Source: The Conversation – in French – By Souleymane Gueye, Professor of Economics and Statistics, City College of San Francisco
Le débat sur le franc CFA, monnaie commune utilisée par plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale garantie par le Trésor français, fait rage chez les économistes depuis les années 60, mais il n’a jamais préoccupé la plupart des Sénégalais. Au cours de la dernière décennie, les médias, ainsi que les réseaux sociaux, ont manifesté un intérêt croissant pour l’usage du franc CFA.
Ces préoccupations de la population concernant les questions économiques liées au franc CFA devraient être saluées et prises en compte par les décideurs politiques. Elles s’expliquent notamment par les divergences d’interprétation quant au rôle de l’arrimage du franc CFA à l’euro dans les déséquilibres extérieurs structurels de l’économie sénégalaise, ainsi que par les débats sur sa contribution à l’incapacité à créer de l’emploi et à réduire la pauvreté au Sénégal. Cela alimente la discussion sur l’avenir de cette monnaie.
Plus d’un demi-siècle après l’indépendance, la question centrale demeure : le Sénégal peut-il opérer sa transformation économique et sociale sans disposer de la souveraineté monétaire nécessaire, alors qu’il continue de fonctionner dans le cadre du franc CFA ?
Pour une partie de la population, remettre en cause ce système est perçu comme un risque inutile. Pour d’autres, refuser d’en discuter démontre une résignation politique et intellectuelle évidente.
Par conséquent, il est impératif de poser la question essentielle : un État souverain peut-il conduire son développement économique sans maîtriser pleinement les principaux instruments macroéconomiques, au premier rang desquels la politique monétaire et celle du taux de change ?
Le Sénégal appartient aujourd’hui à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), où la politique monétaire est exercée passivement par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao).
Pour avoir étudié les implications d’une éventuelle sortie du Sénégal de la zone CFA, j’estime que le franc CFA, arrimé à l’euro et garanti par la France dans un régime de change fixe, assure la stabilité et la crédibilité. Cela dit, il limite clairement la capacité du Sénégal à transformer structurellement son économie.
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Deux regards opposés
Deux visions s’opposent :
• Les partisans du CFA soulignent une souveraineté monétaire collective et une stabilité macroéconomique appréciable, qui renforcent la confiance des investisseurs et stabilisent l’inflation.
• Les critiques estiment que le régime actuel constitue une contrainte structurelle.
L’absence de flexibilité du taux de change et l’autonomie limitée de la politique monétaire freinent la mobilisation des instruments nécessaires à l’industrialisation et à la création d’emplois.
Face à ces enjeux, la question monétaire devient centrale pour toute stratégie de développement ambitieuse. Dans le cadre du Programme de transformation du Sénégal à l’horizon 2050, la monnaie ne doit plus être considérée uniquement comme un instrument de stabilité, mais plutôt comme un levier essentiel de transformation systémique de l’économie sénégalaise.
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Pourquoi envisager une monnaie nationale ?
Le franc CFA offre des avantages : faible inflation et stabilité du taux de change. Cependant, ces acquis s’accompagnent de contraintes susceptibles de limiter la transformation structurelle de l’économie sénégalaise. Par ailleurs, le projet de création de l’Eco, monnaie régionale commune des pays de la Communauté économique des État de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao, 12 pays), demeure incertain.
La réunion des chefs d’État à Monrovia en février 2026 a une nouvelle fois confirmé les retards accumulés, notamment en raison de critères de convergence largement inspirés de l’expérience de l’Union européenne, mais difficilement applicables à des économies ouest-africaines encore très hétérogènes et faiblement intégrées.
Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), le commerce intra-régional demeure relativement faible — à hauteur de 13 % des échanges — et les mécanismes de stabilisation budgétaire régionaux restent très limités.
Dans ce contexte, une monnaie nationale mérite d’être considérée pour trois raisons principales :
1. Corriger l’asymétrie de change et restaurer les instruments macroéconomiques
Avec une économie extravertie, spécialisée dans les produits primaires (arachide, pétrole, or, poisson, etc.) et très dépendante des importations alimentaires et énergétiques, le Sénégal reste vulnérable aux chocs externes.
L’arrimage du CFA à l’euro peut créer une asymétrie : une monnaie surévaluée pénalise les exportations et favorise les importations. Les déficits extérieurs structurels (-10,5 % du PIB) et un taux de couverture des importations par les exportations très faible (55 %) en résultent. Cela nuit à l’activité économique tout en maintenant la non-compétitivité des secteurs agricoles et industriels.
Une monnaie nationale bien gérée permettrait d’ajuster le taux de change en fonction des fondamentaux économiques, notamment les nouvelles ressources pétrolières, gazières et agro-industrielles, de corriger les déséquilibres structurels et de renforcer ainsi l’adaptabilité et la résilience économiques du pays aux chocs externes.
2. Adapter la politique monétaire aux priorités nationales
La politique monétaire de la Bceao privilégie principalement la stabilité des prix et l’ancrage externe de la monnaie, excluant toute possibilité de soutenir efficacement l’emploi, l’industrialisation ou la transformation agro-industrielle.
Une souveraineté monétaire nationale permettrait de coordonner la politique monétaire et la stratégie de développement.
Le taux de change pourrait devenir un levier de compétitivité pour les secteurs clés, et la politique monétaire pourrait soutenir directement les projets nationaux structurants à haute intensité de main-d’œuvre.
3. Prévenir une dépendance structurelle prolongée
Le Sénégal demeure prisonnier d’un système qu’il ne maîtrise pas pleinement. La réforme du CFA (ou la création de l’Eco) devait se substituer au franc CFA depuis 2020 peinent à aboutir. Au vu des lenteurs et des péripéties dans les négociations de 1980 à nos jours, ce serait une exception historique de voir des réformes drastiques sortir des discussions envisagées au niveau sous-régional et régional sur la question monétaire.
Dans un environnement international instable et une recomposition géopolitique certaine dans les années à venir, la maîtrise de la monnaie s’impose comme un levier stratégique pour contrer une dépendance économique prolongée. Par conséquent, le Sénégal doit prendre les devants comme le déclarait le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko “Le franc CFA ne cadre pas avec notre vision. Soit la monnaie sera changée avec nos partenaires de l’Uemoa, soit nous prendrons nos responsabilités, et nous nous préparerons à battre notre propre monnaie nationale”.
Etapes et conditions d’une sortie maîtrisée
Une sortie du CFA exige une planification progressive et un encadrement par des institutions robustes. La crédibilité de la future monnaie repose sur la confiance des ménages, des entreprises et des partenaires internationaux.
Pour une transition réussie, certains préalables sont nécessaires :
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Consolider le cadre macroéconomique : discipline budgétaire, politique monétaire crédible et cadre financier solide.
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Stabiliser la dette extérieure : réduire la vulnérabilité aux fluctuations des devises.
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Renforcer les réserves de change : stimuler les exportations et accroître la valeur ajoutée locale (agriculture, pêche, mines).
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Diversifier l’économie : développer de nouvelles filières industrielles et améliorer la productivité.
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Élargir l’assiette fiscale : mobiliser davantage de ressources domestiques et réduire la dépendance à l’endettement extérieur.
Construction d’institutions monétaires crédibles :
• Banque centrale indépendante : mandat clair (stabilité des prix, stabilité financière, soutien à l’activité économique).
• Gestion transparente des réserves : diversification en or et en devises (dollars, euros, yuans).
• Régime de change flexible : flottement administré ou indexé sur un panier de devises reflétant le poids de nos partenaires commerciaux, afin de limiter la volatilité.
• Sécurisation du système financier : garantie des dépôts, supervision bancaire renforcée, communication cohérente.
Impacts économiques : risques et opportunités
Toute transition monétaire comporte inévitablement une phase d’ajustement. Dans le cas d’une sortie du franc CFA, plusieurs risques à court terme doivent être clairement identifiés et anticipés afin d’éviter toute instabilité macroéconomique
A. Risques à court terme :
• Instabilité monétaire et fuite de capitaux : anticipation d’une dépréciation, demande accrue de devises, inflation importée.
• Augmentation du coût de la dette extérieure : dépréciation de la monnaie et pression sur les finances publiques.
• Ajustements commerciaux : coûts de conversion, risques de change, adaptations temporaires des chaînes régionales.
• Impact sur la diaspora et l’économie informelle : perturbations temporaires des transferts et de la formation des prix.
B. Opportunités à moyen et long terme :
Au-delà des risques de transition, une réforme du régime monétaire peut également ouvrir des perspectives économiques importantes si elle s’accompagne d’institutions solides et d’une stratégie de développement cohérente.
• Renforcer la compétitivité et l’industrialisation : ajustement du taux de change, substitution aux importations, développement des filières locales.
• Capacité accrue de financement contracyclique : refinancement bancaire, soutien à l’investissement et aux projets structurants.
• Meilleure maîtrise des flux financiers : contrôle des sorties non productives et mobilisation de l’épargne nationale.
Souveraineté monétaire et financement du développement
La monnaie nationale pourrait réduire la dépendance à l’endettement extérieur et mobiliser l’épargne locale pour financer le développement économique du pays. La banque centrale pourrait orienter le crédit vers les secteurs stratégiques (agriculture, industrie, agro-transformation) et coordonner les politiques industrielles, budgétaires et commerciales. Ainsi, la monnaie deviendrait un instrument actif de transformation économique, et non seulement un ancrage de stabilité.
En définitive, la monnaie est un instrument stratégique, pas une solution miracle. Le franc CFA garantit la stabilité et la crédibilité, mais limite la flexibilité stratégique cruciale pour un pays en mutation comme le Sénégal.
Je recommande de préparer une monnaie nationale avec rigueur, discipline et des institutions solides afin de :
• Financer le développement de manière endogène ;
• Soutenir le secteur productif ;
• Réduire la dépendance à l’endettement extérieur ;
• Renforcer la capacité d’ajustement face aux chocs internationaux en adaptant la politique monétaire.
La question n’est pas symbolique : il s’agit d’aligner les instruments macroéconomiques sur les ambitions de transformation structurelle du Sénégal. Pour un pays aspirant à l’émergence, la monnaie doit devenir un outil stratégique au service d’un développement endogène et durable comme l’avaient prévu les nouvelles autorités : «il n’y a pas de souveraineté sans souveraineté monétaire» dans leur programme de développement économique.
Malheureusement, la question monétaire est presque absente de la nouvelle Vision 2050, malgré les promesses de campagne et l’analyse détaillée des étapes nécessaires – similaires à celles évoquées dans ce texte– pour parvenir à une monnaie nationale.
Il est impératif de passer de l’intention à l’exécution avec rigueur, détermination et un sens aigu des responsabilités envers la population et l’avenir du pays – transformation systémique de l’économie
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Souleymane Gueye does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Faut‑il briser le carcan du franc CFA pour enfin transformer l’économie sénégalaise ? Les clés d’une transition réussie – https://theconversation.com/faut-il-briser-le-carcan-du-franc-cfa-pour-enfin-transformer-leconomie-senegalaise-les-cles-dune-transition-reussie-278899
