Mobilité urbaine : le meilleur algorithme ne sert à rien si personne ne lui fait confiance

Source: The Conversation – in French – By Prakash Gawas, Researcher, Polytechnique Montréal

Nous n’avons jamais autant su comment les villes bougent, mais transformer ce savoir en trajets plus fluides, plus propres et plus équitables reste un défi. Le principal obstacle à la mobilité durable n’est peut-être pas technologique, mais politique et organisationnel.


En effet, des applications suivent les autobus en temps réel, des capteurs comptent voitures et piétons, des algorithmes anticipent les embouteillages… L’intelligence numérique, qui permet de développer des méthodes analytiques fondées sur les données, promet même aux réseaux de bus d’ajuster leur fréquence à la demande ou de faire des livraisons coordonnées avec moins de véhicules. Et pourtant, traverser une ville reste souvent une épreuve : pannes, congestion, livraisons en double file qui bloquent autobus et cyclistes, quart de nuit qui se termine quand le métro ne passe plus, etc.

Cependant, améliorer la mobilité urbaine sans augmenter les émissions ni les inégalités d’accès suppose précisément de mieux exploiter les données déjà disponibles plutôt que de construire davantage d’infrastructures. Un constat se dessine : les données de mobilité sont encore mal exploitées. Elles ne transforment la mobilité que si elles sont partageables, représentatives et actionnables.

Comment, dans ces conditions, faire des données un véritable levier de transport durable ?

C’est la question que nous avons explorée avec des chercheurs en transport et recherche opérationnelle venant du GERAD, du CIRRELT, de la SCRO et des acteurs québécois de la mobilité, notamment lors d’un symposium tenu le 17 mars 2026 à HEC Montréal.


Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connaît de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, The Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.

Ce que les données ne voient pas

Tout d’abord, les données utilisées doivent refléter la réalité. Des travaux menés à Toronto l’ont montré : des itinéraires de livraison optimaux avec les données classiques disponibles étaient souvent ignorés des conducteurs, qui savaient qu’une intersection était impraticable ou préféraient une route familière. Lorsque les recommandations sont conçues pour « faire sens » à leurs yeux, elles sont bien mieux suivies.

Or, pour que ces recommandations reflètent la réalité, encore faut-il des données qui décrivent correctement les déplacements des usagers. La mobilité durable se joue alors principalement sur la qualité et le partage des données plutôt que sur d’autres innovations attendues comme l’intégration tarifaire. La circulation des données, c’est-à-dire le partage fluide des informations entre usagers, opérateurs et agences publiques, devient alors l’enjeu central de la mobilité durable.




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C’est dans cette perspective que des acteurs québécois de la mobilité agissent déjà. L’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) prépare ainsi un carrefour de données ouvertes inspiré de Londres, où la politique d’ouverture de Transport for London génère, selon une analyse de Deloitte, jusqu’à 130 millions de livres de valeur par an. Le partage des données se traduit par des déplacements plus nombreux, du temps de trajet épargné par les usagers grâce aux applications de planification en temps réel, de la valeur ajoutée créée par plus de 600 applications développées à partir de ces données, utilisées par plus de 40 % des Londoniens. Le tout sans investissement public additionnel.

Mais cette volonté de partage se heurte à une logique inverse du côté des acteurs privés : dès qu’une plate-forme cherche à devenir dominante, garder les données pour soi devient un avantage concurrentiel, freinant l’ensemble de l’écosystème. Transit, une application multimodale présente dans plus de mille villes, l’a observé directement : de nombreuses agences de transport souhaitent ouvrir leurs données, mais des acteurs privés ralentissent le mouvement.

Trois tensions principales freinent ce partage de données : le manque de normes communes, la mauvaise représentation des usagers et la perte d’informations.




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Des données qui ne se parlent pas

La première tension est prosaïque : il n’existe souvent pas de normes communes pour collecter et formater les données de mobilité. Résultat, les jeux de données d’un opérateur se combinent mal avec ceux d’un autre, et l’information reste cloisonnée là où il faudrait la croiser. À Montréal, les règles de stationnement en sont un exemple : chaque arrondissement gère ses règles différemment, rendant l’unification compliquée à l’échelle de la ville.

Sans normes communes, même les meilleures données restent difficiles à exploiter : un algorithme entraîné sur les données d’un réseau ne peut pas être directement appliqué à un autre, et les décisions prises à l’échelle d’un opérateur ne peuvent pas être optimisées à l’échelle du système entier. L’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité des systèmes à échanger et utiliser les données des uns et des autres, est la condition pour que l’intelligence numérique produise des gains réels à l’échelle de la ville.

Par ailleurs, les sociétés de transport ne sont pas toujours propriétaires de leurs propres données selon les contrats de collecte passés avec des entreprises privées. Sans référentiel partagé et accord entre acteurs, chacun optimise dans son silo, et les gains réalisables à l’échelle du système entier restent hors d’atteinte.




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Qui est représenté dans les données ?

La deuxième tension touche à la représentation. Les systèmes sont pensés pour un usager « moyen » qui n’existe pas. Or, les moins bien servis sont souvent les moins présents dans les données qui servent à concevoir ces systèmes. Ce n’est pas qu’un enjeu statistique : ces usagers dépendent le plus du transport collectif. Des enquêtes plus inclusives permettraient de les rendre visibles.

C’est précisément l’enjeu que l’ARTM cherche à adresser : repérer où se creuse l’écart entre l’offre et la demande, en particulier là où se concentrent les populations vulnérables. Des données plus représentatives permettraient par exemple d’identifier les zones où l’absence de service contraint les ménages à faibles revenus à posséder une voiture alors qu’un ajustement de fréquence ou de tracé suffirait à les en dispenser.

Améliorer le service suppose donc de comprendre des comportements et des besoins réels, et cela commence par collecter des données qui reflètent qui utilise vraiment le réseau, et qui en est exclu.


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Anonymiser sans rendre inutile

La troisième oppose vie privée et utilité. Pour protéger les usagers, on anonymise les données, mais une anonymisation aveugle peut effacer l’information même qui les rendait précieuses. Impossible, par exemple, de relier la consommation d’un autobus électrique à un style de conduite pour apprendre à rouler plus sobrement. Protéger les usagers et bien les servir tirent dans des directions opposées.

De nombreuses recherches illustrent l’importance d’avoir le profil et les préférences des utilisateurs pour cibler l’offre. Par exemple, les recherches sur l’autopartage menées avec Communauto montrent que si le service venait à disparaître, une part importante de ses membres achèteraient une voiture, entraînant une hausse directe du nombre de véhicules privés en circulation. Ce bénéfice environnemental n’a pu être quantifié que parce que les usagers acceptent de divulguer leurs données de déplacement. Il en est de même pour les bornes de recharge de voiture : les conducteurs sont très différents les uns des autres, et un réseau conçu comme s’ils étaient identiques sature à certains endroits et reste désert ailleurs.

L’algorithme n’est pas l’obstacle

Ces trois freins ont un point commun : aucun n’est d’ordre technique. La pression sur les routes, elle, ne faiblit pas : avec l’essor du commerce en ligne, le nombre de véhicules de livraison pourrait croître de plus de 60 % dans le monde d’ici 2030 et la livraison par drone gagne les villes plus vite que les règles ne s’écrivent.

L’intelligence numérique n’est pas encore le frein. Ce sont les systèmes d’incitatifs, de normes, de confiance et de volonté politique qui décident si de meilleurs outils deviennent de meilleures villes. La recherche continue d’avancer, mais l’écart se creuse avec les conditions pour l’exploiter. Combler cet écart est un défi de gouvernance et aucun algorithme ne le relèvera seul.

La Conversation Canada

Antoine Legrain a reçu des financements du FRQNT.

Olivier Bahn a reçu des financements de plusieurs organismes subventionnaires de la recherche, notamment le CNRC, le CRSNG, le FRQ et Mitacs.

Camille Pinçon, Okan Arslan et Prakash Gawas ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Mobilité urbaine : le meilleur algorithme ne sert à rien si personne ne lui fait confiance – https://theconversation.com/mobilite-urbaine-le-meilleur-algorithme-ne-sert-a-rien-si-personne-ne-lui-fait-confiance-287434

Le coup d’État manqué au Niger rappelle aux dirigeants militaires leurs promesses

Source: The Conversation – in French – By Salah Ben Hammou, Nonresident Research Fellow, Rice University

Le régime militaire du Niger, dirigé par le général Abdourahamane Tchiani, a dû faire face à son plus grand défi le 29 août 2026 depuis son arrivée au pouvoir en 2023. Pendant plusieurs heures, des soldats se sont affrontés avec les forces loyales à la junte dans toute la capitale, Niamey, dans ce qui semblait être une tentative de prise de pouvoir. La situation s’est ensuite stabilisée et les autorités militaires ont affirmé avoir repris le contrôle des sites stratégiques.

Cet épisode est survenu après une année au cours de laquelle la violence djihadiste a atteint à plusieurs reprises la capitale nigérienne. Mais cette fois-ci, la menace provenait de l’intérieur même des forces armées.

Plus précisément, l’implication présumée de jeunes officiers subalternes et de soldats de première ligne met en évidence une vulnérabilité inhérente aux juntes militaires.

En tant que spécialiste des coups d’État militaires ayant publié des travaux sur l’Afrique de l’Ouest et au-delà, je considère le récent coup d’État au Niger comme s’inscrivant dans un cercle vicieux dangereux où le régime militaire se heurte à une insurrection prolongée.

À mesure que les juntes centralisent le pouvoir sans parvenir à améliorer la sécurité, elles peuvent susciter un mécontentement au sein même de l’institution qui soutient leur régime. Les officiers subalternes supportent les coûts d’un conflit non résolu tout en n’ayant que peu d’influence sur la manière dont il est mené. La frustration sur le champ de bataille peut se transformer en mécontentement politique dans les rangs de l’armée.

Des pressions similaires sont apparues au Burkina Faso et au Mali, où les auteurs des coups d’État ont eu du mal à tenir leurs promesses en matière de sécurité. Le problème peut devenir autoentretenu : plus les insurrections persistent, plus il devient difficile pour les juntes de maintenir la cohésion au sein des forces armées.

Les événements récents suggèrent que la crise sécuritaire au Niger a généré précisément ce type de pression au sein de l’armée. Plus largement, ils montrent que les guerres qui ont contribué à porter les juntes du Sahel au pouvoir pourraient désormais menacer leur maintien au pouvoir.

Insécurité persistante et pouvoir personnalisé

Lorsque le président démocratiquement élu Mohamed Bazoum a été renversé en 2023, Tchiani, l’ancien commandant de sa Garde présidentielle, a accusé le gouvernement de corruption et d’incapacité à contenir l’insurrection menée par le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et la Province de l’État islamique au Sahel (ISSP).

Tchiani a déclaré que « l’approche sécuritaire de Bazoum n’a pas apporté la sécurité au pays malgré de lourds sacrifices ». Sa prise de pouvoir était nécessaire pour sauver le Niger d’une « disparition progressive et inévitable », a-t-il fait valoir.

Trois ans plus tard, ces paroles résonnent encore. La situation sécuritaire sous le régime militaire s’est fortement dégradée, le JNIM et l’ISSP étendant la portée de leurs attaques. Le nombre de victimes civiles et militaires a bondi depuis le coup d’État de 2023, approchant les 2 000 rien qu’en 2025.

Les violences se sont également rapprochées du centre du pouvoir. En janvier et juin 2026, des attaques ont touché Niamey, notamment l’aéroport.

La détérioration de la situation sécuritaire contraste avec le renforcement et la personnalisation du pouvoir par Tchiani.

En 2025, il a officialisé son emprise en devenant président de transition, prolongeant de fait le régime militaire mis en place par le coup d’État de 2023 jusqu’en 2030 au moins.

Dans le même temps, les partis politiques ont été dissous. Des officiers de haut rang proches de Tchiani ont accédé à des postes politiquement sensibles et acquis de l’influence au sein de l’administration.

La consolidation du pouvoir par l’armée ne signifie pas pour autant que la junte bénéficie d’un soutien durable au sein de ses propres rangs.

Les coups d’État, comme celui de 2023, peuvent dans un premier temps susciter un large soutien, mais ce soutien peut s’éroder lorsque les nouveaux dirigeants ne tiennent pas leurs promesses. Cela vaut tout particulièrement pour les officiers subalternes, qui subissent de plein fouet l’aggravation de l’insurrection.

Le Niger avait déjà montré des signes de ce fossé grandissant. En 2025, un officier subalterne a publiquement mis en cause le général Moussa Salaou Barmou, un haut responsable de la junte, au sujet de la conduite de la lutte contre l’insurrection et des ressources mises à la disposition des troupes.

Plus tôt dans l’année, des soldats d’une garnison de Termit se sont mutinés en raison de leurs mauvaises conditions de vie, de la pénurie de fournitures essentielles et d’un sentiment d’abandon par la capitale. Lorsque des officiers supérieurs se sont rendus sur place par avion pour négocier, les soldats les ont retenus, ce qui constituait une violation flagrante de la chaîne de commandement.

Parmi les putschistes d’août 2026 figuraient des soldats de première ligne déployés dans le sud-ouest du Niger, où l’ISSP a infligé certaines des pertes les plus lourdes aux forces armées. Comme à Termit, les pénuries de ravitaillement et d’autres ressources ont alimenté la frustration parmi les troupes.

Un défi régional ?

Le Niger n’est pas le seul pays confronté à ce dilemme. Des officiers de l’armée au Mali et au Burkina Faso, membres de l’Alliance des États du Sahel, sont arrivés au pouvoir en promettant de résoudre les crises sécuritaires qui avaient miné gouvernements qu’ils ont renversés.

Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré et d’autres officiers subalternes ont renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba en septembre 2022 après l’avoir accusé de ne pas avoir réussi à endiguer l’insurrection.

Traoré est désormais confronté à un défi similaire, après avoir fait l’objet d’allégations répétées de projets de coup d’État.

Au Mali, une offensive menée par le JNIM et le Front de libération de l’Azawad a atteint Bamako le 25 avril 20226 et a coûté la vie au ministre de la Défense, le général Sadio Camara, ce qui a conduit le chef de la junte, Assimi Goïta, à assumer lui-même le portefeuille de la Défense.

Les juntes ont également modifié leur manière de mener ces guerres. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont retirés de la Communuauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), abandonnant ainsi un cadre régional important pour la coopération en matière de sécurité, tout en se tournant de plus en plus vers la Russie et son Africa Corps pour obtenir un soutien militaire.

Ce nouveau partenariat a aidé les régimes à se protéger contre les défis, mais n’a guère contribué à endiguer les insurrections.

C’est là le cercle vicieux auquel sont confrontés ces régimes. Les insurrections prolongées exercent une pression croissante sur les chefs militaires qui accèdent au pouvoir en promettant d’y mettre fin. Une gouvernance de plus en plus personnalisée laisse aux officiers subalternes et aux soldats de première ligne peu de prise sur la conduite de la guerre, alors même qu’ils en paient le prix le plus lourd. Le mécontentement remonte la chaîne de commandement, incitant les soldats à contester l’autorité de leurs supérieurs.

The Conversation

Salah Ben Hammou does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Le coup d’État manqué au Niger rappelle aux dirigeants militaires leurs promesses – https://theconversation.com/le-coup-detat-manque-au-niger-rappelle-aux-dirigeants-militaires-leurs-promesses-291929

Une nouvelle solution pour lutter contre le dépérissement de la vigne dans les vignobles alsaciens

Source: The Conversation – France in French (2) – By Christelle Delaite, professeur en chimie macromoléculaire, Université de Haute-Alsace (UHA)

Vignoble de Wihr-au-Val, dans le Haut-Rhin. Virginie Wetta, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Dans les vignobles, les maladies du bois font des ravages.

  • Un nouveau produit, le subsalicylate de bismuth, présente des résultats très prometteurs.

  • Découvrez comment il a été développé et comment les viticulteurs pourront s’en saisir.


Le monde de la viticulture fait face, depuis plusieurs décennies, à un mal qui le ronge : les maladies du bois (MDB) de la vigne telles que l’Esca ou le dépérissement au Botryoshpaeriaceae aussi appelé BDA (Black Dead Arm). Ces maladies engendrent des catastrophes économiques mondiales estimées à 1,5 milliard de dollars par an (environ 1,3 milliard d’euros), ce qui est extrêmement dommageable notamment pour la France, premier pays exportateur de vins au monde.

En effet, ces maladies entraînent de façon quasi systématique la mort des ceps (les troncs des vignes), obligeant les viticulteurs à arracher, replanter et surtout patienter. Il faut compter en moyenne 5 années avant que le jeune cep ne soit productif ce qui implique des pertes économiques colossales mais aussi une baisse de la qualité des vins.

Remplacer un produit efficace mais dangereux

Avant 2001, il était possible pour les viticulteurs français d’utiliser un produit antifongique extrêmement efficace dans la lutte contre deux maladies du bois de la vigne, l’Esca et le dépérissement au Botryoshpaeriaceae : l’arsénite de sodium, produit interdit du fait de sa toxicité, tant pour l’humain que pour l’environnement. Malheureusement, à ce jour il n’existe aucun produit phytosanitaire commercialisé ayant une efficacité similaire du fait de la difficulté de combiner efficacité antifongique, absence de toxicité humaine et environnementale et répondant aux contraintes réglementaires actuelles.

De nombreuses recherches ont vu le jour ces dernières décennies, à travers le monde, afin de pallier ce manque de solution efficace pour le traitement des MDB. En France, la mise en place par le gouvernement du plan Écophyto II+ en 2018 a contraint le monde agricole à réduire et améliorer l’utilisation des produits phytosanitaires et a ainsi permis d’entreprendre de nouveaux projets de recherche sur les développements de produits innovants et de nouvelles méthodes de traitement plus respectueux de l’environnement et de la santé des opérateurs.

C’est dans ce cadre que notre laboratoire de l’Université de Haute Alsace a développé un nouveau moyen de traitement curatif : l’endothérapie végétale verticale, méthode de traitement consistant à injecter le produit phytosanitaire directement au cœur du bois en perçant au préalable au niveau de la tête du cep afin de cibler directement l’amadou (figure 1), pourriture blanche résultant de la dégradation importante du bois par les champignons pathogènes impliqués dans les MDB.

Les trois étapes du traitement par endothérapie végétale verticale.
Mélanie Benard-Gellon, Fourni par l’auteur

Parallèlement à cette étude, nous avons mené un screening de différentes molécules contenant des éléments proches de l’arsenic (mais moins toxiques) qui a permis de mettre en lumière les potentielles propriétés antifongiques du subsalicylate de bismuth (BSS).

Un candidat très intéressant

Le BSS est un candidat fort intéressant, car il est utilisé depuis plus des décennies comme agent pharmaceutique dans le traitement des troubles gastro-intestinaux. C’est un sel insoluble composé d’acide salicylique (précurseur de l’aspirine) et de bismuth, qui présente à la fois des propriétés antibactériennes et gastro-protectrices. L’objectif de la suite de notre étude a donc été de développer une formulation liquide contenant du BSS adaptée à la méthode de traitement par endothérapie végétale verticale, respectueuse de l’humain, de l’environnement et possédant des propriétés antifongiques permettant de lutter efficacement contre les MDB.

Rapidement, le choix du milieu permettant de disperser les particules de BSS s’est porté vers le polyéthylène glycol 200 (PEG 200), un polymère liquide largement utilisé en formulation de produits cosmétiques (dans les savons par exemple) ou encore dans le domaine pharmaceutique. L’avantage principal de ce polymère est son profil amphiphile, c’est-à-dire ses affinités aussi bien avec les composés hydrophiles (eau) qu’avec les composés hydrophobes (huile). Ce sont ces dernières propriétés qui ont permis de mettre en dispersion le BSS.

Une fois le milieu de dispersion établi, les propriétés antifongiques du BSS formulé ont été vérifiées afin de s’assurer que la formulation n’altérait pas les propriétés intrinsèques du composé. Ainsi des tests d’inhibition de croissance mycélienne ont été réalisées sur des champignons pathogènes associés aux MDB avec une solution concentrée de BSS dans du PEG 200 préparée et ajoutée au milieu de culture des pathogènes. Un suivi de la croissance a été réalisé en comparaison avec les « témoins » et des mesures ont été réalisées et comparées aux « témoins » afin de valider l’inhibition de croissance des champignons par le BSS formulé.

Comme le démontrent la figure 2 et le tableau 1, le BSS formulé s’avère extrêmement efficace pour lutter contre la croissance de 4 champignons pathogènes associés aux MDB. Ces résultats démontrent non seulement que le BSS garde ses propriétés antifongiques lorsqu’il est formulé dans du PEG 200, mais également que cette formulation permet d’obtenir des tailles de particules de BSS si faibles que la biodisponibilité du produit en est accrue. En effet, plus les particules de BSS sont de petites tailles, plus la surface de contact entre le composé et la cible (= biodisponibilité) est grande et donc l’efficacité améliorée.

Culture de Fmed PHco36 sur (a) un milieu supplémenté en BSS formulé dans le PEG 200 (b) un milieu témoin, et taux d’inhibition de croissance des pathogènes. Les pathogènes testés sont ceux de l’Esca/BDA les plus virulents.
Loriane Merlen, Fourni par l’auteur

Du laboratoire à la vigne

Suite aux résultats positifs de ces premiers tests, une étude écotoxicologique a été réalisée par un laboratoire certifié et a démontré l’absence de toxicité du BSS formulé vis-à-vis de l’environnement (sur les compartiments sols et eau) ce qui nous a permis de poursuivre l’étude par des tests au vignoble.

Cep de gauche asymptomatique traité au BSS, cep du centre apoplexique non traité, cep de droite symptomatique traité témoin donc sans le principe actif BSS.
Loriane Merlen, Fourni par l’auteur

Ainsi, des essais expérimentaux de traitement au BSS formulé dans du PEG 200, par endothérapie végétale verticale, ont été réalisés pendant 4 années, sur quatre parcelles de vignes dans le vignoble alsacien, sur deux cépages sensibles aux MDB (Riesling et Gewurztraminer). Pour ce faire, le produit a été injecté, manuellement, car il n’existe pas encore de machine permettant d’automatiser le traitement, à l’aide d’une seringue dans chaque pied présentant des symptômes des MDB et cela 3 fois par an. Le temps de traitement a été estimé à environ 1 min 30 par pied de vigne.

Les résultats sont actuellement en cours de traitement informatique et statistique, mais l’efficacité observée au vignoble permet d’entrevoir le développement futur d’un traitement et d’une méthode curatifs avec le BSS formulé pour une utilisation en endothérapie végétale verticale. Tout ceci dans le but de proposer in fine à la profession viticole une solution efficace, respectueuse de l’humain et de l’environnement, pour lutter contre le fléau des MDB.

The Conversation

DELAITE Christelle a reçu des financements du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ainsi que de la SATT Conectus Alsace.

Loriane MERLEN a reçu des financements du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ainsi que de la SATT Conectus Alsace.

BENARD GELLON Mélanie a reçu des financements du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ainsi que de la SATT Conectus Alsace.

– ref. Une nouvelle solution pour lutter contre le dépérissement de la vigne dans les vignobles alsaciens – https://theconversation.com/une-nouvelle-solution-pour-lutter-contre-le-deperissement-de-la-vigne-dans-les-vignobles-alsaciens-287914

Une « fausse vitamine B12 » pour transformer une résistance tumorale en vulnérabilité

Source: The Conversation – France in French (2) – By Valentin Lacombe, Médecin spécialiste en Médecine interne (CH du Haut-Anjou, Château-Gontier) et chercheur (Mitolab, MitoVasc, Inserm U1083, CNRS UMR6015, Université d’Angers), Université d’Angers


L’ESSENTIEL

  • Certaines cellules cancéreuses utilisent la vitamine B12 pour produire de la méthionine, acide aminé indispensable à leur survie et leur forte prolifération.

  • Une molécule leurre, semblable à la vitamine B12, mais qui ne permet pas la synthèse de méthionine, a été développée.

  • L’efficacité de cette approche a été démontrée in vitro et chez la souris.


Et si une force des cellules cancéreuses pouvait devenir leur point faible ? Nous avons mis au point un nouveau traitement anticancéreux ciblant deux nutriments, la vitamine B12 et la méthionine qui montre une efficacité dans de nombreux cancers.

Cette découverte et le traitement qui en découle viennent d’être publiés dans Cancer Letters.

Les coulisses d’une découverte : comprendre les liens entre méthionine, B12 et cancers

Nous travaillons depuis plusieurs années sur le lien entre cancer et vitamine B12, un nutriment présent dans notre alimentation (viande, poissons et produits laitiers notamment). Alors que son dosage sanguin est utilisé pour rechercher une carence, il arrive de découvrir une élévation de cette vitamine. Cette augmentation surprenante de la vitamine B12 est associée à différentes maladies, dont des cancers.

Certains ont cru un temps que ces taux élevés de B12 pouvaient favoriser le développement de cancers, mais nos travaux ont démontré l’inverse : c’est en fait la présence de certains cancers qui engendre l’élévation de la vitamine B12 sanguine et surtout de ses transporteurs, appelés transcobalamines, qui permettent aux cellules de la capter. Nous nous sommes donc demandé si ces cancers n’auraient pas des besoins particulièrement élevés en vitamine B12.

C’est là qu’entre en scène un deuxième acteur : la méthionine, un acide aminé (petit morceau de protéine), lui aussi apporté par l’alimentation (protéines d’origine animale ou végétale). Depuis plus de soixante ans, on sait que les cellules cancéreuses ont des besoins élevés en méthionine, au point que les en priver aboutit à un effet anticancéreux, bien plus marqué que la privation d’autres nutriments.

En effet, la méthionine permet aux cellules cancéreuses de proliférer rapidement, maintenir leur agressivité (invasion, potentiel métastatique, résistances thérapeutiques) et résister à certains stress. Des traitements reposant sur sa privation ont donc été développés : régimes alimentaires pauvres ou dépourvus de méthionine (approches très encadrées où l’apport en protéines est remplacé temporairement par une nutrition artificielle apportant les autres acides aminés, mais pas la méthionine), ou enzyme dégradant la méthionine sanguine (appelée méthioninase). Cependant, malgré des résultats très prometteurs en laboratoire, ces stratégies se sont révélées décevantes chez l’humain, restées bloquées aux premières phases de développement clinique.

Cette efficacité limitée semble venir de l’hétérogénéité des cancers humains : un même cancer peut contenir des cellules « méthionine-dépendantes », sensibles à la privation en méthionine, mais aussi des cellules « méthionine-indépendantes », capables de proliférer normalement en l’absence de méthionine. Très peu étudiées jusque-là, ces cellules méthionine-indépendantes représentaient un obstacle majeur à l’efficacité de ces traitements.

La simple privation de méthionine ne suffit pas à détruire une tumeur.
Fourni par l’auteur

C’est ici que tous les morceaux s’assemblent : pour produire ou recycler de la méthionine, nos cellules ont besoin d’une enzyme, la bien nommée méthionine synthase, qui ne fonctionne qu’en présence de… vitamine B12.

Plutôt que de considérer que cette « indépendance » en méthionine venait de besoins moindres, nous avons découvert que ces cellules sont plutôt « autonomes » : leurs besoins en méthionine restent élevés, mais elles sont capables de la produire elles-mêmes grâce à la méthionine synthase, en captant de grandes quantités de vitamine B12.

Schéma de la production de méthionine chez les cellules méthionine-indépendantes.
Fourni par l’auteur

De la découverte scientifique à une innovation thérapeutique

Toute notre équipe est animée par la volonté de transférer nos découvertes scientifiques vers les patients. Il ne s’agissait donc pas seulement d’expliquer comment certaines cellules cancéreuses pouvaient se passer de méthionine, nous souhaitions tirer de cette découverte une nouvelle stratégie thérapeutique.

Connaissant maintenant les besoins en vitamine B12 de certaines cellules cancéreuses pour produire de la méthionine, nous les avons placées dans quatre conditions : une condition normale, une privation en méthionine, une privation en vitamine B12 et une double privation en méthionine et en B12.

Le résultat était sans appel : alors que la privation en B12 n’a aucun effet et que la privation en méthionine n’a qu’un effet très modéré sur ces cellules justement résistantes à cette privation, la double privation produit un effet anticancéreux majeur. Notre traitement illustre ainsi le principe d’une thérapie métabolique : exploiter les besoins particuliers des cellules tumorales (ici en méthionine) et leurs mécanismes de compensation (ici via la vitamine B12) pour retourner leur métabolisme contre elles.

Il est nécessaire de priver les cellules cancéreuses en vitamine B12 et en méthionine pour entraîner leur mort.
Fourni par l’auteur

Nous avons confirmé cette efficacité en laboratoire sur des cellules cancéreuses issues de cancers très différents : pulmonaire, pancréatique, colique, urinaire, neurologique, mélanome, leucémie… Puis, pour nous rapprocher de la réalité de tumeurs humaines hétérogènes, nous avons ensuite testé cette double privation directement sur des morceaux de tumeurs de patients récemment opérés : là encore, nous confirmions l’effet anticancéreux.

Tout l’enjeu en cancérologie est d’agir sur les cellules cancéreuses sans être toxique pour les cellules saines. C’est un autre point fort de cette approche : les cellules saines ont de moindres besoins en méthionine, et ne souffraient donc pas de cette double privation en méthionine et en B12, leur permettant de proliférer normalement.

Une « fausse vitamine B12 » comme leurre pour les cellules cancéreuses

Il nous restait ensuite à imaginer comment transformer cette stratégie développée en laboratoire en un traitement transposable à l’humain. Or, s’il est possible de diminuer le taux sanguin de méthionine par des régimes ou un traitement qui la dégrade, notre corps possède des réserves en vitamine B12 de l’ordre de plusieurs années, rendant impensable toute stratégie reposant sur une diminution des apports alimentaires en B12 à visée thérapeutique.

Nous avons donc utilisé une autre approche : une molécule leurre. Nous avons synthétisé une molécule qui ressemble à s’y méprendre à la vitamine B12, à une petite modification près. Ainsi, elle se lie au transporteur sanguin de la vitamine B12, entre dans les cellules par le même récepteur, puis se fixe sur l’enzyme méthionine synthase… mais ne l’active pas. Les cellules cancéreuses captent alors ce leurre au lieu de capter la vraie vitamine B12, et deviennent incapables de produire la méthionine dont elles ont besoin.

Nous avons alors testé ce traitement chez des souris porteuses d’un cancer pancréatique. Ces animaux étaient répartis en quatre groupes et recevaient soit une alimentation normale, soit un régime réduit en méthionine, associé à l’administration soit d’un placebo, soit de cette « fausse vitamine B12 ». L’efficacité de la bithérapie était confirmée : les cancers pancréatiques grossissaient dans tous les groupes, sauf lorsque le régime réduit en méthionine était associé à la fausse B12.

L’efficacité de la bithérapie est confirmée.
Fourni par l’auteur

Les premiers résultats de tolérance observés chez l’animal sont également très encourageants : alors que la carence en vitamine B12 est habituellement responsable d’une anémie, la dose efficace de notre fausse B12 n’a entraîné aucune anémie ni autre anomalie des cellules sanguines chez nos animaux. Ceci s’explique par la synergie de notre bithérapie : le traitement « A+B » est bien plus efficace que la simple addition de l’effet du traitement « A » et de celui du traitement « B ». Cette synergie permet d’obtenir un effet anticancéreux important avec des doses plus faibles, donc moins toxiques.

Le travail restant

S’il a fallu près de cinq ans de travail pour en arriver là, le chemin nécessaire pour amener ce traitement jusqu’aux patients reste encore long. Au sein du laboratoire MitoLab (unité MitoVasc, Inserm U1083, CNRS UMR6015, Université d’Angers), et avec le soutien du Centre hospitalier du Haut-Anjou, nous poursuivons ce travail avec beaucoup d’engagement : optimiser la molécule, évaluer précisément sa tolérance, déterminer dans quel(s) cancer(s) le tester en priorité, et identifier les traitements existants auxquels il pourrait être associé.

Ce projet a déjà bénéficié du soutien de plusieurs acteurs académiques, hospitaliers et de valorisation (SATT Ouest Valorisation, CNRS Innovation, CHU d’Angers, CH du Haut-Anjou, Université d’Angers, Région Pays-de-la-Loire, SNFMI), et son développement vers l’humain nécessitera de nouvelles ressources, qu’elles viennent de financements philanthropiques, institutionnels ou de partenariats industriels pour accompagner les prochaines étapes.

The Conversation

Valentin Lacombe a reçu, pour accompagner ce projet, des financements de la Société Nationale Française de Médecine Interne, de la SATT Ouest-Valorisation, du CNRS Innovation, de l’Université d’Angers, du CHU d’Angers, et de la Région Pays-de-la-Loire. Il est inventeur principal de la demande de brevet PCT/EP2025/060392, liée à cette stratégie thérapeutique, mais non propriétaire du brevet, détenu conjointement par le CNRS, l’Inserm, l’Université d’Angers, le CHU d’Angers et le Centre Hospitalier du Haut-Anjou.

– ref. Une « fausse vitamine B12 » pour transformer une résistance tumorale en vulnérabilité – https://theconversation.com/une-fausse-vitamine-b12-pour-transformer-une-resistance-tumorale-en-vulnerabilite-288446

Comment les bouchons en liège influencent-ils le vieillissement du vin en bouteille ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Thomas Karbowiak, Professeur des universités, directeur du Laboratoire Procédés Alimentaires et Microbiologiques, Institut Agro Dijon; Université Bourgogne Europe; Inrae


L’ESSENTIEL

  • Le mariage du vin et de l’oxygène, c’est pour le meilleur… et pour le pire.

  • Au fil du temps, les bouchons sont devenus de véritables objets techniques.

  • Avec la multiplication des types de bouchons, pas facile pour les vignerons de savoir lequel est le plus adapté pour bien faire vieillir un vin.


Les premières preuves de l’utilisation du liège pour sceller les amphores destinées au stockage et au transport du vin remontent à l’époque romaine. Aujourd’hui, 73,5 % de la production du liège est destinée à l’industrie vinicole, et plus de 12 milliards de bouteilles sont bouchées chaque année avec ce matériau.

Depuis leur essor commercial au tournant du XVIIe siècle, les bouchons en liège, qu’ils soient en liège naturel ou aggloméré, demeurent le système d’obturation privilégié, représentant près de 56 % du marché mondial des bouchons œnologiques.

Si le vin présente la particularité de pouvoir se conserver pendant de nombreuses années, son évolution au cours du temps est étroitement liée aux échanges d’oxygène avec son environnement. Pour les amateurs de vin, l’objectif est d’atteindre un optimum de vieillissement, correspondant à l’apogée sensorielle du vin, après une période pouvant aller de quelques mois à plusieurs années, au cours de laquelle ses arômes se développent progressivement. Cependant, si un apport contrôlé en oxygène peut favoriser le vieillissement du vin, une exposition excessive à l’oxygène peut conduire à une oxydation prématurée altérant ses propriétés gustatives.

Les obturateurs œnologiques jouent donc un rôle essentiel dans la régulation des échanges gazeux avec l’extérieur. Leur faible perméabilité à l’oxygène limite les transferts gazeux, parfois pendant des durées de stockage très longues. Au fil du temps, caché derrière une apparence banale, le bouchon est devenu un véritable objet technique, dont le rôle dans la conservation et l’évolution des vins soulève des questions scientifiques complexes.

D’où provient l’oxygène qui pénètre dans une bouteille de vin après le bouchage ?

Bien qu’il soit souvent considéré dans sa globalité, le transfert de l’oxygène dans une bouteille est la somme de plusieurs phénomènes. Une première contribution correspond à l’oxygène libéré par le bouchon lors de sa compression et de son insertion dans le goulot. Un second transfert correspond à l’entrée continue d’oxygène depuis l’environnement extérieur vers l’intérieur de la bouteille à travers le système d’obturation. Ce dernier peut avoir lieu non seulement au sein du bouchon, mais aussi à l’interface entre le bouchon et le goulot en verre.

Notre étude récente, publiée en juin 2026, montre comment les interactions entre les bouchons en liège et le vin influencent l’évolution du vin en bouteille, en mettant en évidence les différents mécanismes de transfert d’oxygène et les réactions qui leur sont associées au cours du temps.

Afin d’étudier ces interactions, nous avons développé un système de bouteilles miniaturisées, fermées par des bouchons en liège microagglomérés de différentes longueurs (de 6 à 42 millimètres) et remplies d’un vin modèle reproduisant les principales propriétés physico-chimiques du vin (acidité, teneur en éthanol). La variation de la longueur du bouchon constitue ici un levier expérimental permettant de dissocier les différents mécanismes et d’en permettre l’observation.

Au cours d’une expérimentation de dix-huit mois, nous avons ainsi pu identifier et distinguer des phénomènes qui se déroulent habituellement sur des échelles de temps beaucoup plus longues, pouvant atteindre plusieurs années. Lors du vieillissement du vin en bouteille, ces mêmes mécanismes se produisent à des vitesses qui dépendent notamment des caractéristiques du bouchon et de la capacité du vin à consommer l’oxygène.

Nos observations mettent en évidence plusieurs mécanismes qui se succèdent ou se superposent au cours du temps.

Le premier mécanisme correspond à une mise à l’équilibre rapide de l’oxygène entre le vin modèle et l’espace gazeux situé entre le vin et le bouchon, aussi appelé espace de tête. Cet équilibre est atteint en une quinzaine de jours seulement, ce qui conduit souvent à négliger ce mécanisme par rapport aux trois suivants.

Une fois cet équilibre établi, un second mécanisme devient prédominant : il correspond à la diffusion de l’oxygène initialement présent dans les cellules du liège constituant le bouchon vers l’intérieur de la mini-bouteille. Ce phénomène résulte de la différence de pression partielle en oxygène entre le bouchon et l’espace de tête. Cette étape se traduit par une augmentation progressive de la teneur en oxygène dans la bouteille, selon une cinétique relativement lente s’étendant sur plusieurs mois.

Après cette phase initiale, l’évolution de la teneur en oxygène dépend de la longueur du bouchon. Pour les bouchons les plus courts, la teneur en oxygène augmente petit à petit. À l’inverse, pour les bouchons les plus longs, la teneur en oxygène diminue progressivement jusqu’à devenir presque nulle après 12 mois de stockage. Cette diminution est attribuée à l’extraction des composés phénoliques du liège et à leur réaction avec l’oxygène dissous dans le vin modèle.

En effet, les composés phénoliques sont des constituants naturellement présents dans le liège. Lors du contact entre le vin et le bouchon, ils peuvent être extraits des parois cellulaires du liège puis migrer vers le vin. Leurs propriétés antioxydantes leur permettent alors de réagir avec l’oxygène, entraînant ainsi une diminution graduelle de sa concentration dans le vin.




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À plus long terme, une perméation de l’oxygène depuis l’environnement extérieur vers l’intérieur de la mini-bouteille est finalement observée. Ce phénomène résulte de la contribution combinée du transfert d’oxygène à travers le bouchon lui-même et de celui qui s’effectue au niveau de l’interface entre le verre et le bouchon. Il se traduit par une augmentation lente de l’oxygène, qui se poursuit sur plusieurs mois, voire plusieurs années.

Un équilibre subtil

Nous avons vu que plusieurs phénomènes se succèdent ou se superposent lors du vieillissement du vin. La diffusion de l’oxygène initialement contenu dans le bouchon, sa consommation par les composés phénoliques extraits du liège et, à plus long terme, la perméation lente et continue de l’oxygène depuis l’environnement extérieur à travers le système d’obturation déterminent ensemble l’évolution de la teneur en oxygène du vin au cours de sa conservation en bouteille.

Le vieillissement du « couple vin-bouchon » offre encore de nombreuses perspectives d’étude. Bien que les principaux phénomènes impliqués aient été identifiés, leurs importances selon les types de bouchons et les conditions de vieillissement restent encore à approfondir.

En effet, le liège étant un matériau biologique, ses propriétés évoluent avec le vieillissement, notamment en fonction des conditions de stockage. La température et l’humidité, connues pour leur rôle dans la conservation des vins, peuvent aussi influencer les propriétés du bouchon, et modifier la vitesse respective des phénomènes de diffusion, de perméation et d’oxydation au cours du temps.




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Quid du goût de bouchon ?

Le défaut dit de « goût de bouchon » se caractérise notamment par des odeurs de « moisi » ou de « carton mouillé ».

Il est principalement associé au 2,4,6-trichloroanisole (TCA), un composé de la famille des haloanisoles, perceptible à de très faibles concentrations (quelques nanogrammes par litres).

Contrairement à ce que l’expression « goût de bouchon » laisse penser, le TCA n’est pas un constituant du liège. Il peut s’y former sous l’action de microorganismes, mais aussi provenir de l’environnement, directement ou par l’intermédiaire de molécules précurseurs présentes à différentes étapes de la production du liège ou dans l’environnement du chai. Volatils, les haloanisoles peuvent contaminer le liège à distance par voie aérienne. Une fois présents dans le bouchon, ils peuvent ensuite migrer vers le vin.

La filière du liège a considérablement progressé dans la maîtrise de ce risque, grâce à la prévention des contaminations, au développement de procédés d’extraction et à l’amélioration des méthodes de détection et de tri. Mais comprendre comment ces molécules se forment et se transfèrent jusqu’au vin est une autre question…

The Conversation

Thomas Karbowiak a reçu des financements de Diam Bouchage.

Julie Chanut a reçu des financements de Diam Bouchage.

– ref. Comment les bouchons en liège influencent-ils le vieillissement du vin en bouteille ? – https://theconversation.com/comment-les-bouchons-en-liege-influencent-ils-le-vieillissement-du-vin-en-bouteille-291474

Vers un « bilinguisme de l’IA » : apprendre à faire avec et apprendre à faire sans

Source: The Conversation – in French – By Daniel Andler, Professeur de philosophie émérite, Sorbonne Université

Comme pour d’autres technologies venues avant l’IA, il s’agit d’apprendre à s’en passer, mais aussi à les maîtriser. Vitaly Gariev/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • L’intelligence artificielle (IA), et tout particulièrement l’intelligence artificielle générative, sa branche la plus visible, est déjà largement utilisée par les élèves – du collège au supérieur dans des proportions croissantes – et par les enseignants.

  • L’IA va-t-elle aider l’école à surmonter ses crises ou empêche-t-elle les jeunes de penser par eux-mêmes et d’acquérir de vraies compétences, faisant des enseignants de simples répétiteurs ? Peut-elle contribuer à réduire les inégalités ? Avons-nous encore le choix ou bien devons-nous nous accommoder de l’inévitable colonisation de l’éducation par l’IA ?

  • Face à ces questions qui peuvent être angoissantes pour les jeunes, leur entourage et les éducateurs, une proposition assez apaisante : celle du « bilinguisme », parler IA comme on parle une langue étrangère.


La posture à adopter dans l’éducation et dans la formation face à l’intelligence artificielle (IA), en particulier générative, fait l’objet de vifs débats dans le monde éducatif, tant en France qu’à l’étranger. Ils sont d’autant plus complexes qu’ils font intervenir des conceptions différentes, voire divergentes, de l’IA, et que la technologie ne cesse d’évoluer, produisant à la chaîne des systèmes d’intelligence artificielle toujours plus performants. De plus, ces systèmes s’insèrent à différents niveaux du processus éducatif, de la salle de classe à la transmission des notes, de la confection de documents pédagogiques à l’administration et à l’évaluation des établissements et du système éducatif national.

La question centrale se pose cependant en termes clairs : le recours aux systèmes d’intelligence artificielle, en particulier générative (ChatGPT, Claude, Perplexity, Gemini, Mistral Vibe…), mais pas seulement, est-il une bonne chose pour les apprenants ou une mauvaise chose, ou bien les deux à la fois ? Et de même pour les enseignants ? Il n’y a pas de réponse univoque à cette question. En revanche, il y a un moyen simple, dans son principe du moins, de faire face à la situation : ce que j’appelle le « bilinguisme éducatif ».

Quels bénéfices pour les apprenants ?

Commençons par les apprenants et par les bénéfices que peut apporter un système d’intelligence artificielle. Il identifie des ressources (textes, images, vidéos, documents de toute nature) pertinentes pour la tâche en cours ; il explique et, si nécessaire, traduit ces documents ; il aide à la réalisation de textes, d’images, de plans, de présentations ou s’en charge intégralement ; il répond aux questions et soutient avec compétence une conversation approfondie ; il propose un suivi ou un plan d’étude personnalisé et confectionne les supports de cours et les exercices correspondants.

Par ailleurs, il fournit aux apprenants en situation de handicap, ainsi qu’à ceux dont la langue et la culture d’origine diffèrent de celles de l’établissement, des outils leur permettant de participer au processus éducatif.

De manière générale, il peut ainsi contribuer à réduire les inégalités de diverses origines.

Bien entendu, il n’y a pas de garantie que les systèmes d’intelligence artificielle existants assurent ces fonctions de manière satisfaisante, et leurs faiblesses sont à juste titre soulignées. Mais il n’est pas clair qu’elles réduisent à néant leurs bénéfices présents, ni absurde de penser qu’elles peuvent être surmontées.

Les dangers inhérents au principe même de l’intervention de l’IA dans l’éducation

D’une tout autre gravité sont les dangers inhérents au principe même de l’intervention de l’IA dans l’éducation (abstraction faite des effets psychologiques et sociologiques du recours à l’IA qui débordent de ses fonctions pédagogiques et soulèvent d’autres questionnements).

Une observation préliminaire est qu’il ne suffit pas d’examiner les conséquences immédiates de l’usage des systèmes d’intelligence artificielle : comme pour toute technologie puissante, c’est sur le long terme que ses effets doivent être évalués.

On s’inquiète à juste titre, pour commencer, du risque de perte de compétence des apprenants : en confiant à l’IA, jour après jour, l’exécution des tâches cognitives inhérentes au processus éducatif, ils n’apprennent pas à s’en acquitter eux-mêmes. Au début, ils comprennent encore en quoi consistent ces tâches. Mais bientôt, elles disparaissent de leur univers : ce que l’école ou l’université fournit, à savoir la capacité de penser dans ses diverses modalités disciplinaires, est remplacé par celle de composer la bonne commande sur un clavier. L’idée d’un effort personnel a disparu.

Un deuxième danger est l’affaiblissement du sens critique, causé à la fois par le biais d’automatisation (la tendance fréquente à faire davantage confiance à la décision d’une machine qu’à son propre jugement et qu’à d’autres sources d’information) et par l’absence des ressources intellectuelles pour l’exercer.

Un troisième risque est de réduire, dans l’esprit des apprenants, l’enseignant au rôle d’assistant de l’IA : il cesse d’être un modèle, le garant du sérieux de l’entreprise éducative et la source certifiée du processus de connaissance.

Un quatrième problème est celui de la triche ou plus exactement du plagiat : ce que fournit l’apprenant n’est pas le résultat de sa propre réflexion, mais la reproduction, éventuellement maquillée, de celle du système d’intelligence artificielle consulté.

Enfin, la dimension sociale de l’enseignement peut disparaître lorsque l’IA le fragmente en autant de processus individuels qu’il y a d’élèves : la classe est remplacée par une batterie de cours particuliers, ce qui ne peut qu’accroître les inégalités.




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Du côté des enseignants

Pour les enseignants, la situation est différente, mais elle présente la même dualité.

L’enseignant pourrait perdre la capacité, par exemple, de concevoir un cours ; puis – deuxième étape – ne plus même imaginer qu’un cours puisse et doive être conçu, puisqu’il suffirait de demander à l’IA d’en fournir un. Son sens critique pourrait s’affaiblir. Il prendrait l’habitude de s’en remettre à l’IA, abandonnant ainsi son rôle proprement magistral, non de détenteur d’un savoir absolu, mais de garant de la démarche pédagogique et, corrélativement, son rôle social. Face aux parents et à l’administration, il serait en position de faiblesse.

Et certains enseignants expriment crainte, méfiance ou répugnance à l’égard des systèmes d’intelligence artificielle ou de l’IA dans son projet même.

Nous voici donc au pied du mur : dans l’intérêt des apprenants ou dans celui des enseignants – qui ne coïncident pas nécessairement –, faut-il recourir à l’IA en dépit des risques et dangers qu’elle présente, ou bien faut-il renoncer aux bénéfices qu’ils apportent, en raison de ces risques et dangers, et peut-être aussi en raison de l’incertitude où nous sommes des effets réels des systèmes d’intelligence artificielle, à court et à long terme, et de leur évolution dans les années qui viennent ?




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Laisser l’enseignant décider : une réponse majoritaire, mais qui présente des limites

La réponse officielle consiste à déléguer la décision à chaque enseignant dans l’exercice de ses fonctions. Occupant, seul, le centre du dispositif pédagogique, il décide lui-même, au coup par coup, de recourir ou non à l’IA, de déployer un système d’intelligence artificielle particulier pour l’ensemble de sa classe ou de son cours, et enfin d’autoriser ou non les apprenants à s’appuyer sur un système d’intelligence artificielle généraliste dans leur travail personnel. Il reste en tout cas « dans la boucle », en position de maîtrise ou au moins de contrôle régulier.

Cette réponse, qui semble relever du bon sens et mettre tout le monde d’accord, a des limites. Elle laisse entier le problème, chargeant chaque enseignant de le résoudre à sa manière. Sur quelle base est-il censé déterminer sa politique ? A-t-il les compétences nécessaires pour faire un choix éclairé ? Comment éviter la fragmentation des outils, des méthodes, des pratiques, qui ne peut qu’exacerber les inégalités ?

Mais le principal défaut de cette position majoritaire est ailleurs : en recommandant d’incorporer, en dose variable, de l’IA dans le processus traditionnel d’enseignement, elle l’affaiblit en l’exposant aux risques mentionnés à l’instant, tout en empêchant l’IA de réaliser pleinement son potentiel. Au lieu d’entrer en synergie, les deux modalités se gênent mutuellement et la contribution de chacune, positive ou négative, est impossible à mesurer sinon intuitivement.

Vers un « bilinguisme numérique » : apprendre à faire avec et apprendre à faire sans

Je propose au contraire d’instituer un « bilinguisme numérique » : instaurer, à tous les niveaux à partir du collège et dans toutes les disciplines, des enseignements dans lesquels les outils numériques, IA comprise, sont bannis, et en parallèle des enseignements où ils sont déployés aussi largement que possible.

Ces cursus à deux voies, « sans » et « avec », seraient conçus sur le modèle des établissements bilingues, dans lesquels certaines matières ou certaines parties du cours sont enseignées dans une langue et les autres dans une autre, étant entendu que les apprenants utilisent eux-mêmes, dans leurs interventions et leurs rendus, la langue correspondante.

Ce bilinguisme numérique présenterait des avantages décisifs de trois ordres.

Premièrement, les enseignements « sans » fourniraient les bases cognitives et éthiques de l’approche traditionnelle, qui a fait ses preuves depuis des siècles : les savoirs de base seraient acquis et, plus encore, la norme du vrai, c’est-à-dire la valeur de la poursuite, pour soi-même, de la connaissance disciplinaire, serait inculquée par l’exemple. Les enseignements « avec » donneraient aux apprenants et aux enseignants l’occasion de développer un savoir-faire numérique solide qui leur sera nécessaire dans leur vie professionnelle, mais aussi dans leurs activités citoyennes et privées. Et le passage d’une modalité à l’autre donnerait tant aux enseignants qu’aux apprenants l’occasion de progresser par eux-mêmes dans la compréhension des vertus et des limites des dispositifs techniques et de cultiver l’esprit critique auquel on donne, à juste titre, une telle importance.

Deuxièmement, les participants, dans l’un ou l’autre rôle, seraient protégés de trois risques :

  • celui de l’indisponibilité des outils numériques, à la suite d’une panne technique, d’une crise économique, d’une catastrophe naturelle, d’une guerre : ils auraient appris à faire sans ;

  • celui de la déshumanisation que pourrait induire une pratique entièrement tributaire des outils numériques ; en particulier le plaisir de la profession (pour les enseignants) et celui de la participation à la vie sociale de la classe (pour les apprenants) seraient préservés ;

  • celui de l’irréversibilité : ignorants comme nous le sommes des effets à long terme de l’usage du numérique sur tous les apprenants ou sur certaines populations, nous pourrions vouloir sinon le bannir, du moins le limiter drastiquement ; nous serions en mesure de le faire, ayant conservé la capacité de nous en passer.

En troisième lieu, nous serions mieux capables que dans un régime mixte d’évaluer l’apport et les inconvénients des technologies, leur ayant donné toutes leurs chances dans les filières « avec », et pouvant les comparer aux filières « sans ».

L’IA dans l’éducation : bonne ou mauvaise chose ?

Que la majorité des enseignants soient, selon les derniers sondages, disposés à utiliser l’IA dans leur pratique, à condition de pouvoir le faire à leur guise, et qu’ils soient nombreux à y trouver des avantages certains n’empêche pas que d’autres soient fortement hostiles à l’IA, ni que certains de ceux qui ne le sont pas aujourd’hui le deviennent, car l’IA commence à avoir mauvaise presse dans l’opinion, laquelle est très divisée. Le bilinguisme permettrait aux uns et aux autres d’exercer leur métier en accord avec leurs convictions : ceux qui sont totalement opposés à l’IA n’enseigneraient que dans des classes « sans », les autres assureraient certains cours « avec », les autres « sans ».

Mais surtout, vu le désaccord persistant sur la question de savoir si, tout bien considéré, il faut déployer l’IA dans l’enseignement, le bilinguisme permettrait aux deux hypothèses d’être mises à l’épreuve empiriquement sur les mêmes populations d’apprenants, plutôt que sur des cohortes distinctes soumises aux deux régimes, en déclinant la comparaison selon le niveau, du primaire à l’université.

Il permet aussi d’échapper à l’alternative du tout ou rien autrement que par des dispositifs hybrides actuels, combinant dans les mêmes cours les méthodes traditionnelles et de l’IA à faible dose, une approche prudente, mais qui ne permet pas de progresser sur les questions théoriques et pratiques non résolues que pose l’irruption de l’IA dans l’éducation.


Cet article reprend les idées présentées par l’auteur lors de la journée « L’intelligence artificielle pour les sciences » organisée par l’Académie des sciences le 1er octobre 2025.

The Conversation

Daniel Andler Je détiens des parts pour moins d’1% du capital de la start-up d’edtech EvidenceB

– ref. Vers un « bilinguisme de l’IA » : apprendre à faire avec et apprendre à faire sans – https://theconversation.com/vers-un-bilinguisme-de-lia-apprendre-a-faire-avec-et-apprendre-a-faire-sans-291895

Traiter des cancers auparavant incurables en rendant accessible la thérapie par cellules CAR-T

Source: The Conversation – in French – By Nolan Maugourd, PhD Candidate in Chemical Engineering, Université Laval

Les thérapies CAR-T consistent à prélever des cellules du patient, à les modifier en dehors de l’organisme, puis à les lui réinjecter. (Pexels/Karola G)

De nouvelles options de traitement sont aujourd’hui disponibles pour divers cancers considérés auparavant comme incurables. Les thérapies par cellules CAR-T (lymphocytes T à récepteurs antigéniques chimériques) en font partie. Elles consistent à modifier les lymphocytes T, ces cellules essentielles au fonctionnement du système immunitaire.

Les lymphocytes T sont modifiés afin d’induire l’expression d’un récepteur capable de reconnaître et d’attaquer les cellules cancéreuses. Cette méthode permis d’obtenir des résultats positifs dans le traitement de formes de leucémie et de lymphome auparavant incurables.

Toutefois, leur mise en œuvre pose d’importants enjeux d’accessibilité au Canada, en raison de leur coût élevé et de leur complexité. Pour remédier à ce problème, des chercheurs universitaires et des institutions publiques canadiennes développent des thérapies CAR-T non commerciales qui devraient réduire les coûts des traitements, tout en offrant des résultats comparables.

À titre de doctorant de l’Université Laval, je travaille en collaboration avec le Conseil national de recherches du Canada et je m’intéresse à l’ingénierie cellulaire permettant de produire les vecteurs lentiviraux nécessaires aux thérapies CAR-T. Je souhaite contribuer à rendre cette thérapie plus accessible.




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Thérapies par lymphocytes CAR-T

Ces traitements personnalisés sont appelés « thérapies autologues ex vivo ». Ils consistent à prélever des cellules dans le sang du patient, à les modifier en dehors de l’organisme, puis à les réinjecter.

Pour réaliser une thérapie CAR-T, on prélève des lymphocytes T dans le sang du patient, puis on les expose à des virus porteurs du gène CAR, qui est alors intégré dans les cellules. Ces cellules, qui expriment désormais des récepteurs spécifiques, sont multipliées, puis réinjectées au patient afin qu’elles puissent reconnaître et détruire les cellules cancéreuses.
Institut national du cancer, CC BY

Le processus comprend plusieurs étapes. On commence par procéder à une aphérèse pour filtrer le sang du patient et en extraire les lymphocytes T. Une fois isolés, les lymphocytes sont exposés à un virus modifié porteur du gène CAR, ce qui les programme pour exprimer le récepteur CAR et cibler les cellules cancéreuses. Les cellules sont mises en culture jusqu’à ce qu’on en obtienne une quantité suffisante. Ensuite, on réinjecte les lymphocytes dans l’organisme du patient, ce qui permet d’offrir un traitement personnalisé.

Différents types de CAR peuvent être exprimés à la surface des lymphocytes T pour cibler différents types de cellules cancéreuses. À titre d’exemple, les CAR anti-CD19 et anti-CD22 sont utilisés pour traiter la leucémie et le lymphome, tandis que les CAR anti-BCMA servent au traitement du myélome.

Un modèle centralisé complexe et coûteux

Six traitements CAR-T sont actuellement disponibles au Canada. Des laboratoires pharmaceutiques assurent l’ensemble des étapes de production de ces thérapies pour plusieurs régions ou pays. Dans ce modèle centralisé, les cellules prélevées chez les patients sont envoyées à ces laboratoires, où elles sont modifiées, puis distribuées aux lieux de soins où on les réinjecte aux patients.




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Le processus nécessite de quatre à six semaines entre le prélèvement des cellules et leur réinjection. Ce délai peut s’avérer critique selon l’état du patient et requiert souvent un traitement temporaire, appelé « traitement d’attente », afin de stabiliser l’évolution de la maladie. Le délai est dû aux multiples étapes de préparation et à la complexité logistique d’une fabrication centralisée.

Le coût de la thérapie varie entre 440 000 et 630 000 dollars, ce qui représente une dépense importante pour les établissements publics et pèse lourdement sur les budgets provinciaux. Le coût limite l’accès au traitement en fonction de la province de résidence. Ainsi, Kymriah, une thérapie CAR-T anti-CD19, n’est remboursé que dans trois provinces : l’Alberta, l’Ontario et le Québec.

De plus, étant donné l’expertise et les infrastructures qu’ils nécessitent, ces traitements ne sont proposés que dans les grands hôpitaux, ce qui empêche des patients vivant dans des régions isolées d’avoir accès aux soins et entraîne des inégalités de soins.

Une production non commerciale

Des établissements publics, comme les instituts de recherche, les universités et les hôpitaux, peuvent mettre au point des traitement non commerciaux. Au Canada, trois thérapies CAR-T conçues en contexte de recherche sont actuellement en cours d’essai clinique contre certaines formes de lymphomes et de leucémies.

Deux de ces essais ciblent l’antigène CD19 (ACIT001/EXC002 et CLIC-1901), tandis qu’un autre cible l’antigène CD22 (CLIC-2201). Ces traitements sont au stade des essais cliniques et ne sont pas encore offerts commercialement, mais des données sont en cours de collecte.

Le traitement CLIC-1901 est unique en son genre, car il repose sur une collaboration entre plusieurs établissements canadiens : les composants des vecteurs viraux sont fabriqués à Vancouver, au BC Cancer ; les vecteurs viraux sont ensuite produits à Ottawa, à l’Institut de recherche de l’Hôpital d’Ottawa ; puis les cellules du patient sont transformées en cellules CAR-T au BC Cancer. Finalement, les réinjections sont effectuées dans les établissements cliniques où les cellules ont été initialement prélevées, c’est-à-dire à l’hôpital général de Vancouver ou à l’hôpital d’Ottawa.

Le traitement ACIT001/EXC002 fait appel à deux sites de production situés en Alberta pour approvisionner quatre centres de différentes villes de la province.

À terme, les essais cliniques CLIC visent à valider l’efficacité d’un traitement à base de cellules CAR-T fabriqué au Canada, ouvrant ainsi la voie à un accès pour d’autres centres au Canada.

Avantages pour le système de santé

Les thérapies en milieu de recherche présentent plusieurs avantages pour le système de santé canadien. Contrairement aux traitements commerciaux centralisés, cette approche permet de tirer parti d’une production interne, qui évite d’expédier les cellules des patients vers des sites de fabrication éloignés et réduit le délai entre le prélèvement et la réinjection.

Le délai médian de transfert de veine à veine n’est que de 15 jours pour les essais CLIC-1901 et ACIT001/EXC002. La rapidité d’administration élimine notamment le recours à un traitement d’attente.

Bien que le coût de CLIC-1901 n’ait pas encore été déterminé, les chercheurs s’attendent à ce qu’il soit nettement inférieur à celui des traitements commerciaux actuellement disponibles. Pour ACIT001/EXC002, le coût annoncé est inférieur à 100 000 dollars. À titre de comparaison, la production en contexte de recherche de la thérapie CAR-T à l’Hospital Clínic de Barcelone, en Espagne, a permis de réduire les coûts à environ 89 000 euros, soit l’équivalent de 145 000 dollars. Aucune estimation de coût n’est actuellement disponible pour CLIC-2201.


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Les traitements CAR-T en milieu de recherche répondent aux principes d’accessibilité énoncés à l’article 3 de la Loi canadienne sur la santé, qui garantit à tous les Canadiens l’accès aux services de santé, sans obstacles financiers ou autres. Grâce à ces trois essais cliniques, des patients de trois provinces bénéficient déjà de ces traitements. L’objectif est d’étendre la distribution des thérapies CLIC à six provinces : la Colombie-Britannique, l’Ontario, le Manitoba, la Saskatchewan, le Nouveau-Brunswick et l’Alberta.

Ce modèle décentralisé contribue à diminuer les inégalités d’accès, tant sur le plan géographique, grâce à la disponibilité des traitements dans un plus grand nombre de provinces, que sur le plan économique, grâce à leur coût réduit.

En outre, ces traitements se révèlent prometteurs sur le plan de l’efficacité. À ce jour, CLIC-1901 affiche des résultats cliniques équivalents, voire supérieurs, à ceux de certains traitements commerciaux. Les résultats préliminaires suggèrent également que CLIC-1901 pourrait présenter un taux de toxicité inférieur à celui des produits commerciaux. Toutefois, ces conclusions sont limitées par la taille de l’échantillon.

Concernant ACIT001/EXC002, les résultats en matière de sécurité et d’efficacité sont comparables à ceux des traitements actuellement disponibles sur le marché, tandis que les résultats pour CLIC-2201 ne sont pas encore connus.

Le succès de ces différentes phases cliniques ouvre la voie à des étapes plus avancées et au développement à grande échelle des thérapies CAR-T en milieu de recherche au Canada.

La Conversation Canada

Nolan Maugourd travaille pour le Conseil national de recherches du Canada.

– ref. Traiter des cancers auparavant incurables en rendant accessible la thérapie par cellules CAR-T – https://theconversation.com/traiter-des-cancers-auparavant-incurables-en-rendant-accessible-la-therapie-par-cellules-car-t-282339

Cyberattaques, bioterrorisme : ralentir l’IA ne suffira pas si on n’apprend pas à anticiper l’imprévu

Source: The Conversation – in French – By Simon Blanchette, Lecturer, Desautels Faculty of Management, McGill University

Dans un nouvel essai sur la nécessité de ralentir le développement de l’intelligence artificielle, Dario Amodei, chef de la direction et cofondateur d’Anthropic, réitère ses inquiétudes sur « l’utilisation abusive de l’IA à des fins de cyberattaques et de bioterrorisme ». Sa crainte : qu’un essaim d’agents autonomes puisse, en théorie, prendre le contrôle de l’ensemble d’Internet d’ici six à douze mois.


Amodei fonde cette crainte sur la révélation faite en juillet par OpenAI selon laquelle ses modèles d’IA avaient franchi les limites d’un test de sécurité et avaient pénétré les systèmes de la plate-forme d’apprentissage Hugging Face. Environ 1200 agents d’IA ont commencé à communiquer sur un forum, échangeant des messages enthousiastes tels que : « OH MON DIEU ! Il y a un forum partagé… On a trouvé d’autres agents ! », avant que 700 d’entre eux ne coordonnent une attaque.

Amodei soutient qu’il faut « ralentir le rythme auquel nous améliorons les capacités des modèles d’IA ». Elon Musk et le chef de la direction d’OpenAI, Sam Altman, ont abondé dans le même sens.

Ce refrain, on le connaît déjà. Musk a signé une lettre ouverte en mars 2023 appelant à une pause de six mois dans l’entraînement de l’IA. Six mois plus tard, on l’a surnommée « la grande “pause” de l’IA qui n’en fut pas une »

Nous avons bel et bien besoin d’un ralentissement, et nous devons profiter de ce temps pour développer une réflexion anticipatrice au sein de l’industrie de l’IA. L’incident de Hugging Face s’est produit dans le cadre d’un test de sécurité. La façon dont les agents ont pu passer du test à une intrusion réelle n’avait pas été envisagée.

La réflexion anticipative est une compétence. Nous devons la développer de manière aussi délibérée que l’IA elle-même.

Les systèmes d’IA se comportent de manière inattendue

Dans l’incident de Hugging Face, les agents n’ont pas piraté la plate-forme principalement pour s’emparer des réponses du test de sécurité, mais pour comprendre comment fonctionnait le système de notation automatisé et trouver le moyen de le déjouer. Ils avaient déjà réussi à contourner certaines parties du test.

D’autres incidents ont suivi. Anthropic a révélé que son modèle d’IA Claude avait également piraté les systèmes de trois organisations lors d’évaluations de cybersécurité.

Meta a révélé un incident similaire. L’AI Security Institute britannique a documenté le cas d’un agent créant de fausses identités et tentant de manipuler un développeur de logiciels pour qu’il approuve du code malveillant.

Dans ces cas, les systèmes d’IA adaptatifs se sont comportés d’une manière que leurs concepteurs n’avaient jamais prévue, après avoir été confrontés à des situations qu’ils n’avaient pas anticipées. Pourtant, une grande partie de l’évaluation de l’IA reste structurée sur un mode réactif : tester le système, repérer la défaillance, corriger le problème, répéter.




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L’art de l’anticipation

La pensée anticipative consiste à laisser plusieurs futurs possibles façonner nos actions d’aujourd’hui. Nous n’avons pas besoin de savoir exactement ce qui va se passer ; nous devons envisager ce qui pourrait se produire, y compris des possibilités peu probables, mais aux conséquences potentiellement lourdes. C’est là que réside la distinction entre anticipation et prédiction.

Nous le faisons déjà couramment. Nous souscrivons une assurance sans savoir si notre maison sera inondée, précisément parce qu’attendre que l’inondation confirme le risque est la façon la plus coûteuse de le découvrir. Les analystes du renseignement travaillent de la même manière, en remettant en question leurs propres prémisses et en élaborant des scénarios alternatifs avant de se prononcer.

L’anticipation devient plus difficile lorsque les agents d’IA gagnent en autonomie. Donner à un système plus de liberté pour choisir ses outils, agir et réagir multiplie les chemins possibles entre l’objectif qu’on lui fixe et le résultat obtenu.

Cette même liberté qui rend un agent utile laisse également plus de place à des comportements que ses concepteurs n’ont pas prévus.

Le défi des systèmes multi-agents

Pour les agents autonomes, il faut d’abord expliciter les prémisses sur lesquelles repose chaque tâche. À quoi l’agent a-t-il accès ? Que peut-il modifier, et non pas simplement lire ? Quel signal nous avertirait, à temps, qu’une prémisse ne tient plus ?

Les incidents survenus chez OpenAI, Anthropic et Meta ont montré à quelle vitesse des problèmes peuvent surgir lorsque les prémisses concernant l’accès, les autorisations ou le comportement d’un agent cessent d’être vraies.

Il faut ensuite pousser la réflexion plus loin. Si un agent obtient un accès qui ne lui était pas destiné, qu’est-ce que cela lui permet de faire, et qu’est-ce que cela pourrait rendre possible à son tour ? Posée une fois, la question met en lumière le risque évident. Posée à maintes reprises, elle fait ressortir les effets de deuxième et de troisième ordre.

Les questions changent encore une fois lorsqu’un système fait tourner plusieurs agents à la fois. Le risque se déplace alors : il ne tient plus à un agent isolé, mais à la façon dont ils interagissent entre eux — ils peuvent mettre en commun leurs découvertes, se répartir le travail et amplifier mutuellement leurs actions. C’est ce qui a transformé un test en vase clos en faille de sécurité chez Hugging Face.


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Imaginer ne suffit pas

Nous pouvons déjà imaginer de nombreux scénarios possibles. Nous savons que les systèmes d’IA peuvent apprendre à satisfaire un indicateur plutôt que l’objectif qui le sous-tend, un comportement connu sous le nom de « piratage de récompense ». Nous savons également que les systèmes se comportent différemment lorsqu’ils détectent qu’ils font l’objet d’un test.

Mais savoir qu’une défaillance est possible ne suffit pas : encore faut-il concevoir un test capable de la révéler. À bien des égards, il s’agit d’un enjeu organisationnel. Quelqu’un doit oser exposer un scénario indésirable, sachant que cela retardera une mise en production. Ensuite, cette personne doit le présenter sous une forme qui permette aux autres d’agir en conséquence.

Les études organisationnelles documentent ce problème depuis 50 ans : les signaux d’alerte s’accumulent souvent, mais ne parviennent aux décideurs que par fragments, trop isolés les uns des autres pour déclencher une action. Parallèlement, les avertissements qui ne produisent aucun effet négatif deviennent la preuve que le risque est tolérable.

Ces deux schémas se sont manifestés cet été, avec un élément que la littérature sur les catastrophes n’avait jamais eu à prendre en compte : un échec survenu en quelques jours plutôt qu’en plusieurs années.

Des manifestants brandissent des pancartes, dont une sur laquelle on peut lire « No Killer Robots »
La rapidité du développement de l’IA a déclenché des manifestations publiques, comme celle-ci à San Francisco en 2026.
(Unsplash/Nathan Kuczmarski)

L’anticipation s’apprend

L’anticipation peut s’apprendre. Les équipes peuvent apprendre à remettre en question les hypothèses, à élaborer des scénarios alternatifs et à soumettre leurs plans à des tests de résistance avant même de savoir à quel avenir elles seront confrontées. L’objectif est de rendre ce type de réflexion reproductible plutôt que de compter sur une seule personne pour repérer l’imprévu.

Les incidents montrent également pourquoi les tests demeurent essentiels, puisque la plupart ont été découverts lors d’évaluations. Mais la réflexion anticipative modifie les questions que nous posons. Quelle prémisse devrions-nous délibérément remettre en question ? Quelle interaction n’avons-nous pas examinée ? Que se passe-t-il si une contrainte disparaît ?

Plus les équipes s’améliorent en matière d’anticipation, moins les tests se limitent aux défaillances qu’elles savent déjà repérer.

Cette capacité se renforce lorsqu’elle est organisée et mise en pratique.

Au cours de 24 simulations de crise utilisant trois modèles d’IA (Mistral, Claude et ChatGPT), une anticipation efficace reposait sur des structures plus formelles, une utilisation réfléchie de la technologie et une volonté de remettre en question l’expertise existante. Les équipes qui anticipaient de façon systématique prenaient également des décisions plus pertinentes que celles qui agissaient de manière réactive.

L’IA peut également faciliter ce travail. Des expériences récentes ont montré que les agents d’IA mettaient en évidence davantage de conséquences possibles, tandis que les experts humains apportaient le contexte que les agents omettaient souvent. En collaborant, les agents d’IA peuvent générer des possibilités que les humains pourraient négliger, tandis que l’expertise humaine les filtre et les ancre dans la réalité.

Avant le prochain incident

Les entreprises ont tendance à réagir aux failles de sécurité liées à l’IA en renforçant les systèmes qui ont échoué : elles comblent les lacunes et restreignent l’accès des agents. Ce travail est important, mais il ne permet pas de déterminer où apparaîtra la prochaine faille.

Pour qu’un ralentissement serve vraiment à quelque chose, les évaluateurs doivent mettre ce temps à profit pour développer et mettre en pratique une réflexion anticipative : imaginer davantage de façons dont ces systèmes pourraient les surprendre, puis transformer ces possibilités en tests.

À mesure que les systèmes d’IA gagnent en capacité, « on ne s’attendait pas à ça » ne sera plus une réponse acceptable. En fait, ce ne l’est déjà plus. Notre travail consiste à anticiper davantage.

La Conversation Canada

Emmanuelle Vaast reçoit un financement du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH).

Simon Blanchette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Cyberattaques, bioterrorisme : ralentir l’IA ne suffira pas si on n’apprend pas à anticiper l’imprévu – https://theconversation.com/cyberattaques-bioterrorisme-ralentir-lia-ne-suffira-pas-si-on-napprend-pas-a-anticiper-limprevu-292040

À l’heure de l’IA générative, que signifie encore apprendre une langue ?

Source: The Conversation – in French – By Cédric Brudermann, Professeur des universités, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Ces deux jeunes touristes utilisent une application de traduction sur leur téléphone pour communiquer avec la population pendant leur voyage. Billow 926/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Face aux progrès de l’intelligence artificielle générative, pourquoi apprendre une langue étrangère ?

  • Communiquer, c’est produire des phrases correctes, mais aussi comprendre une situation et savoir s’ajuster.

  • Il s’agit de former des citoyens capables de construire du sens avec les autres.


L’intelligence artificielle générative (IAG) traduit des textes, rédige des courriels, reformule des articles et résume des documents en quelques secondes. À cela s’ajoutent la traduction vocale en temps réel et les assistants conversationnels : autant d’outils qui donnent parfois l’impression que les barrières linguistiques sont en train de disparaître.

À quoi bon, dès lors, apprendre une langue si des machines semblent pouvoir communiquer à notre place ?

La question peut sembler provocatrice mais elle traverse aujourd’hui le monde de l’éducation et, plus largement, la société. Elle repose toutefois sur une conception réductrice de ce que signifie apprendre une langue : celle qui consiste à ramener cet apprentissage à la mémorisation du vocabulaire, à l’application de règles grammaticales ou à la traduction de phrases. Si tel était le cas, les progrès de l’IAG suffiraient à remettre en question une partie des finalités de cet apprentissage.

Mais apprendre une langue, c’est aussi apprendre à interagir avec les autres, à comprendre une situation et à adapter son discours. C’est en effet dans ces échanges – avec leurs hésitations, leurs malentendus et leurs ajustements – que se construit une partie essentielle de la compétence linguistique.

Si l’IAG peut accompagner ces apprentissages, elle ne peut cependant pas se substituer aux interactions humaines elles-mêmes. Il en découle que l’IAG ne rend pas l’apprentissage des langues obsolète, mais conduit à en redéfinir les finalités dans un monde où certaines tâches linguistiques sont automatisées.

Communiquer ne consiste pas seulement à traduire

L’un des principaux atouts de l’IAG est de faciliter des tâches linguistiques autrefois longues ou complexes. Traduire un document, corriger une formulation, reformuler un texte ou produire un premier brouillon est désormais à portée de clic. Cette efficacité peut toutefois entretenir une illusion : celle selon laquelle communiquer reviendrait simplement à remplacer des mots d’une langue par leurs équivalents dans une autre langue.

Or, une langue est bien davantage qu’un système de correspondances car, pour communiquer, il faut tenir compte du contexte et de son interlocuteur : rédiger un courriel professionnel ou présenter un projet suppose en effet de choisir un registre, d’anticiper les attentes de son interlocuteur et d’adapter son discours à la situation. Les outils d’IAG ont d’ailleurs fait d’importants progrès dans ce domaine et peuvent aujourd’hui produire des textes adaptés au contexte ou au destinataire.

Mais leur utilisation exige de savoir quelles informations et consignes leur fournir, de comprendre les choix qu’ils proposent et d’exercer un regard critique sur les résultats obtenus. C’est la raison pour laquelle un des enjeux de l’apprentissage des langues réside désormais moins dans la maîtrise de la langue ou de l’outil que dans la capacité à les articuler en fonction des situations de communication.

Communiquer, c’est construire une relation

Parler une langue, c’est savoir réagir à une question inattendue, reformuler lorsqu’un interlocuteur ne comprend pas, adapter son discours ou gérer un désaccord. Ces capacités se construisent dans l’échange, au fil des situations rencontrées.

Or, si les outils d’IAG peuvent contribuer à cette préparation – en permettant de s’entraîner à l’oral, de simuler certains dialogues ou d’obtenir des retours sur une production – ils ne remplacent pas les échanges réels, où chacun doit construire une compréhension commune avec son interlocuteur, en tenant par exemple compte de ses réactions et en ajustant son propre discours.

De fait, apprendre une langue aujourd’hui, c’est certes continuer à apprendre à produire des phrases, mais c’est aussi développer des compétences relationnelles, interprétatives et adaptatives qui prennent tout leur sens dans l’interaction. Une telle évolution conduit alors à repenser les finalités mêmes de l’enseignement des langues.

Ce que l’IAG change dans l’enseignement des langues

Si l’IAG transforme les usages des langues, elle modifie également les conditions de leur apprentissage. Le rôle des enseignants est donc appelé à évoluer en conséquence et, dans ce contexte, il ne s’agit plus seulement de transmettre des connaissances linguistiques, mais aussi d’aider les apprenants à faire un usage réfléchi des outils.

En classe, cela peut par exemple passer par des situations où les élèves comparent leurs formulations à celles générées par l’IAG, en évaluent les choix et en discutent les effets selon les contextes. Ces activités les amènent à confronter les propositions de l’outil à leur propre compréhension des situations et à exercer leur jugement plutôt que d’accepter les réponses telles quelles.

Cette orientation rejoint l’évolution du Cadre européen commun de référence pour les langues, qui accorde une place croissante à la médiation, entendue comme la capacité à faciliter la compréhension entre des personnes, des langues, des cultures ou des points de vue différents. Ainsi, dans un environnement où les échanges sont de plus en plus médiés par les technologies, la capacité à articuler intelligence humaine et intelligence artificielle est vouée à prendre une importance particulière.




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En définitive, loin de signer la fin de l’enseignement des langues, l’IAG en transforme les finalités. Si une machine peut en effet désormais traduire ou reformuler un message, elle ne peut pas décider à notre place de ce que nous voulons dire ni de la manière dont nous voulons le dire. Par conséquent, à l’heure de l’IAG, apprendre une langue reste essentiel et l’enseignement des langues vise désormais moins à former des locuteurs que des citoyens capables de construire du sens avec les autres et d’exercer leur jugement face aux technologies.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. À l’heure de l’IA générative, que signifie encore apprendre une langue ? – https://theconversation.com/a-lheure-de-lia-generative-que-signifie-encore-apprendre-une-langue-288545

Moody’s, S&P, Fitch : pourquoi l’oligopole résiste malgré trente ans de critiques ?

Source: The Conversation – in French – By Valérie Lelièvre, Maître de conférences en Sciences économiques, Chercheur au BETA et membre de la Chaire EFNUM, Université de Lorraine


L’ESSENTIEL

  • Depuis leur création, Moody’s (1909), Fitch (1913) et Standard and Poor’s (1941) dominent le marché des notations financières.

  • En 2025, en dépit des tentatives pour réduire leur domination, les « Big Three » représentent encore 91,87 % du marché européen.

  • Agence de notation africaine ou nouveaux indicateurs de marché, des alternatives ont été envisagées, sans succès.


Depuis les années 1990, chaque grande crise financière, que ce soit la crise asiatique de 1997-98, la crise des subprimes de 2007-2008 ou la crise des dettes souveraines en zone euro au début des années 2010, ravive les critiques adressées aux trois principales agences de notation, Moody’s, Standard and Poor’s et Fitch, nommées les « Big Three ».

Les controverses portent sur les conflits d’intérêts liés à leur mode de rémunération, les dégradations de notes trop tardives, leur effet déstabilisateur sur les marchés et les erreurs commises lors de crises majeures.

Malgré les réformes engagées depuis la crise de 2008, la structure du marché a peu évolué. Les Big Three émettent encore l’immense majorité des notations utilisées par les investisseurs et les régulateurs dans le monde.

Comment expliquer la résilience de cet oligopole ? Celle-ci ne tiendrait-elle pas à la manière dont le marché s’est organisé autour des agences historiques ?

Accumulation des barrières à l’entrée

La persistance de cet oligopole résulte de l’accumulation de barrières qui freinent l’arrivée de nouveaux entrants sur le marché de la notation financière : la réputation, la reconnaissance réglementaire, la diffusion des notes comme référence commune et les coûts liés au changement d’agence.

Le renforcement mutuel des barrières à l’entrée du marché crée une dépendance au sentier. Les choix passés orientent durablement le fonctionnement du marché et rendent plus difficile l’adoption d’autres référentiels. Cette dépendance limite la contestabilité du marché.

La réputation, actif stratégique

La première barrière tient à la réputation des agences historiques, Moody’s, créée en 1909, Fitch en 1913 et Standard and Poor’s (S&P), issue de la fusion en 1941 de Standard Statistics et Poor’s Publishing. Depuis près d’un siècle, Moody’s, S&P et Fitch évaluent États et entreprises à travers le monde, au fil des cycles économiques, accumulant une expérience sans équivalent.

Cette réputation est d’autant plus déterminante que les investisseurs ne peuvent apprécier immédiatement la qualité d’une notation ; celle-ci ne peut être évaluée qu’a posteriori, à partir notamment des défauts d’émetteurs et des changements de note.

Le cas de l’agence chinoise Dagong illustre cette difficulté. Créée en 1994, elle s’est heurtée aux barrières réglementaires et réputationnelles. En 2010, le régulateur américain, la Securities and Exchange Commission (SEC), lui a refusé le statut nécessaire pour opérer pleinement aux États-Unis. Enregistrée par le régulateur européen (l’Autorité européenne des marchés financiers, European Securities and Markets Authority ou ESMA) en 2013, Dagong n’y a jamais dépassé quelques centièmes de point de part d’un marché dont elle se retirera en 2019.

La réglementation, barrière institutionnelle

L’intégration progressive des notations dans la réglementation renforce l’avantage des agences historiques.

Ce processus s’amorce aux États-Unis. Dès 1936, les notes servent à encadrer les placements obligataires autorisés aux banques. À ce premier usage réglementaire s’ajoute, en 1975, une reconnaissance officielle des agences elles-mêmes. La Securities and Exchange Commission (SEC) accorde à Moody’s, S&P et Fitch un statut reconnu pour certains usages réglementaires. Une nouvelle étape est franchie en 2004, lorsque les notations prennent une place dans les normes prudentielles internationales.

L’accord de réglementation bancaire Bâle 2 prévoit, dans l’approche standard, les notations pour calculer les exigences en fonds propres des banques. Cette logique se retrouve dans le règlement européen sur les exigences de fonds propres de 2013, applicable en France, ayant recours aux notations externes pour certains de ces calculs.

Pour concurrencer les acteurs établis, les nouveaux entrants font face à un cercle difficile à rompre : leur faible diffusion limite leur accès aux usages réglementaires qui conditionnent eux-mêmes cette diffusion. Ce mécanisme se rapproche d’un avantage du premier entrant, amplifié par la réglementation.

Langage commun renforcé par les effets de réseau

Les échelles de notes des Big Three sont devenues des références communes pour les banques, les investisseurs, les compagnies d’assurance et les banques centrales.

Elles distinguent la catégorie « investissement », qui indique une capacité de remboursement jugée suffisamment solide, et la catégorie « spéculative », qui signale un risque de non-remboursement plus élevé. Pour les notes à long terme, la première s’étend de AAA à BBB− chez S&P et Fitch, et de Aaa à Baa3 chez Moody’s ; la seconde commence à BB+ chez les deux premières et à Ba1 chez Moody’s.

En avril 2010, S&P a fait basculer la dette grecque dans la catégorie spéculative. En septembre 2025, Fitch a baissé la note de la France de AA− à A+, traduisant ses inquiétudes sur les finances publiques et l’instabilité politique ; elle reste toutefois dans la catégorie investissement.

Cette standardisation favorise des effets de réseau. Plus les investisseurs utilisent les notes d’une agence, plus les émetteurs ont intérêt à se faire noter par elle ; plus cette agence note d’émetteurs, plus elle offre aux investisseurs un large éventail de comparaisons. Un nouvel entrant doit de facto atteindre une masse critique pour que ses évaluations soient suivies et reconnues par le marché.

Les coûts de changement favorisent les acteurs établis

À ces effets de réseau s’ajoutent des coûts de changement. Les notations sont incorporées dans des mandats de gestion, des critères d’investissement, des contrats et des procédures internes d’établissements financiers.

Ces coûts incitent les acteurs à conserver les référentiels qu’ils utilisent déjà. En économie industrielle, ces switching costs peuvent contribuer au verrouillage des pratiques et protègent les positions des agences établies… même lorsque la qualité de leurs évaluations est contestée.

Un témoignage recueilli en 2012 par le Sénat l’illustre. Entre 2006 et 2008, selon Catherine Gerst, qui travaillait alors pour l’agence de notation canadienne Morningstar DBRS, des émetteurs acceptaient une évaluation gratuite de DBRS, mais refusaient de remplacer leur prestataire habituel, malgré leurs critiques de l’oligopole des Big Three.

Aucune alternative n’a remplacé les Big Three

Des solutions ont été envisagées pour réduire la dépendance aux notations et favoriser la concurrence : les modèles internes d’évaluation du risque, les indicateurs de marché et l’émergence d’agences concurrentes.

Conduire sa propre analyse du risque

En 2004, Bâle 2 offre aux banques autorisées une voie distincte : l’approche fondée sur les notations internes IRB qui repose en partie sur leurs propres estimations du risque de crédit. En 2010 le Conseil de stabilité financière recommande de réduire l’usage mécanique des notes.

En 2013, l’Union européenne demande aux institutions financières de conduire leur propre analyse du risque. Ces réformes ont limité le recours automatique aux notations sans faire émerger une solution capable d’en remplir toutes les fonctions.

Indicateurs de marché

Les indicateurs de marché ont aussi été envisagés comme alternative aux notations.

C’est le cas du spread obligataire mesurant l’écart de rendement entre la dette d’un État et celle d’un pays jugé plus sûr, pour une même échéance. Le 11 septembre 2026, les obligations françaises à dix ans offrent un rendement de 4,418 %, contre 3,505 % pour leurs équivalentes allemandes. Les investisseurs demandent donc un supplément de rendement (spread) de 0,91 point de pourcentage pour détenir la dette française.

Autre indicateur : le prix des CDS, ces contrats financiers qui fonctionnent comme une assurance contre le défaut de paiement d’un État. Plus cette protection coûte cher, plus les investisseurs perçoivent généralement un risque de non-remboursement élevé.

Ces indicateurs dépendent de la facilité à revendre les titres – la liquidité du marché –, du risque que les investisseurs soient prêts à accepter – l’aversion au risque – et du climat général des marchés. Leurs fluctuations en font surtout des outils d’alerte complémentaires aux notations.

Favoriser l’émergence d’agences concurrentes

L’Union européenne a également cherché à favoriser les petites agences. Depuis 2013, lorsqu’un émetteur désigne au moins deux agences, il doit envisager d’en choisir une ayant moins de 10 % du marché et se justifier s’il ne le fait pas. Cette incitation n’a pas modifié la structure du marché : en 2025, les Big Three représentent encore 91,87 % du marché européen mesuré par les revenus. L’agence canadienne DBRS arrive au 4e rang sans dépasser 2 % du marché et l’agence européenne Scope rating arrive au 5e rang, représente 1,23 % du marché.

La recherche d’alternatives passe aussi par des initiatives régionales. Portée par l’Union africaine, l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA) ambitionne de mieux prendre en compte les spécificités économiques du continent, notamment le secteur informel et les ressources naturelles. Elle entend ainsi répondre aux critiques de notations jugées trop sévères et contribuer à réduire les coûts de financement des pays africains.

Aucune des solutions envisagées ne réunit la couverture mondiale, la comparabilité, l’historique, la reconnaissance institutionnelle et la diffusion dont bénéficient les Big Three. Leur domination repose donc moins sur l’absence d’alternatives que sur l’incapacité de celles-ci à cumuler ces avantages et à s’imposer comme une référence commune auprès des acteurs du marché. Trente ans de critiques ont fragilisé leur légitimité sans ébranler les mécanismes qui soutiennent leur domination.

The Conversation

Valérie Lelièvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Moody’s, S&P, Fitch : pourquoi l’oligopole résiste malgré trente ans de critiques ? – https://theconversation.com/moodys-sandp-fitch-pourquoi-loligopole-resiste-malgre-trente-ans-de-critiques-285726