Source: The Conversation – in French – By Laurence Charton, Sociodémographe, Institut national de la recherche scientifique (INRS)
Avec un indice synthétique de fécondité (ISF) de 1,33 enfant par femme en 2024, le Québec atteint son niveau le plus bas de son histoire démographique.
Ce chiffre, bien inférieur au seuil de remplacement des générations (2,1), alimente des débats récurrents sur le « déclin de la fécondité » ou l’« hiver démographique ». Ces formules masquent toutefois la complexité des dynamiques démographiques en jeu et les réponses politiques qu’il conviendrait d’adopter.
Sociologue et démographe, professeure titulaire à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), je m’intéresse aux conditions sociales qui conditionnent les choix et comportements reproductifs, notamment le fait d’avoir – ou de ne pas avoir – des enfants. C’est dans cette perspective que j’interroge ici ce que la baisse de la fécondité au Québec révèle, et ce qu’elle nous invite à repenser collectivement.
Trois phénomènes distincts derrière l’idée de « déclin »
L’expression « déclin de la fécondité » renvoie en réalité à trois phénomènes démographiques différents.
D’abord, le report des naissances. Au Québec, l’âge moyen à la première maternité dépasse aujourd’hui 30 ans, contre 25 ans en 1975, ce qui fait mécaniquement baisser les taux annuels de fécondité aux âges de la vingtaine, mais sans refléter nécessairement le nombre final d’enfants par femme.
Ensuite, la part des femmes sans enfant. Ce phénomène demeure cependant relativement stable, notamment au Québec depuis la génération 1965, contredisant ainsi dans la foulée l’idée d’un rejet de la maternité ou d’une montée du « non-désir d’enfant ».
Enfin, le nombre moyen d’enfant par femme en fin de vie reproductive. Avec un nombre d’enfants plus faible pour les générations actuelles comparativement aux précédentes, c’est ce phénomène qui contribue le plus aujourd’hui – au Québec et ailleurs – à la baisse de la fécondité.
Un écart persistant entre désirs et réalisations
Les études montrent que dans tous les pays occidentaux, les femmes et les hommes souhaitent encore en moyenne deux enfants. Pourtant, la plupart des personnes ne concrétisent pas leurs projets parentaux. Cet écart persistant suggère ainsi que la dénatalité ne vient pas des personnes elles-mêmes, mais de leurs conditions de vie.
Les aspirations reproductives n’ont pas diminué au cours des dernières décennies, mais les conditions structurelles se sont dégradées : logement cher et rare, insécurité locative, marché du travail précaire, horaires flexibles et atypiques, et inégalités persistantes dans le partage des responsabilités parentales, influencent surtout négativement la décision des couples d’avoir un deuxième ou un troisième enfant. Plus particulièrement, ces conditions structurelles sont plus susceptibles de décourager les femmes, qui assument davantage que les hommes les charges domestiques et familiales
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Au Québec, les régions où la fécondité est plus élevée sont d’ailleurs celles où l’accès au logement est encore globalement plus facile, comme en Chaudière-Appalaches, au Saguenay–Lac-Saint-Jean ou en Abitibi-Témiscamingue. Ces régions sont également celles qui permettent aux couples de compter le plus souvent sur le soutien de leur réseau familial.
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Ce que montrent les comparaisons internationales
En 2023, la France enregistre un ISF à 1,59 (le plus élevé d’Europe), tandis que les pays nordiques oscillent entre 1,43 et 1,49, et que le Québec se rapproche de l’Allemagne (1,38) et du Canada dans son ensemble.
Ces différences ne reflètent pas des écarts dans les intentions de fécondité, mais plutôt des choix politiques. Les études comparatives montrent, par exemple, que les primes et allocations à l’enfant n’ont pas d’effet durable sur la fécondité. Les politiques efficaces sont celles qui combinent services de garde accessibles, congés parentaux bien rémunérés et partagés, logement abordable et flexibilité réelle du travail.
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Le Québec en a d’ailleurs déjà fait la démonstration avec une remontée notable de la fécondité au tournant des années 2000 lors de la mise en place des centres de la petite enfance (CPE) et du régime québécois d’assurance parentale (RQAP). Avant que cette dynamique ne s’essouffle, ces politiques avaient su réduire concrètement les obstacles à la parentalité en allégeant le poids financier et organisationnel qui pèse sur les familles. Cependant, la saturation progressive des services de garde, la flambée des coûts du logement et l’incapacité des pouvoirs publics à adapter leurs interventions aux nouvelles réalités des ménages (familles monoparentales, horaires atypiques, précarité d’emploi) ont fini par éroder les gains obtenus, faute d’une vision politique capable d’accompagner l’évolution profonde des structures familiales et sociales.
Une question de conditions, non d’incitatifs
Le niveau de fécondité reflète la cohérence entre politiques publiques et aspirations familiales.
Lorsque les intentions restent stables, mais que les réalisations diminuent, c’est le signe que les conditions matérielles et organisationnelles ne suivent plus. Miser sur des incitatifs ponctuels ou des slogans comme le « réarmement démographique » risque d’avoir peu d’effets, voire d’en aggraver la situation par rejet de l’idéologie associée (rhétorique nataliste et survie nationale).
Soutenir la fécondité implique ainsi de parler de droits à la parentalité plutôt que de devoirs, de viser la réalisation des désirs plutôt que la hausse des chiffres, de cibler autant les hommes que les femmes, et de reconnaître aussi le droit de ne pas avoir d’enfant.
Il s’agit en d’autres mots de permettre aux personnes qui souhaitent des enfants de les avoir dans de bonnes conditions.
La fécondité comme révélateur social
La fécondité est un indicateur de la capacité d’une société à offrir à ses membres des conditions favorables pour se projeter dans l’avenir.
Dans ces conditions, l’enjeu du « déclin de la fécondité » concerne moins la baisse du nombre d’enfants en soi, que la fragilisation de cette capacité de projection. La société doit offrir des conditions permettant aux personnes qui souhaitent des enfants de les avoir et de les accompagner sans que cela ne mette en péril leur équilibre individuel, conjugal, familial, professionnel ou économique.
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Laurence Charton a reçu des financements de CRSH, FRQ, INRS, Secrétariat à la condition féminine (gouvernement du Québec).
– ref. Moins d’enfants, mêmes désirs : que révèle la baisse de la fécondité ? – https://theconversation.com/moins-denfants-memes-desirs-que-revele-la-baisse-de-la-fecondite-277345
