « paradoxe de la tolérance » : tolérer l’intolérable détruit la tolérance. Qui doit en décider ? Fixer des bornes à la liberté d’expression est une question controversée et devrait donc échapper aux médias dits « d’opinion », qui marquent par là leur partialité. On peut imaginer des conventions de citoyens.

Trois exigences : une même boussole pour les médias

Neutralité, objectivité, impartialité : aucune des trois normes ne peut facilement être atteinte. Ce sont des idéaux régulateurs au sens de Kant, c’est-à-dire des directions idéales qui indiquent un horizon que l’on ne peut jamais atteindre entièrement. Il est cependant nécessaire d’en faire une boussole si l’espace public a vocation à éclairer les décisions en situation controversée. Dans tous les cas, l’Arcom devrait s’assurer que les médias permettent à leurs publics d’apprendre, et non d’être pris dans des bulles informationnelles qui sont parfois sciemment organisées par les propriétaires des médias, à l’exemple de l’usage qu’Elon Musk fait de X.

The Conversation

Fabrice Flipo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Repenser le rôle des médias, des journalistes et de l’Arcom – https://theconversation.com/repenser-le-role-des-medias-des-journalistes-et-de-larcom-286453

Peut-on ignorer les implications sécuritaires de la « starlinkisation » du réseau Internet en Afrique ?

Source: The Conversation – in French – By Maxim Haba, Docteur en droit public, Université de Bordeaux


L’ESSENTIEL

  • La généralisation de la connexion Internet par voie satellitaire en Afrique s’illustre par l’implantation du fournisseur d’accès à Internet Starlink dans plus de la moitié des 54 États africains.

  • Cette « starlinkisation » de l’accès à Internet en Afrique est perçue comme une aubaine pour lutter contre la fracture numérique, car elle permet d’accéder à un Internet à haut débit même dans les zones isolées.

  • Cependant, la « nouvelle manne » technologique de la société SpaceX n’est pas sans incidence sur les activités militaires en Afrique.


Comme Janus, le dieu de la mythologie romaine, la « starlinkisation » de l’accès à Internet en Afrique présente deux visages antinomiques. D’un côté, il est fréquemment affirmé que la connexion à Internet que permettent les constellations de satellites en orbite basse de Starlink représente du « pain bénit » pour le renforcement de la connectivité sur le continent, eu égard aux multiples défaillances du réseau Internet en Afrique, fourni essentiellement par les infrastructures terrestres (câbles sous-marins et antennes relais). De l’autre côté, la généralisation de l’accès à Internet satellitaire, en particulier via le réseau Starlink, présente des enjeux militaires et sécuritaires prégnants en Afrique.

Une expansion supervisée

Au regard de l’essor de Starlink, les autorités africaines chargées de la régulation du secteur du numérique et des télécommunications sont tiraillées entre deux options : l’autorisation du réseau développé par SpaceX au moyen des licences d’exploitation, et l’interdiction des services du fournisseur d’accès Internet sur leurs territoires.

Aujourd’hui, plus de la moitié des États africains autorisent l’implantation et l’utilisation du réseau Internet par satellite Starlink. À côté de cette tentative de légalisation ou de régulation du réseau, se développe sur le continent un usage clandestin de Starlink non moins important, particulièrement dans les États qui interdisent toute commercialisation de ce dispositif.

Des usages sécuritaires faussement bénéfiques

Le système Starlink est perçu comme susceptible de présenter un intérêt opérationnel pour les forces de défense et de sécurité africaines positionnées dans des zones blanches ou isolées. Il leur permettrait de disposer d’une connexion Internet à haut débit adaptée aux conditions météorologiques extrêmes pour le fonctionnement des moyens de télécommunications (drones, téléphones, ordinateurs, GPS, etc.) déployés au soutien de leurs missions.

Cependant, un tel usage s’avère problématique à deux titres. D’une part, en matière de technologies numériques, le risque zéro n’existe pas. Les dispositifs technologiques les plus fiables peuvent avoir des portes dérobées ou présenter des vulnérabilités. La connexion par voie satellitaire ne fait pas exception à cette règle. Ainsi, outre le fait qu’elles soient hébergées en dehors du continent africain, les données sensibles issues des usages militaires et sécuritaires des satellites de SpaceX par les États africains sont susceptibles d’être interceptées par des satellites appartenant à d’autres États, notamment à des fins d’espionnage et de déstabilisation.

D’autre part, dans un contexte où les projets de constellations souveraines (comme IRIS, Northrop Grumman et York Space) se multiplient aussi bien en Europe qu’aux États-Unis afin de limiter la dépendance numérique à SpaceX, ce serait pour les États africains une erreur stratégique que de faire transiter à jamais leurs données sensibles (de nature militaire et sécuritaire) via les satellites d’un géant du numérique soumis à une législation étrangère.

Un possible usage détourné de Starlink par les groupes armés

Le modèle économique de SpaceX semble consister à rendre Starlink accessible en facilitant l’abonnement et l’installation de l’équipement (fourni dans un kit compact et portable). Cette facilité d’accès au dispositif aussi bien dans les pays africains qui l’autorisent que dans ceux qui l’interdisent favorise un usage militaire détourné de Starlink. Plus précisément, les groupes armés ou terroristes actifs en Afrique peuvent utiliser Starlink à des fins opérationnelles, précisément pour communiquer, diffuser des contenus apologistes et coordonner leurs actions sur le terrain, tout en échappant aux possibilités d’interception de leurs données de télécommunications par les autorités militaires et policières.

Cet usage détourné de Starlink à des fins terroristes semble prendre de l’ampleur particulièrement au Sahel.

Des garde-fous existants mais fragiles

Dans l’espoir de garder le contrôle sur la connectivité via Starlink, plusieurs États africains font le choix d’autoriser son déploiement et sa commercialisation sur leurs territoires.

Concrètement, en délivrant une licence ou une autorisation d’exploitation de Starlink, ces États s’assurent tout d’abord de l’enregistrement de chaque kit Starlink auprès des autorités de régulation à des fins de contrôle. Ensuite, la licence leur confère le droit de mettre à la charge du fournisseur d’accès à Internet des obligations spécifiques. Ainsi, en cas de non-respect d’injonctions gouvernementales de restriction ou de blocage total ou partiel du réseau par l’entreprise, les États pourraient brandir la carte de la suspension ou de l’annulation de ses activités sur leurs territoires.

Cependant, il semble difficile d’imaginer que ces États puissent enjoindre à SpaceX de leur permettre d’accéder aux données de communication ayant transité par ses satellites, comme ils le feraient face aux opérateurs de télécommunications traditionnels. La raison est simple : les États africains ne contrôlent ni les infrastructures du réseau satellitaire, ni les données et encore moins les décisions prises par SpaceX.

Les États réfractaires à la « starlinkisation » du réseau Internet sur leurs territoires peuvent déployer des systèmes de brouillage des fréquences dans une zone donnée afin d’empêcher l’usage militaire de Starlink par les groupes armés. Mais étant donné que ces systèmes de brouillage sont généralement mis sur le marché par des entreprises privées, leur utilisation accentue encore la dépendance numérique des États africains.

L’Afrique peut-elle échapper à la dépendance vis-à-vis de structures étrangères ?

Bien qu’il s’agisse d’une option favorisant un accès universel garanti à un réseau Internet haut débit, l’essor de la connexion Internet satellitaire en Afrique présente de réels enjeux sécuritaires et militaires.

De surcroît, l’utilisation du réseau Starlink à des fins de défense et de sécurité par les États africains accroît leur dépendance numérique à l’égard d’un opérateur technologique privé et étranger dont ils ne contrôlent ni les infrastructures ni les données.

Face aux défaillances liées à la connexion Internet via les infrastructures terrestres, il serait pertinent de mettre en place des projets de constellations souveraines ou africaines afin de garantir une connexion Internet par voie satellitaire sans dépendance étrangère subie.

The Conversation

Maxim Haba est docteur en droit public de l’Université de Bordeaux. Il est spécialisé en droit public du numérique. Il est également délégué territorial du Défenseur des droits et fondateur de l’association Lextic.

– ref. Peut-on ignorer les implications sécuritaires de la « starlinkisation » du réseau Internet en Afrique ? – https://theconversation.com/peut-on-ignorer-les-implications-securitaires-de-la-starlinkisation-du-reseau-internet-en-afrique-290198

Quiz – Les tout premiers influenceurs au monde étaient français et sont nés après la Révolution

Source: The Conversation – in French – By Julien Talbot, Responsable de la stratégie digitale, The Conversation

Et si les influenceurs existaient bien avant Internet ? Bien avant Instagram et TikTok, des personnalités orientaient déjà les façons de s’habiller, de manger, de décorer son intérieur… et même de vivre. Apprenez-en plus sur ces influenceurs de l’après-Révolution et découvrez comment leurs recommandations se diffusaient sans réseaux sociaux.

Avant de jouer, prenez quelques minutes pour lire l’article « Les tout premiers influenceurs au monde étaient français et sont nés après la Révolution ».

3, 2, 1… À vous de jouer !



Pour recevoir le quiz chaque semaine dans votre boîte mail, abonnez-vous à notre newsletter hebdomadaire le Débrief.

Chaque samedi, un pas de côté sur l’actu pour mieux comprendre le monde qui nous entoure.Alors que la Banque centrale européenne prépare les futurs billets en euros et fait voter le public sur leurs nouveaux graphismes, savez-vous vraiment ce qui se cache derrière une simple coupure ?

Du papier aux techniques d’impression et aux dispositifs de sécurité, testez vos connaissances sur les secrets de fabrication de nos billets.

The Conversation

– ref. Quiz – Les tout premiers influenceurs au monde étaient français et sont nés après la Révolution – https://theconversation.com/quiz-les-tout-premiers-influenceurs-au-monde-etaient-francais-et-sont-nes-apres-la-revolution-292180