Médecins spécialistes et déserts médicaux : leur présence sur un territoire ne suffit pas à garantir l’accès aux soins

Source: The Conversation – France in French (3) – By Benjamin Montmartin, Full professor of Econometrics and Data Science – Director of the Chair Prevention and Access to Healthcare, SKEMA Business School; IAE Nice – Université Côte d’Azur

Le manque de praticiens ne suffit pas à expliquer les difficultés d’accès à certaines spécialités médicales observées dans certains territoires. La désertification médicale résulterait de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre de soins mal répartie, des délais d’attente très inégaux pour obtenir un rendez-vous et la généralisation des dépassements d’honoraires.


Quand on parle de « déserts médicaux », on pense spontanément à l’absence de médecins sur certains territoires. Pour les médecins spécialistes, la réalité est plus complexe. La difficulté d’accès ne tient pas seulement à la distance à parcourir, mais aussi au temps nécessaire pour obtenir un rendez-vous et au coût restant à la charge du patient, notamment en raison des dépassements d’honoraires.

Ainsi, selon une étude de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) du ministère de la santé, 4,7 % des médecins généralistes exerçaient en secteur 2 (avec droit à dépassement d’honoraires) en 2021, contre 51,7 % pour les médecins spécialistes.




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Distance, temps d’attente et coût : les trois dimensions de la désertification médicale

Autrement dit, la désertification médicale des spécialistes doit être appréhendée sous trois dimensions : la distance, le temps d’attente et le coût.

Ces difficultés d’accès ont des conséquences directes sur le renoncement ou le report de soins. Une enquête nationale, portant sur 158 032 répondants analysés, montre que 25,4 % des personnes interrogées déclarent avoir renoncé ou reporté au moins un soin au cours des douze derniers mois. Les consultations de spécialistes figurent parmi les soins les plus concernés, en particulier en ophtalmologie, gynécologie et dermatologie.

Les raisons invoquées recoupent précisément ces trois dimensions : le reste à charge, la difficulté à obtenir un rendez-vous et, plus marginalement, les problèmes de mobilité.

Une accessibilité géographique très inégale

La première dimension est la plus visible : celle de la répartition des spécialistes. Mais compter le nombre de médecins dans un département ne suffit pas. C’est pour cela que la Drees et l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) ont développé l’indicateur d’accessibilité potentielle localisée (APL) qui mesure, à une échelle communale, l’adéquation entre l’offre et la demande de soins. Cet indicateur tient compte de la proximité des professionnels, de leur activité effective et des besoins de la population locale, qui varient selon l’âge.

Une récente étude de l’Irdes, qui a porté sur les cardiologues, dermatologues et ophtalmologistes, montre que, dans la plupart des départements, l’accès aux soins se concentre autour d’un pôle urbain, souvent la préfecture, puis se dégrade à mesure que l’on s’en éloigne.

Dans certains territoires, comme la Creuse et l’Indre pour l’ophtalmologie, ou encore la Nièvre et la Lozère pour la dermatologie, l’accessibilité reste faible sur une large partie du territoire.

La situation n’est toutefois pas la même selon les spécialités : les cardiologues sont globalement mieux répartis que les dermatologues et les ophtalmologistes. Parler « des spécialistes » au global masque donc des réalités très différentes d’une discipline à l’autre.

Aujourd’hui, il est encore difficile de suivre précisément l’évolution de l’accessibilité géographique aux médecins spécialistes, du fait de l’absence de données annuelles systématiques pour l’ensemble des spécialités.

Un temps d’attente en augmentation structurelle

La deuxième dimension est plus difficile à mesurer, mais tout aussi importante : le temps d’attente. Avoir un spécialiste à une distance raisonnable ne garantit pas qu’on puisse le consulter rapidement.

En 2018, une enquête de la Drees montrait que les délais moyens dépassaient deux mois pour les ophtalmologues et les dermatologues, et restaient supérieurs à un mois pour les cardiologues, les rhumatologues et les gynécologues.

Cette enquête soulignait également le fait que les délais étaient plus longs dans les communes dans lesquelles l’accessibilité géographique était déjà faible. Les territoires où l’offre est rare sont souvent aussi ceux où l’attente est la plus longue.

Des données plus récentes suggèrent que cette tension persiste, voire s’aggrave, pour certaines spécialités. Le baromètre FHF/Ipsos BVA, publié en mars 2026, fait état de délais moyens déclarés de quatre mois et demi pour un dermatologue, de plus de trois mois pour un cardiologue et d’environ deux mois pour un gynécologue. Seule l’ophtalmologie semble connaître une légère amélioration, tout en restant à un niveau élevé (de l’ordre de deux mois et trois semaines, en moyenne).

Enfin, une étude menée par la Fondation Jean-Jaurès, à partir des rendez-vous obtenus auprès de dix professions médicales et paramédicales durant l’année 2023 sur la plateforme en ligne Doctolib, éclaire la géographie de ces délais. En Île-de-France, dans plusieurs départements littoraux méditerranéens, atlantiques et départements accueillant de grands pôles urbains et universitaires, l’attente est généralement plus courte. À l’inverse, elle s’allonge dans une partie de la France, souvent plus rurale et plus éloignée des grands centres hospitaliers.

Le rapport identifie ainsi 14 départements, décrits comme « en difficulté », dans lesquels les délais médians sont au moins deux fois supérieurs à la moyenne nationale pour au moins trois professions : le Gers, la Saône-et-Loire, la Nièvre, le Territoire de Belfort, le Loiret, le Cher, les Deux-Sèvres, l’Ardèche, l’Eure, le Calvados, la Manche, la Loire-Atlantique, les Côtes-d’Armor et le Pas-de-Calais.

Les écarts sont particulièrement marqués en ophtalmologie, en dermatologie et en pédiatrie, avec plus de 90 jours d’écart entre les départements où l’attente est la plus courte et ceux où elle est la plus longue.

Les montants à la charge des patients et les dépassements d’honoraires des médecins

La troisième dimension est plus rarement intégrée au débat public, alors qu’elle change profondément l’accès aux soins : l’accessibilité financière. La présence d’un spécialiste sur un territoire ne garantit pas que sa consultation soit réellement accessible à tous.

Selon le dernier rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie (HCAAM), les dépassements d’honoraires des médecins spécialistes ont atteint 4,3 milliards d’euros en 2024, en augmentation de 27 % depuis 2019 (la très large majorité des dépassements d’honoraires étant le fait des médecins spécialistes, et non des généralistes).

Cette progression reflète aussi une transformation structurelle de l’offre : plus de la moitié des spécialistes libéraux exercent désormais en secteur 2 dit « à honoraires libres », donc avec droit à dépassement d’honoraires (Figure 4). Mais cette moyenne recouvre de fortes différences entre spécialités. À partir des données de l’assurance-maladie, on peut calculer qu’en 2024, environ 77,5 % des gynécologues libéraux étaient en secteur 2, contre 30,5 % des cardiologues. Et la progression du secteur 2 est nette dans l’ensemble des spécialités observées.

Là encore, la géographie compte. En analysant les données présentées dans le rapport du HCAAM, on en conclut que la part des médecins en secteur 2 est beaucoup plus élevée dans certains départements urbains et aisés, comme Paris, le Rhône ou les Alpes-Maritimes, que dans d’autres territoires, comme les Alpes-de-Haute-Provence, l’Aude ou la Haute-Marne. Cela signifie qu’un département peut sembler correctement doté en spécialistes sur le papier, tout en restant difficile d’accès pour les patients les plus modestes.

L’étude de l’Irdes montre, d’ailleurs, que les dépassements d’honoraires renforcent les inégalités sociales d’accès aux médecins spécialistes. Un rapport de la Drees propose de visualiser ces écarts à travers la carte du reste à charge (RAC) moyen par patient après remboursement de l’assurance-maladie en 2018.

Changer de regard sur les déserts médicaux

Pour les médecins spécialistes, la désertification médicale ne peut donc pas être réduite à une simple question de sous-densité. Elle résulte de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre mal répartie, des délais d’attente très inégaux et des barrières financières parfois décisives.

Cela explique aussi pourquoi les réponses publiques centrées sur le nombre de médecins ou leur lieu d’installation ne suffisent pas. La vraie question n’est pas seulement : combien de spécialistes y a-t-il dans un territoire ? Elle est plus concrète : peut-on les consulter dans un délai raisonnable, à un coût supportable et sans devoir parcourir une distance dissuasive ? Tant qu’on ne posera pas le problème dans ces termes, on continuera à sous-estimer ce que vivent réellement les patients.

The Conversation

Benjamin Montmartin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Médecins spécialistes et déserts médicaux : leur présence sur un territoire ne suffit pas à garantir l’accès aux soins – https://theconversation.com/medecins-specialistes-et-deserts-medicaux-leur-presence-sur-un-territoire-ne-suffit-pas-a-garantir-lacces-aux-soins-284857

De la détention administrative à la peine de mort : l’évolution d’un droit d’exception israélien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Romain Lucas, PhD candidate in political science, Sciences Po Lyon; Université Laval

Depuis le 7 octobre 2023, Israël a fortement intensifié le recours à la détention des Palestiniens, en s’appuyant sur un arsenal juridique ancien fondé sur l’exception sécuritaire. Les ONG et l’ONU dénoncent une multiplication des détentions sans procès, des conditions d’emprisonnement assimilées à de mauvais traitements ou à de la torture ainsi qu’un affaiblissement des garanties judiciaires. L’adoption en mars 2026 d’une loi instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme marque une nouvelle étape dans l’évolution du système carcéral et alimente les inquiétudes sur la trajectoire du régime israélien.


Les pratiques d’enfermement constituent un révélateur privilégié de ce qu’est un État : comment il use du droit, de la force, et comment il traite les populations qu’il domine. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, le recours israélien à la détention des Palestiniens s’est considérablement intensifié, jusqu’à l’adoption, le 30 mars 2026, de la « Loi sur la peine de mort pour les terroristes ».

Cette mesure, qui a conduit plusieurs organisations de défense des droits humains et chancelleries européennes à tirer la sonnette d’alarme, s’inscrit dans la continuité d’un système juridique et administratif bien plus ancien, fondé sur un droit d’exception qui n’a plus rien d’exceptionnel.

L’évolution prévisible d’un arsenal juridique préexistant

L’ampleur de la détention des Palestiniens depuis 2024 n’a pas surpris ceux qui observent ce système depuis longtemps. En 2021, l’anthropologue et historienne française Stéphanie Latte Abdallah publie un ouvrage de référence sur la question. Bien avant le tournant du 7 octobre 2023, elle y restitue les récits de détenus qu’elle a rencontrés, les procès auxquels elle a assisté, et décrit ce qu’elle qualifie de « toile carcérale » tissée autour des Palestiniens. Cette toile repose sur une « définition floue, atemporelle et virtuelle des délits » qui enserre une population entière : un peu moins de la moitié des hommes palestiniens passeront par la prison au cours de leur vie.

La question carcérale figurait déjà parmi les enjeux centraux des négociations d’Oslo, au début des années 1990, sans jamais trouver de réponse satisfaisante. Il y a près de vingt ans, l’historien Ilan Pappe, l’une des figures du courant des « nouveaux historiens » israéliens (groupe informel d’historiens qui remettent en cause, à partir des années 1980, l’historiographie de l’État israélien et ses mythes fondateurs), proposait une lecture structurelle du phénomène. Pour lui, Israël fonctionnait comme un Mukhabarat State, de l’arabe mukhabarat (renseignement) soit, par extension, un État fondé sur la surveillance et le contrôle.

Cette lecture éclaire une symétrie troublante : la privation collective de liberté que subissent les Palestiniens dans les territoires occupés trouve son prolongement dans la privation individuelle éprouvée par ceux que le système carcéral entraîne dans son engrenage. Les deux dimensions d’un même système se répondent. Ce que l’on observe depuis octobre 2023 n’est donc pas une rupture, mais le déploiement prévisible d’un arsenal juridique progressivement construit.

La détention est une étape par laquelle doivent passer de très nombreux Palestiniens, principalement les hommes et les jeunes garçons, dès l’adolescence. Entre 20 et 40 % des Palestiniens seront détenus un jour dans leur vie. Depuis des décennies, l’État israélien dispose d’un outillage juridique d’envergure conçu et pensé pour encadrer l’administration des Palestiniens. La détention administrative en est une des pièces maîtresses.

La détention administrative est, selon les termes de l’ONG israélienne B’Tselem, « une incarcération sans procès ni inculpation, fondée sur l’allégation qu’une personne projette de commettre une infraction ». Elle correspond aussi à la réalité juridique du système pénal en vigueur dans les territoires occupés, celui d’une justice militaire et d’enquêtes menées par les services de renseignement, où la preuve et l’équité sont bafouées par le caractère sécuritaire et secret.

Derrière une ordonnance de détention administrative se trouve, dans la quasi-totalité des cas, un dossier instruit par le Shin Bet (Shabak), le service de sécurité intérieure israélien. C’est lui qui produit les « preuves secrètes » sur lesquelles le juge militaire s’appuie, sans que ni le détenu ni son avocat ne puissent en contester le contenu.

Le nombre de ces détentions a été multiplié par deux depuis octobre 2023. Mais la détention administrative existe avant cette date. Héritée du droit d’urgence britannique du mandat colonial (1920-1948), elle permet de détenir tout individu sur la base de « preuves secrètes » que ni le détenu ni son avocat ne peuvent consulter. C’est, par définition, l’antithèse du procès équitable.

Une autre catégorie est particulièrement importante et s’est elle aussi redéveloppée depuis presque trois ans : celle des « combattants illégaux ». Le statut de « combattant illégal » est issu d’une loi de 2002, largement tombée en désuétude avant octobre 2023. Invoquée pour la première fois en cinq ans après le 7 Octobre, elle sert dans un premier temps à détenir des personnes soupçonnées d’avoir participé aux attaques. Elle a rapidement été élargie pour servir à la détention massive de Gazaouis – sans inculpation ni procès –, selon plusieurs ONG.

En décembre 2023, le Parlement israélien (Knesset) en a durci les conditions via un amendement temporaire : la durée de détention sans ordonnance a été portée de 96 heures à 45 jours et le délai avant première comparution devant un juge est passé de 14 à 75 jours. Un allongement des délais pour un recul du droit. Amnesty International recueillera le témoignage de nombreux civils, médecins ou journalistes parmi les « combattants illégaux » arrêtés et détenus après l’amendement n°4 de décembre 2023. L’amendement, temporaire, a été reconduit à plusieurs reprises.

Mais l’évolution du régime carcéral n’est pas qu’une réponse aux attaques perpétrées le 7 octobre 2023. Ses manifestations les plus marquantes ne se produisent d’ailleurs pas dans la bande de Gaza mais en Cisjordanie. Dès juillet 2024, l’ONG palestinienne Addameer dénombrait quelque 9 700 prisonniers politiques palestiniens, dont 3 380 en détention administrative. La grande majorité est dans l’attente d’un procès (détention provisoire) ou détenue administrativement (sans charge pénale). La grande majorité est aussi issue de Cisjordanie.

L’autre particularité qu’il faut aussi mentionner est l’implication de l’Autorité palestinienne (entité gouvernementale en charge de l’administration des Palestiniens en Cisjordanie) dans cette extension et dans l’évolution du régime carcéral israélien. L’Autorité assume et prend en charge une partie de l’effort carcéral, en collaboration quotidienne avec l’État israélien.

« Bienvenue en enfer » : ce que disent les ONG

En août 2024, B’Tselem publie un rapport sur la détention des Palestiniens : « Welcome to Hell » (« Bienvenue en enfer »). Fondé sur les témoignages de dizaines de Palestiniens relâchés – dont plus de la moitié sont de Cisjordanie –, le document décrit de manière systématique ce que ses auteurs qualifient de « réseau de camps de torture ». Violences physiques répétées, humiliations, positions de contrainte prolongées, privation de nourriture, absence d’hygiène, refus de soins médicaux, agressions sexuelles, les témoignages convergent, en provenance de multiples centres de détention militaires et civils.

Le camp militaire de Sde Teiman, dans le Néguev, est devenu le symbole de ces conditions. Partiellement reconverti en centre de détention après l’adoption de l’amendement n°4 sur les combattants illégaux (décembre 2023), il héberge des détenus maintenus les yeux bandés et menottés dans des enclos grillagés.

En juillet 2024, un prisonnier palestinien y a été hospitalisé avec des blessures graves à l’abdomen compatibles avec une agression sexuelle. Neuf réservistes de Tsahal, dont un officier, ont été mis en cause. L’affaire a déclenché une crise politique inédite en Israël : des parlementaires d’extrême droite ont forcé l’entrée du camp pour s’opposer aux arrestations, avec le soutien public du ministre de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir. En mars 2026, le prisonnier a été libéré de sa détention et renvoyé à Gaza pour permettre aux cinq soldats d’éviter un procès.

« La torture est “de facto” devenue une politique d’État » : ce que dit l’ONU

Les organisations internationales sont parvenues à des conclusions convergentes. En septembre 2025, le Bureau des droits de l’homme des Nations unies dans les Territoires palestiniens occupés (OHCHR) publie un rapport documentant au moins 75 décès de Palestiniens en détention israélienne depuis le 7 octobre 2023.

Le rapport onusien recense des pratiques documentées : coups répétés, simulacres de noyade, positions de contrainte, violences sexuelles, privations de nourriture et d’eau, refus de soins médicaux pour des pathologies préexistantes. Il note également le refus d’Israël d’appliquer une décision de sa propre Haute Cour de justice (Bagatz), rendue en septembre 2025, ordonnant d’améliorer l’approvisionnement alimentaire des détenus.

En août 2024, des experts indépendants mandatés par l’ONU ont alerté publiquement :

« L’utilisation généralisée et systématique par Israël de la torture contre les détenus palestiniens, et ses pratiques d’arrestation arbitraire sur des décennies, couplées à l’absence de tout garde-fou depuis le 7 octobre 2023, brossent un tableau alarmant sous couvert d’une impunité totale. »

Extension et systématisation de la peine de mort : ce que dit la loi israélienne

Le véritable tournant, ou sans doute le plus symbolique, est législatif. Le 30 mars 2026, la Knesset a adopté, par 62 voix contre 48, une loi portée par le parti d’Itamar Ben Gvir instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme meurtrier.

En surface, le texte est universel : il s’applique à « toute personne » ayant intentionnellement causé la mort « dans le but de mettre fin à l’existence de l’État d’Israël ». Mais sa mécanique interne est discriminatoire.

En faisant de l’atteinte à l’existence de l’État d’Israël un critère déterminant, la loi restreint son application aux auteurs perçus comme des ennemis de l’État, excluant ainsi presque systématiquement les auteurs juifs israéliens.

Plus encore, pour les Palestiniens de Cisjordanie, jugés devant des tribunaux militaires, la loi prévoit que la qualification terroriste d’un homicide entraîne la peine capitale par défaut, sans que ni le procureur ni le représentant du parquet militaire n’aient à la requérir. La mort devient le point de départ, non l’exception. Une fois la peine de mort prononcée, elle ne peut être ni réduite ni commuée et doit être exécutée dans les 90 jours suivant le jugement définitif.

Le texte franchit en outre une ligne que certains juristes israéliens ont soulignée : la Knesset légifère désormais pour la Cisjordanie, territoire soumis au droit militaire et non à la souveraineté israélienne. Le Times of Israël, dans un éditorial juridique, a qualifié ce glissement d’« inconstitutionnel » et de rapprochement de facto d’une annexion formelle, en ce qu’il contourne l’autorité du commandement militaire, juridiquement seule autorité souveraine en Cisjordanie.

Berlin, Londres, Paris et Rome avaient conjointement appelé la Knesset à renoncer au projet, estimant qu’il risquait de « remettre en cause les engagements d’Israël en matière de principes démocratiques ». Le Conseil de l’Europe a évoqué un « grave recul ». Une déclaration conjointe d’Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres grandes ONG a demandé à l’UE des mesures urgentes, rappelant que la Cour internationale de justice avait déjà, dans son avis consultatif de juillet 2024 sur l’occupation israélienne, jugé contraires au droit international certaines pratiques discriminatoires visant les Palestiniens.

De l’enfermement des Palestiniens à la dérive du régime

En résumé, il serait inexact de présenter ce qui se passe comme une rupture totale avec le passé ou comme un droit d’exception dans un contexte particulier. Certains mécanismes juridiques se sont renforcés depuis près de trois ans. L’adoption en mars 2026 d’une loi sur la peine capitale ciblant particulièrement les Palestiniens semble aller en ce sens. Mais l’évolution du régime carcéral doit nous inviter à penser l’évolution du régime dans son ensemble, dans un contexte progressif d’autocratisation.

Les grands instituts (V-Dem, Freedom House) alertent à ce sujet et notent le déclassement israélien, non seulement pour son régime d’occupation et de détention des Palestiniens mais, plus généralement, pour un recul et un affaiblissement des contre-pouvoirs. Les oppositions à la réforme du système judiciaire dès janvier 2023 témoignent d’une dérive qui ne naît pas d’une situation exceptionnelle. Les pratiques autoritaires à l’œuvre dans la détention des Palestiniens ne sont pas des exceptions contenues, elles signalent une dérive profonde du régime dans son ensemble.

Le cas israélien invite peut-être à une conclusion qui le dépasse. L’évolution d’un régime carcéral constitue un indicateur privilégié de l’évolution du régime politique dans son ensemble. Les transformations des pratiques d’incarcération, des statuts de détention et des garanties procédurales ne sont pas de simples ajustements techniques mais donnent à voir les mutations profondes du rapport entre coercition, droit et pouvoir. C’est précisément ce que Foucault, Garland et d’autres théoriciens du carcéral nous ont appris à analyser.

La citation généralement attribuée à Dostoïevski conserve, dans ce cadre, toute sa valeur heuristique : « Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons. » Elle rappelle que l’enfermement n’est jamais un objet marginal : il est, pour qui accepte de le regarder, l’un des révélateurs les plus sûrs de ce qu’un État fait du droit et de ceux qu’il gouverne.

The Conversation

Romain Lucas a reçu des financements de l’Université Laval.

– ref. De la détention administrative à la peine de mort : l’évolution d’un droit d’exception israélien – https://theconversation.com/de-la-detention-administrative-a-la-peine-de-mort-levolution-dun-droit-dexception-israelien-284973

Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Émilie Dardenne, Professeure des universités, Université Rennes 2

Près de 69 % des Français et Françaises ayant un chat ou un chien considèrent celui-ci comme un membre de leur famille. Chewy/Unsplash, CC BY

La France compte 79,8 millions d’animaux de compagnie, parmi lesquels on trouvera quelque 33 millions de poissons, presque 17 millions de chats, 10 millions de chiens. Mais quels liens nous unissent à ces êtres qui partagent notre quotidien ? Font-ils partie de notre famille ? Sont-ils nos enfants ?

C’est l’un des questionnements qu’abordent la chercheuse en études animales Émilie Dardenne et le juriste François-Xavier Roux-Demare dans le Que sais-je consacré aux animaux de compagnie. En voici plusieurs extraits.


L’enquête Ipsos–Santévet de 2025 montre que les animaux de compagnie, en particulier les chats et les chiens, occupent une place centrale dans la vie des Françaises et des Français. Pour 67 % d’entre eux, il est impossible d’envisager une relation amoureuse avec quelqu’un qui n’aime pas les animaux.

L’attachement se manifeste aussi dans la vie quotidienne : beaucoup adaptent leurs loisirs (55 %), et certains iraient jusqu’à changer de partenaire pour leur animal (22 %). Les jeunes générations semblent particulièrement investies : les 18-24 ans déclarent être prêtes et prêts à adapter leur travail, leurs loisirs ou leur lieu de vie pour le bien-être de leur animal.

Un membre de la famille pour deux tiers des Français

Ces résultats peuvent être interprétés comme l’indice d’une dynamique zooinclusive en construction, dont le caractère inédit à l’échelle historique demande néanmoins à être étayé. Les Françaises et les Français considèrent largement leur compagnon comme un membre de la famille (69 %), voire comme un enfant ou un meilleur ami. Il est célébré à Noël ou à son anniversaire, et près d’un tiers le laisse dormir dans leur lit.

L’étude constitue un indice de transformation des mentalités : l’animal joue un rôle affectif majeur, souvent comparable à celui d’un proche humain. L’enquête suggère que la relation des Françaises et des Français à leurs animaux de compagnie devient de plus en plus intime et émotionnelle. Plus d’un tiers considère leur compagnon non humain comme leur enfant, un chiffre encore plus élevé chez les femmes (42 %) et particulièrement chez les 35-44 ans, où il atteint 46 %.

Ce lien intime, « filial », est revendiqué par nombre de propriétaires, qui évoquent un attachement comparable à celui d’un parent pour son enfant. Les bénéfices perçus en matière de santé mentale sont également massifs : 95 % des propriétaires disent que leur compagnon améliore leur bien-être. Les chiens, en particulier, procurent un sentiment de sécurité (69 %).[…]

Une relation aux bénéfices multiples

Si les bénéfices obtenus par la vie partagée avec un animal de compagnie n’excluent pas certains risques sanitaires, comme la rage ou la toxoplasmose, cette relation procure plusieurs avantages physiologiques : elle favorise la diminution de l’anxiété, de la tension artérielle et du risque cardiaque. Les sorties favorisent en outre la mobilité et augmentent la probabilité d’entamer des conversations avec d’autres personnes humaines, elles-mêmes en promenade avec leur chien ou bien attirées par l’animal (mais aussi, parfois, agacées par sa présence et le risque de morsure ou de déjections laissées sur l’espace public).

Les animaux de compagnie fournissent à leurs hôtes humains une forme de « sécurité ontologique » dans une époque d’éclatement des valeurs et des institutions traditionnelles. La sécurité ontologique (concept sociologique formulé par Anthony Giddens) est le sentiment fondamental de stabilité et de continuité qui permet à une personne de se sentir en sécurité dans le monde. Elle repose sur des routines rassurantes, des relations fiables et une identité cohérente.

Les animaux de compagnie contribuent à cette sécurité en offrant une présence stable et prévisible à leurs gardiennes et gardiens, en participant à la création de routines et de rituels quotidiens (promenades, repas, soins), en procurant une base affective sûre, sans jugement ni rupture, et en renforçant le sentiment d’être utile, reconnu et aimé. Ainsi, les animaux de compagnie semblent favoriser un sentiment de sécurité ontologique et apporter un sens à la vie de leurs humaines et de leurs humains.

D’où vient cet attrait ?

Les animaux exercent une forte influence sur le bien-être humain pour des raisons à la fois biologiques et évolutionnaires. Selon l’hypothèse de la biophilie d’Edward Wilson, les êtres humains et une partie des animaux non humains sont instinctivement attirés les uns vers les autres, ce qui favorise des relations bénéfiques. Pour Homo Sapiens, cette attirance s’exprime surtout envers des animaux perçus comme « mignons ». La théorie évolutionniste propose que l’intérêt humain pour les autres animaux découle de notre histoire évolutive : pendant des millénaires, notre survie a dépendu d’eux pour la chasse, la protection, le transport, l’élimination de ceux qui sont considérés comme nuisibles. Ainsi, les relations anthropozoologiques ont présenté un coût faible par rapport aux bénéfices importants qu’elles procuraient.

Une relation hybride

Une récente étude hongroise fondée sur une approche multidimensionnelle de la relation entre le chien et sa ou son propriétaire a mis ce lien en comparaison avec quatre types distincts de liens humains : le lien familial, le lien au sein du couple, le lien amical et la relation parent- enfant. Il a été montré que la relation entre un chien et sa ou son propriétaire présente des niveaux élevés de satisfaction, de soutien et de compagnie, ainsi qu’un faible degré d’interactions négatives, comparativement à la plupart des relations humaines. Cette relation est hybride : elle combine des traits de la relation parent-enfant et de l’amitié intime.

L’étude signale en outre que cette relation interspécifique repose sur une dynamique de pouvoir plus asymétrique que celle qui préside généralement aux relations humaines, les propriétaires exerçant un contrôle important sur la vie de leur compagnon. En ce qui concerne le chien, on parle aujourd’hui d’une « socialité » avec l’être humain.

La relation est si étroite que le chien se socialise à l’humain, développant une proximité parfois supérieure à celle qu’il entretient avec ses propres congénères, selon les critères des espèces sociales fondés sur la coopération et l’attraction réciproque. […]

Des familles plus qu’humaines

Vivons-nous donc une nouvelle ère où la famille devient plus qu’humaine ? Selon toute vraisemblance, oui. La philosophe Heather Stewart a analysé la pression sociale exercée sur les femmes sans enfants, qui doivent souvent répondre à des questions intrusives comme : « Pourquoi n’as-tu pas encore d’enfants ? »

Ces questions reposent sur des normes de genre profondément ancrées. On attend des femmes qu’elles deviennent mères pour accomplir leur féminité. Les femmes sans enfants sont alors perçues comme de pauvres âmes qui auraient raté leur vie ou comme des égoïstes. Les féministes critiquent ce présupposé, montrant qu’il enferme les femmes dans une vision hétéronormative de la famille et du rôle féminin. Stewart veut cependant éclairer un autre implicite : l’idée que la parentalité ne peut concerner que des enfants humains.

Au contraire, elle soutient qu’il peut être moralement cohérent de se considérer comme parent, même si l’on prend soin au quotidien d’un non-humain. Les liens affectifs et les soins fournis à cet individu peuvent, dans certains cas, correspondre aux relations parent-enfant. Ces liens sont engageants, ils impliquent de l’amour, un attachement et une responsabilité. Beaucoup d’êtres humains reçoivent de leurs compagnons animaux les mêmes sources de sens, de joie et de défis que dans la parentalité humaine. Ces relations sont parfois les plus importantes de la vie de ces personnes.

Stewart défend donc la légitimité morale de la parentalité interspécifique. Elle redéfinit le concept même de parentalité : ce qui fait un parent, selon elle, n’est pas la biologie, ni le fait d’avoir donné naissance à un enfant, c’est l’intention d’assumer le rôle de parent et le travail quotidien de soin qui va avec. Selon cette conception, certaines relations anthropozoologiques peuvent être considérées comme authentiquement parentales.

L’approche défendue par Stewart permet de « queeriser » le concept de famille en ouvrant la parentalité à des formes non normatives et non centrées sur la reproduction biologique ou le couple hétérosexuel. Reconnaître la parentalité interspécifique aurait des implications sociales et politiques : cela contribuerait à élargir la notion de famille, à mieux comprendre les deuils et les attachements en dehors des seules relations humaines, à revoir certaines politiques, notamment celles qui sont liées au logement, aux congés, aux droits des familles.

Des figures parentales ?

Les travaux de John Archer montrent, parmi d’autres, que l’affection humaine pour les animaux de compagnie s’explique par une combinaison de facteur psychologiques, sociaux et évolutionnaires. Archer souligne que s’il est communément admis que les animaux de compagnie jouent parfois le rôle de substituts d’enfants, ils peuvent aussi, à l’inverse, endosser celui de figures parentales. Les chiens, en particulier, sont perçus comme des sources de sécurité. Leur présence rassure, apaise l’anxiété et procure un sentiment de compagnie.

Selon Laura Gillet et Enikő Kubinyi, un mécanisme d’adaptation culturelle pourrait aussi expliquer ce phénomène : sous l’effet des transformations de leur environnement, certains humains auraient redirigé leurs besoins de soin et d’éducation des enfants vers des animaux non humains. Dans les sociétés postindustrielles où les familles comptent moins d’enfants, les animaux de compagnie – surtout les chiens – deviennent des objets majeurs d’affection. Ils s’intègrent facilement aux modes de vie mobiles et rapides. Il est plus simple de les faire voyager. Ils n’ont pas d’obligations scolaires et ils peuvent être cédés ou même « supprimés » si nécessaire. Très sociaux, ils facilitent aussi la sociabilité de leurs propriétaires.

Des relations adaptées aux sociétés postindustrielles

Ainsi, selon Heidi Nast, les animaux de compagnie incarnent des formes d’attachement et de sociabilité particulièrement adaptées aux valeurs et contraintes des sociétés postindustrielles. On compte d’ailleurs désormais des DINKWADs (pour « Double Income, No Kids, With A Dog »), des couples dont les membres touchent chacun un salaire, qui n’ont pas de progéniture humaine mais qui possède un chien.

Pour nuancer cela, citons une étude publiée en 2025, par Jaining Li et Nichol Li, qui a mis en évidence le fait que les propriétaires d’animaux qui s’appuyaient trop fortement sur leurs animaux de compagnie comme substituts aux relations humaines étaient plus susceptibles d’éprouver un sentiment de solitude et un mal-être psychologique.

The Conversation

Émilie Dardenne a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

François-Xavier Roux-Demare ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ? – https://theconversation.com/sommes-nous-les-parents-de-nos-chiens-ou-de-nos-chats-283426

Solitudes en France : les origines politiques et sociales du « problème »

Source: The Conversation – France (in French) – By Sylvain Bordiec, Directeur-adjoint du laboratoire Cultures et Diffusion des Savoirs (CEDS), Université de Bordeaux

Présentée au cours de l’histoire tour à tour comme une déviance ou comme un espace de ressourcement, la solitude est devenue depuis les années 2000 un problème public dont s’emparent les politiques. Mais lorsque l’on parle de restaurer le lien social, n’occulte-t-on pas les inégalités profondes dans lesquelles la montée de l’isolement trouve son origine ?


Le 11 mai dernier, installée en présence de la presse dans un PMU de Loos-en-Gohelle, commune du Pas-de-Calais, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes et candidate déclarée à l’élection présidentielle de 2027, a annoncé vouloir faire de la solitude un thème central de sa campagne.

D’où vient cette intention, sachant que, avant de constituer un potentiel domaine d’intervention publique, la solitude a surtout été appréhendée par les autorités, comme une déviance individuelle passible de sanctions ? Comment la solitude est-elle devenue un problème public ? Par ailleurs, la manière dont ce problème est présenté officiellement permet-elle de bien en cerner les origines ?

Pour le savoir, il faut examiner le temps court des alertes et des mesures de la solitude, du début des années 2000 à aujourd’hui, et comprendre comment il s’articule avec le temps long de la solitude comme caractéristique de la « société des individus », laquelle trouve son origine, selon le sociologue Norbert Elias, dans le passage du Moyen Âge à l’Époque moderne.

L’écho des alertes

Durant l’été 2003, la France hexagonale est frappée par une canicule précipitant le décès de 15 000 personnes – une majorité de personnes âgées – et nécessitant l’enterrement dans le carré des « indigents » de Thiais (Val-de-Marne) des Parisiens dont le corps n’avait pas été réclamé par leur famille. L’événement montre à tous que l’on peut mourir, en pareilles circonstances, par défaut d’entourage social et d’accompagnement institutionnel.

Un an plus tard, exprimant une certaine volonté politique de tirer les leçons de cette catastrophe, le rapport remis au premier ministre par Christine Boutin, alors députée Union pour un mouvement populaire (UMP) des Yvelines, et intitulé « Pour sortir de l’isolement. Un nouveau projet de société » est publié : il établit le caractère global du « problème » et formule un ensemble de recommandations. L’une des répercussions notables du rapport est le lancement de « Mona Lisa », la Mobilisation nationale contre l’isolement des âgés, laquelle vise à enrôler des bénévoles dans des missions de visites.

En 2010, le « problème » bénéficie d’un nouveau coup de projecteur politique lorsque le premier ministre François Fillon récompense l’engagement du collectif associatif Pas de solitude dans une France confraternelle, en lui attribuant le label de grande cause nationale pour l’année 2011. Puis, en 2020, surgit la crise du Covid-19 : en venant raviver les souvenirs des détresses de solitude que mit en évidence la canicule de 2003, cette crise relance le débat public sur le phénomène.

Le poids des mesures

Depuis le rapport Boutin, nombre de travaux mobilisent l’indicateur d’isolement relationnel conçu à la fin des années 1990 par des chercheurs de l’Insee. Il consiste en une mesure des solitudes établie « à partir du nombre de conversations à caractère personnel d’une durée supérieure à cinq minutes que les personnes déclarent avoir eues au cours de la semaine (par convention, sont considérées isolées sur le plan relationnel les personnes ayant quatre interlocuteurs ou moins par semaine) ».

Le présent indicateur permet notamment de montrer, en 2003, que « deux groupes sociaux sont particulièrement touchés : les personnes âgées et les personnes socialement défavorisées ». Ces mesures de l’expérience de la solitude s’articulent à la mesure du sentiment de solitude, que les individus soient objectivement seuls ou non. À la faveur de cette double attention pour les pratiques et les représentations, le terme générique de solitudes, sorte de synthèse de ces deux dimensions, s’impose peu à peu pour désigner le « problème ».

« L’association SOS Amitié face à la solitude qui explose » (France 3 Grand-Est, mars 2026).

En parallèle, des organisations privées impliquées dans l’action contre la solitude s’emploient aussi à (faire) produire des statistiques. Ainsi paraît, en 2010, la première étude annuelle sur les « solitudes en France » de la Fondation de France. Celle-ci indique qu’environ 4 millions de personnes de plus de 15 ans sont touchées par l’« isolement relationnel ».

L’ensemble de ces travaux statistiques établit qu’au fil des ans il y a toujours davantage, sinon de personnes sans personne, tout au moins de personnes frappées d’un sentiment de solitude. La mesure des effets de la solitude est aussi accomplie, pointant alors les dangers pour la santé physique et la santé mentale qu’elle induit. Et des études jusqu’ici principalement conduites à l’étranger font état des dangers que le « problème » fait courir à la cohésion sociale et à la démocratie.

C’est d’ailleurs dans le cadre d’un mouvement d’intérêt international pour celui-ci que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) désigne la solitude, en 2024, comme un problème mondial de santé publique.

Événements de nature dramatique relayés par les médias, mesures statistiques et annonces officielles contribuent à donner une assise politique et sociale au « problème ». Mais pour comprendre son origine véritable, l’examen de ses fondements historiques est aussi nécessaire.

Le temps long de la construction du « problème »

Le « problème » trouve son origine dans la longue histoire de l’individualisme, laquelle doit beaucoup, comme le soutient le sociologue Norbert Elias, à la différenciation des fonctions sociales au sein des « sociétés développées » gouvernées par des États centralisés. Selon un paradoxe apparent, ces processus conduisent les individus à s’envisager « comme […] des monades sans fenêtres, des “sujets” isolés ».

Avec cette vision du monde, on touche à un ressort crucial du « problème de la solitude », étant donné que les individus sont devant elle inégaux : tandis que les unes et les uns possèdent les ressources pour trouver leur bonheur dans la rupture (apparente) avec le social, norme dominante construite par les catégories dominantes, celles et ceux dépourvus de ces ressources sont comme condamnés à vivre une « solitude négative », révélatrice et créatrice de difficultés et de souffrances.




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Dans la période contemporaine, l’action de l’État est prépondérante dans cette assignation, d’où l’importance, aussi, de considérer que le « problème » a partie liée avec d’autres problèmes publics et leur traitement politique.

L’impact de l’action politique et publique

La matrice idéologique de ce traitement est le néolibéralisme tel qu’il fut imaginé à la fin des années 1920. Celui-ci place les individus en compétition les uns avec les autres, du début jusqu’à la fin de la vie, présente une dimension autoritaire et conservatrice particulièrement délétère pour les minorités (sexuelles, ethno-raciales, individus handicapés), et favorise l’épanouissement d’un « capitalisme numérique » qui recompose les interactions sociales.

« La solitude des vivants : les illusions du “lien social” » (mai 2026).

Le néolibéralisme incline ainsi les pouvoirs au choix des inégalités et au renforcement des injustices spatiales, à l’installation, également, du chômage de masse, et aux mots d’ordre de la restriction des dépenses publiques à caractère social et sanitaire… : autant d’orientations engendrant des « coupures sociales » posant problème.

Qui plus est, même lorsqu’ils semblent s’employer à atténuer les incidences néfastes du néolibéralisme sur les vies, les pouvoirs continuent encore à consolider l’édifice des solitudes « à problèmes ». Un exemple remarquable est l’allongement de la vieillesse. Symbole du progrès médical et de la protection sociale, l’avènement du « troisième âge », puis du « quatrième âge », constitue aussi, à mesure que les membres de l’entourage disparaissent ou s’éloignent, un générateur de solitude, puisque la société ne garantit pas à ses membres la sociabilité minimale capable d’éviter aux individus, d’une part, le sentiment de ne plus intéresser personne et, d’autre part, le fait d’être littéralement oublié du monde.

Dans ce contexte, les encouragements officiels au développement du « pouvoir d’agir », de sorte que les individus reprennent le contrôle sur leur existence, à l’épanouissement du « lien social » à travers l’engagement bénévole auprès des individus considérés comme souffrant de la solitude, et à la multiplication des tiers-lieux, censés permettre à quiconque de trouver, notamment dans le cadre du travail indépendant, des foyers de sociabilité, apparaissent à la fois dérisoires et salutaires.

Dérisoires parce que ces mots d’ordre politique et les initiatives locales et ponctuelles qui en émanent sont la plupart du temps impuissants à transformer les vies des individus. Salutaires parce que ces discours et ces actions offrent néanmoins à celles et ceux qui les écoutent et en bénéficient une attention de nature, sinon à renouer avec une « vie sociale » moins éloignée des normes dominantes, tout au moins à trouver des ressources rendant les solitudes supportables.

Le « problème de la solitude », autrement dit le problème des solitudes qui posent problème, peut s’éclairer d’abord à la lumière de l’attention politique qui semble lui être portée, à condition de le réinscrire dans l’histoire de l’individualisme qui commande, in fine, les ressorts et les expressions concrètes de cette attention.

Pour l’heure, car il se limite essentiellement à des alertes officielles et à des soutiens symboliques aux forces associatives, l’intérêt politique pour ce problème se condamne à rester quasiment sans effets sur le partage inégal de la solitude « positive » et des « richesses de sociabilité ». Les expressions de cet intérêt révèlent ce dont la solitude « à problèmes » est le nom véritable : la construction politique d’une société divisée entre les individus sachant être à la fois seuls et connectés socialement et les autres, incapables de faire ces mouvements entre solitudes épanouissantes et connexions avec autrui.

The Conversation

Sylvain Bordiec a reçu des financements de l’ANR pour le projet AMAP (Précarité alimentaire)

– ref. Solitudes en France : les origines politiques et sociales du « problème » – https://theconversation.com/solitudes-en-france-les-origines-politiques-et-sociales-du-probleme-283722

Réduction de la dette publique : La solution pourrait se trouver sous nos pieds

Source: The Conversation – France (in French) – By Roberto Brunetti, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris-Panthéon-Assas

Que taxe la fiscalité immobilière, finalement ? Ne rate-t-elle pas le principal actif, à savoir le foncier ? Dans quelle mesure une réforme qui reviendrait sur ce point pourrait-elle rapporter des recettes supplémentaires, introduire davantage d’équité, sans produire d’effets pervers ? Soit tout l’inverse de la fiscalité actuelle.


La France s’apprête à vivre une séquence patrimoniale sans précédent : la grande transmission. D’ici à 2040, près de 9 000 milliards d’euros devraient être transférés des générations du baby-boom à leurs héritiers. Ce basculement intervient alors même que les besoins de financement public atteignent des niveaux particulièrement élevés, sous l’effet conjugué du vieillissement démographique, des tensions géopolitiques et de l’urgence climatique.

Dans ce contexte, les impératifs d’efficacité économique et de cohésion sociale plaident pour une fiscalité successorale à la fois juste et efficiente. Le débat est ouvert. Pourtant, un point pourrait faire consensus : la fiscalité applicable à la transmission d’un actif en particulier, le foncier urbain, au croisement d’enjeux économiques et sociaux majeurs.




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La taxation du foncier ne réduit ni l’offre ni l’investissement

La valeur d’un bien immobilier se compose de deux éléments : le foncier et le bâti. Depuis le début du XXIᵉ siècle, la hausse des prix immobiliers s’explique principalement par l’augmentation de la valeur du foncier. En France, le foncier représente, selon l’Insee, environ 6 700 milliards d’euros en 2024, soit environ la moitié du patrimoine immobilier total.

Au-delà de son poids économique, le foncier urbain constitue une richesse singulière. Contrairement à d’autres actifs, la terre n’est pas un bien produit : son prix ne résulte pas d’un effort productif, mais correspond à une rente. Sa valeur dépend largement de facteurs collectifs, tels que la présence d’infrastructures publiques, l’attractivité du territoire ou les politiques locales. Pourtant, les gains qui en découlent sont majoritairement captés par des propriétaires privés.

Dans les territoires urbains les plus attractifs – métropoles, centres-villes, zones bien desservies –, les valeurs foncières ont fortement progressé, permettant aux propriétaires de voir leur patrimoine s’apprécier sans effort. À la différence du bâti, dont la taxation décourage la construction et la rénovation, le foncier ne se crée ni ne se détruit : sa taxation ne réduit ni l’offre ni l’investissement. C’est, selon la littérature économique, l’une des bases fiscales les moins « distorsives » – c’est-à-dire qui n’altère pas les décisions économiques des agents et n’engendre donc pas de perte d’efficacité pour l’économie, contrairement à la plupart des autres impôts.

Une idée de près de cent cinquante ans

Dans cette perspective, il est légitime que l’État récupère, par l’impôt, la rente foncière qu’il contribue lui-même à créer. Cette idée était au cœur de l’ouvrage de l’économiste états-unien Henry George, Progrès et pauvreté, publié en 1879, dans lequel il prônait l’instauration d’un impôt unique sur la rente foncière destiné à remplacer les autres impôts. Exactement cent ans plus tard, en 1979, les économistes Richard Arnott et Joseph Stiglitz ont formalisé cette idée dans ce qui sera baptisé le « théorème de Henry George ». Ils y montrent que l’imposition des rentes foncières constituait un moyen efficace de financer les dépenses publiques.

Pourtant, cette « grande transmission » soulève une question fondamentale : comment adapter le théorème de Henry George à un monde où une grande partie de la richesse immobilière est héritée ? En effet, environ 50 % des héritages et des donations impliquent un bien immobilier, ce qui souligne le rôle central du foncier urbain dans la formation et la transmission de richesse. Dans les mots de Winston Churchill :

« La terre […] n’est pas le seul monopole, mais c’est de loin le plus grand des monopoles – c’est un monopole perpétuel, et c’est la mère de toutes les autres formes de monopole. »

Double avantage pour certains, verrouillage social pour d’autres

Entre 2001 et 2023, les prix des logements anciens ont été multipliés par 2,5 en France, soit une progression nettement supérieure à celle du revenu disponible brut par ménage (multiplié par 1,6). L’accès à la propriété devient ainsi structurellement plus difficile pour les primo-accédants et, donc, la concentration du patrimoine prend une dimension nouvelle à l’heure où ces actifs changent de mains.

Dans ce contexte, les héritiers dont les parents sont situés dans les zones les plus attractives (souvent les centres des grandes métropoles) cumulent un double avantage : un patrimoine initial élevé et un accès facilité au crédit, qui renforcent leur capacité d’investissement, leur permettant d’habiter dans les zones elles aussi les plus attractives.

À l’inverse, les ménages qui ne reçoivent aucun héritage, ou héritent de biens situés dans des zones en difficulté, restent durablement désavantagés, piégés dans des zones moins attractives. La dimension géographique des inégalités s’en trouve renforcée, au risque d’un véritable verrouillage des positions sociales.

À ce verrouillage géographique s’ajoute une concentration patrimoniale extrême. Or, ces inégalités sont déjà particulièrement marquées dans le domaine immobilier : 10 % des ménages les mieux dotés en patrimoine détiennent plus de 40 % du patrimoine immobilier national, et une grande partie d’entre eux possède plusieurs logements. La « grande transmission » ne fera qu’accentuer ces écarts.

Une fiscalité intergénérationnelle

Cibler la rente foncière au moment de la transmission apparaît comme une piste particulièrement pertinente. Le foncier urbain étant, par nature, un actif intergénérationnel, sa fiscalité devrait donc l’être aussi. En outre, la valeur foncière est en grande partie créée par des investissements publics, ce qui en fait une assiette fiscale légitime. À la différence du capital productif ou financier, le foncier ne peut être ni délocalisé ni dissimulé, ce qui limite fortement les possibilités d’évasion fiscale.

Au-delà de ses effets budgétaires, une telle taxation pourrait également contribuer à modérer les prix du logement. En l’absence d’imposition spécifique de la composante foncière, les héritiers peuvent conserver indéfiniment un bien sans coût fiscal particulier, même s’ils ne l’occupent pas et ne le louent pas. Une taxation de la composante foncière au moment de la transmission change ce calcul : pour s’acquitter de l’impôt, les héritiers sont incités soit à mettre le bien en location, afin d’en tirer un revenu, soit à le céder.

Dans les deux cas, l’offre disponible sur le marché – locatif ou à la vente – s’en trouve accrue, ce qui exerce une pression à la baisse sur les prix. Elle limite également l’intégration, dans les prix immobiliers, d’une valorisation liée à la perspective de transmission à leurs enfants. Ceci rapprocherait ainsi les prix immobiliers de la valeur d’usage des biens.

Multidétenteurs du parc immobilier

Viser la rente foncière lors de la transmission apparaît plus équitable. La taxe foncière pèse aujourd’hui de manière uniforme sur les propriétaires, qu’ils aient hérité de leur bien ou l’aient acquis par leur travail. Dans ce contexte, une taxation spécifique de la composante foncière des transmissions lors de l’héritage se justifie d’autant plus. Elle contribuerait en outre à atténuer les inégalités de patrimoine, nettement plus marquées que celles de revenu. Près de 40 % des ménages ne possèdent pas de biens immobiliers, tandis qu’un quart des ménages, parmi les plus aisés, détient à lui seul près des deux tiers du parc immobilier.

Arte, 2025.

L’enjeu n’est pas seulement redistributif. En mobilisant davantage la rente foncière, il serait possible de générer des effets macroéconomiques positifs. Cela permettrait d’alléger la fiscalité pesant sur les ménages et les entreprises. En freinant l’inflation immobilière, la taxation du foncier urbain inciterait en outre les ménages à diversifier leur patrimoine, orientant davantage l’épargne vers le financement de l’investissement des entreprises.

À l’heure où des montants considérables changent de mains, le foncier urbain apparaît comme une base fiscale à la fois juste et efficiente. Son poids, près de 7 000 milliards d’euros, suggère que le potentiel de recettes associé est, lui aussi, considérable.

Dans un pays où la dette publique dépasse 115 % du PIB, ces recettes nouvelles offriraient une marge de manœuvre budgétaire bienvenue. C’est à cette condition que la grande transmission pourra devenir un levier de cohésion plutôt qu’un facteur de fracture. La solution à nos problèmes pourrait se trouver, en ce sens, sous nos pieds.

The Conversation

Carl Gaigné a reçu des financements de l’ANR.

Fabien Moizeau et Roberto Brunetti ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Réduction de la dette publique : La solution pourrait se trouver sous nos pieds – https://theconversation.com/reduction-de-la-dette-publique-la-solution-pourrait-se-trouver-sous-nos-pieds-283218

Luxe et traçabilité : peut-on faire rêver et se conformer ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Benjamin Adam, Doctorant en sciences de gestion et du management, Université de Limoges

Comment concilier attractivité du secteur du luxe et transparence ? C’est un vrai défi pour les entreprises qui ont longtemps cultivé le secret de leurs approvisionnements et de leurs process de fabrication. Mieux, ils en ont fait un argument commercial pour signifier l’excellence de leurs produits. Cette démarche peut-elle perdurer à l’ère où les consommateurs et les pouvoirs publics demandent davantage de traçabilité notamment ? Le luxe a-t-il les moyens de se transformer sans perdre sa spécificité ?


Sous la pression des pouvoirs publics et des ONG, la transparence des entreprises ne s’arrête plus aux secteurs sensibles comme l’agroalimentaire. Désormais, elle s’étend à l’ensemble des acteurs économiques, ce qui rejoint les attentes des plus jeunes générations consommatrices. Ce double mouvement constitue un défi pour les marques, notamment celles qui adoptent un « positionnement luxe ». En effet, dans ce secteur particulier, cela pose un problème stratégique dans la mesure où le secret fait partie intégrante de leur storytelling.




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Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD), Digital Product Passport (DPP), loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC)… depuis une dizaine d’années, le législateur agit pour que les entreprises répondent aux enjeux de durabilité, notamment en renforçant la transparence de leurs pratiques.

Aujourd’hui, il ne suffit plus de déclarer être responsable. La transparence demande aujourd’hui de fournir des preuves fiables à travers la collecte d’informations dans l’acquisition des matières premières et la gestion de la production. Et quand bien même certaines entreprises pensent passer au travers des mailles du filet, d’autres parties prenantes comme les ONG ou les jeunes consommateurs sont aujourd’hui les fers de lance pour dénoncer le green ou socialwashing des entreprises.

Le luxe n’y échappe pas. Et c’est pourtant là un problème de marketing majeur pour ces marques qui doivent désormais concilier cette demande de responsabilisation avec la « magie » qu’elles cultivent depuis toujours. Dans une étude publiée récemment, nous démontrons notamment comment l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur de l’industrie du cuir française œuvre pour transformer les obligations de transparence… Ou comment faire d’une menace, une opportunité venant renforcer le modèle d’affaires des marques de luxe.

Secret et transparence : un challenge à l’ère du numérique

Le problème de la transparence des marques de luxe renvoie au conflit de valeurs avec la responsabilité sociétale et environnementale (RSE) très documenté académiquement. En effet, ce que vendent ces marques se déconnecte des principes de la rationalité économique. Ce qui fait vibrer le client, c’est le rêve, pas l’utilité. Trop de transparence peut nuire à ce rêve éveillé, rendre accessible l’inaccessible et surtout dévoiler la recette secrète de ces marques qui savent habilement jongler avec les savoir-faire d’exception.

Second point d’attention, les marques de luxe sont plus lentes dans l’adoption des technologies du numérique. Si la crise du Covid-19 a facilité le passage au numérique, notamment comme canal de vente, le numérique a un potentiel destructeur de la valeur « luxe ». Ce phénomène est accentué dans le secteur du luxe car les marques doivent gérer des chaînes de valeur complexes, aux acteurs multiples, eux aussi peu enclins à l’utilisation de ces outils. Par exemple, le tanneur qui nettoie les peaux animales destinées à devenir du cuir, agit essentiellement dans des petites entreprises, souvent familiales et où le savoir-faire manuel prime sur la modernité organisationnelle.

Si les outils d’aujourd’hui permettent de faciliter la collecte, la sécurité et la présentation des données (blockchain, RFID…) ils ne suffisent pas en eux-mêmes à assurer une « bonne » traçabilité. L’enjeu pour les marques de luxe est surtout de faire coopérer les acteurs de la chaîne (agriculteurs, abattoirs, collecteurs, tanneurs, artisans, sous-traitants…). Cela nécessite avant tout d’aligner les intérêts de chacun et de créer de la confiance, là où les données issues de la traçabilité et le transfert de connaissances peuvent s’avérer stratégiques.

Gagner en qualité

Si l’on creuse la question, mieux tracer la chaîne des produits de luxe peut être en interne un levier de création de valeur durable. Les acteurs rencontrés dans notre étude coopèrent non pas dans le but premier de se plier aux règles mais surtout pour les bénéfices amenés en termes opérationnels.

Dans la mesure où la consommation de viande en France diminue nettement, les peaux animales, déchets de l’industrie agroalimentaire, se raréfient. Or, si les marques de luxe se prévalent de ne pas consommer des quantités démesurées de matières premières, elles ont toutefois besoin de matière de haute qualité pour être en phase avec leur positionnement marketing. La traçabilité permet ici de faire des retours aux éleveurs. Ceci est aujourd’hui possible grâce au marquage laser et à l’intelligence artificielle qui permet de suivre individuellement les cuirs traités – malgré les différents traitements – et donc d’identifier la provenance de la peau d’un troupeau précis.

Ainsi par itinérance, la qualité des peaux peut être améliorée en ajustant les méthodes d’élevage des animaux notamment au travers de leur alimentation ou leurs conditions de vie. Cette amélioration de la qualité contribue également à renforcer la responsabilité de l’ensemble de la chaîne de valeur. Une autre conséquence associée est l’augmentation de la rémunération des éleveurs qui joue le jeu dans le cadre du projet FECNA porté par RésoCUIR et la Région Nouvelle-Aquitaine.

Répondre au risque de contrefaçon

Les produits finaux sont aussi un objet d’attention dans le cadre de la traçabilité. Si historiquement les marques de luxe fournissaient à l’achat un certificat papier pour attester de l’authenticité de leur produit, le développement de la seconde main a accentué la circulation de « faux » car ces certificats sont facilement falsifiables.

« J’ai un pote dans la com » – 2025.

Les marques de luxe ont décidé de prendre ce problème à bras le corps, notamment grâce à la plateforme AURA développée par le consortium LVMH/OTB/Prada/Richemont. Grâce à la blockchain, les marques peuvent désormais répondre aux enjeux du Digital Product Passport, mais aussi à l’individualité du produit, et de transférer la propriété en cas de revente seulement en scannant un QR code.

Plus encore, le passeport numérique renforce le lien du consommateur avec son produit et la marque. Il permet de dérouler le storytelling associé au produit acheté et d’offrir au client des avantages exclusifs renforçant le sentiment d’exclusivité.

En dépit du danger de rejet par les consommateurs de la marque de luxe, la traçabilité reste une opportunité de valeur multiple, façonnée collectivement et dans le temps. Pour rester désirables, les marques de luxe ont intérêt à se concentrer sur une communication corporate de la traçabilité au bénéfice d’un storytelling soft et d’une expérience attractive pour le client, rendus possibles par les nouvelles technologies numériques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Luxe et traçabilité : peut-on faire rêver et se conformer ? – https://theconversation.com/luxe-et-tracabilite-peut-on-faire-rever-et-se-conformer-282749

Les séries sud-coréennes : un soft power efficace auprès des jeunes

Source: The Conversation – France (in French) – By Laurence Corroy, Professeure des universités, Université de Lorraine

Dans *True Beauty* (2020), une adolescente complexée passe maître dans l’art du maquillage et devient la coqueluche de son nouveau lycée. Netflix

True Beauty, A Killer Paradox, la Reine des larmes… les 15-25 ans, grands consommateurs de séries sud-coréennes, semblent particulièrement sensibles au soft power qu’elles véhiculent.


La plateforme Netflix, leader sur le marché, avec plus de 10 millions d’abonnés, a largement réussi son pari en France. Un quart des usagers ont entre 15 et 25 ans. Auprès de ces publics, les séries anglophones sont particulièrement prisées ainsi que les séries sud-coréennes.

Boostées par le succès planétaire de Squid Game, qui met en scène des jeux d’enfants transformés en épreuves mortelles, les « K-dramas » séduisent. Ces séries couvrent une large variété de genres, du thriller aux séries pour adolescents, et la romance est souvent centrale dans l’intrigue. Elles s’inscrivent dans le contexte plus large de la hallyu, la vague culturelle coréenne, qui comprend également la K-pop, la K-beauty et la K-food.

Or, les succès identifiés culturellement, tels le fameux Emily in Paris, qui met en scène une capitale de carte postale, sont loin d’être anecdotiques et ont des effets dans la vie réelle, notamment sur le tourisme ou encore les pratiques de consommation.

Le soft power a été théorisé par Joseph Nye, en 1990, comme la capacité d’un État à influencer et à persuader d’autres États de son attractivité, sans recourir à la force ou à la contrainte, mais au travers de la circulation de sa culture populaire ; cette capacité est souvent associée à des ressources immatérielles telles qu’une culture attrayante. De manière plus large, il s’agit de la manière dont les industries culturelles d’un pays donnent une image positive de celui-ci et des pratiques qui lui sont associées.




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Nous avons voulu savoir comment ces mises en scène culturelles sont reçues par des publics jeunes et si ce soft power a des effets concrets dans leur vie quotidienne. Notre étude se concentre sur la réception des K-dramas chez les étudiants de 18 à 25 ans dans l’est de la France. Nous avons donc soumis un questionnaire à plus de 400 étudiants de l’Université de Haute-Alsace et de l’Université de Lorraine, puis réalisé des focus groups sur la base du volontariat entre septembre 2025 et mars 2026.

Un soft power largement sous-estimé par les répondant·es ?

Sur les 454 personnes interrogées, 52 % ont déclaré avoir regardé et apprécié au moins un K-drama. Seuls 22 % de nos répondants se déclarent fans de la hallyu en général, ce qui indique que les séries coréennes sont consommées sans attachement particulier à la culture coréenne, souvent sur des plateformes (principalement Netflix) proposant des contenus d’origines diverses. Pour 59 % de nos répondants, les K-dramas n’ont pas influencé l’image qu’ils avaient de la Corée du Sud tandis que 36 % ont déclaré qu’ils avaient eu une influence positive, 5 % une influence négative.

Cependant, en y regardant de plus près, on constate un engouement pour ce pays : 61 % des femmes interrogées et 48 % des hommes interrogés déclarent qu’ils aimeraient le visiter un jour, 5 % y ayant déjà séjourné. Parmi les personnes interrogées, 6 % déclarent qu’elles apprennent la langue, et 16 % qu’elles aimeraient l’apprendre.

Les K-dramas semblent en outre avoir une influence sur la consommation quotidienne, en particulier chez les jeunes femmes. Par exemple, 67 % d’entre elles ont déjà envisagé d’acheter des produits de beauté sud-coréens après avoir en avoir regardé, 20 % des vêtements et 57 % des produits alimentaires.

Les focus groups nous ont permis d’en apprendre davantage sur la réception des séries sud-coréennes et le soft power qui leur est associé. Nous avons demandé dans un premier temps aux participant·es ce qui leur paraissait caractéristique des séries coréennes, en quoi ces séries avaient changé – ou non – leur vision de la Corée du Sud et, enfin, si cela leur avait donné envie d’en savoir davantage sur le pays et sa culture et quelles éventuelles pratiques de consommation de produits coréens avaient été adoptées.

Une réception active des éléments caractéristiques des séries sud-coréennes

Si un certain nombre d’étudiant·es indiquent qu’ils n’avaient pas de vision précise de la Corée du Sud avant de regarder des séries, ils s’accordent sur des aspérités culturelles ou des points saillants récurrents développés dans les univers sériels sud-coréens. L’injonction à la réussite scolaire puis en entreprise et la place accordée à l’argent leur semblent prégnantes et constantes. Elles prennent leurs sources dans l’obsession de sauver la face et de ne pas jeter le discrédit sur la famille. Le poids générationnel, le respect dû aux anciens, la politesse sont soulignés.

Les étudiants, et plus généralement les étudiantes, évoquent la place centrale accordée à la romance. Celle-ci est décrite comme pudique, idéalisée, reposant sur des schémas narratifs récurrents, dont les « enemies to lovers » où les héros après s’être détestés tombent dans les bras l’un de l’autre. Le caractère irréaliste des relations amoureuses dans les K-dramas est ainsi souligné :

« C’est des histoires un peu… en vrai, on se dirait que ça ne peut pas arriver […] par exemple, la jeune fille qui est pauvre avec le mec qui est très riche. » Aurélie, 20 ans.

Les étudiantes expliquent que « ce qui [les] pousse à regarder jusqu’au bout », c’est la temporalité contrastée avec celle des séries occidentales, où les relations amoureuses sont jugées plus rapides et plus explicites :

« Dès le premier épisode, tu les retrouves, excusez-moi le terme, au lit quoi (rires) ! Tu pleures. » Dalya, 22 ans.

Elles insistent sur le plaisir de suivre l’évolution progressive des relations, jusqu’à des formes d’intimité minimales, comme un baiser ou le simple fait que les personnages en viennent enfin à se donner la main. Néanmoins, les rapports genrés paraissent problématiques, entre « romances idéalisées » déconnectées du réel et machisme non questionné :

« Et ça montre que les producteurs n’ont pas vraiment compris les réels besoins de la société, notamment du côté de la gent féminine, parce que les besoins, c’est pas des romances idéalisées, mais surtout de l’honnêteté, et aussi une matière à réfléchir pour les hommes, leur montrer qu’une relation saine en Corée, c’est possible, mais seulement s’ils font des efforts, et on le voit pas dans les séries je trouve, ou en tout cas pas assez. » Cléa, 21 ans.

Les enquêté·es soulignent également l’importance accordée à l’esthétique et aux normes de beauté en Corée du Sud, très élevées, parfois institutionnalisées, notamment au travers du recours naturel et facile à la chirurgie esthétique afin d’être positivement et socialement valorisés.

Un soft power intégré à des pratiques de consommation

Les réponses montrent que les K-dramas ont une influence sur les pratiques quotidiennes ainsi que les choix de consommation. Plusieurs répondantes ont exprimé leur désir d’acheter des produits de K-beauty, par exemple des sérums, des crèmes ou des masques pour le visage, fréquemment montrés dans les K-dramas. Si les séries en sont un vecteur, elles indiquent que ces produits bénéficient d’une bonne réputation par ailleurs, notamment sur les réseaux sociaux :

« Mais c’est pas les séries coréennes en soi qui m’ont donné envie, c’est le fait que tout le monde en parle sur TikTok, ça m’impacte. » Yasmine, 21 ans.

Les K-dramas sont également une vitrine de la culture alimentaire sud-coréenne. La nourriture est en effet un élément central dans les séries et de nombreuses scènes ont lieu dans des restaurants ou des cafés. Certain·es répondant·es indiquent que cela leur a donné envie de se rendre dans des restaurants coréens ou d’acheter de quoi préparer des plats typiques à la maison. Tteokbokki (gâteaux de riz dans une sauce pimentée), ramen, corndogs ou encore barbecues coréens sont mentionnés.

Langue et culture coréennes approfondies

Les K-dramas, souvent vus en version originale, familiarisent les spectateurs avec la langue. Plusieurs de nos répondant·es indiquent avoir appris quelques mots ou expressions langagières en regardant des K-dramas, par exemple Aurélie, qui l’utilise dans sa vie quotidienne :

« Forcément oui, parce que moi, je les regarde en coréen avec les sous-titres français, c’est le mieux. Donc forcément, on intègre des expressions basiques et aussi des expressions entre amis. »

D’autres se sont mis·es à apprendre la langue de manière active, a minima l’alphabet coréen, par simple intérêt linguistique ou pour préparer un voyage sur place :

« Dans le contexte où peut-être j’irais […] j’ai un petit peu essayé d’apprendre l’alphabet, pour pouvoir un peu dire que, maintenant, je connais l’alphabet. Je le lis difficilement. Mais, ça vient petit à petit, quoi. Comme ça, si un jour j’y vais, j’aurai un peu des bases, quoi. » Inès, 21 ans.

Les K-dramas, un instrument puissant de soft power

Les K-dramas sont donc, aux yeux de ces jeunes gens, une vitrine d’un mode de vie séduisant. Certains éléments culturels, comme la nourriture, la langue et les produits cosmétiques, trouvent leur place dans la vie quotidienne de personnes qui ne sont pas fans de la Corée du Sud par ailleurs. Ils donnent envie d’en savoir plus sur la culture sud-coréenne, voire de voyager en Corée du Sud. Ils l’imaginent marquée par des milieux urbains ultramodernes, des temples magnifiques, un raffinement culinaire et une esthétique des visages et des corps. L’extrême attention portée à la beauté s’associe aussi à la chirurgie esthétique qui leur semble banalisée.

La culture populaire sud-coréenne, véhiculée par les séries diffusées, concourt à un soft power qui paraît plutôt sous-estimé par les répondant·es dans un premier temps et qui est pourtant bien présent dès lors qu’on aborde en entretien les mêmes items : les jeunes publics ont le réflexe d’en apprendre davantage sur la Corée du Sud, se montrent curieux envers le mode de vie sud-coréen et ses produits de consommation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les séries sud-coréennes : un soft power efficace auprès des jeunes – https://theconversation.com/les-series-sud-coreennes-un-soft-power-efficace-aupres-des-jeunes-282419

La transition énergétique n’est pas qu’une question de ressources

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La transition énergétique est souvent présentée comme une course aux minerais critiques. Lithium, cobalt, nickel ou terres rares sont désormais au cœur des inquiétudes liées à la décarbonation, alimentant l’idée que l’enjeu central réside dans l’accès à ces ressources stratégiques.


Cette lecture est pourtant trompeuse. Elle réduit la transition à un problème d’approvisionnement, alors que le véritable enjeu se situe ailleurs : dans le contrôle des chaînes industrielles qui transforment ces ressources en technologies. Autrement dit, la question décisive n’est pas tant qui possède les minerais, mais qui maîtrise leur transformation.

Après avoir atteint des niveaux records en 2022, les prix du lithium ont fortement chuté en 2024 sous l’effet d’un ralentissement de la demande, notamment en Chine. Cette volatilité illustre la réalité d’une transition énergétique qui, certes, dépend de la disponibilité des ressources, mais aussi de la manière dont ces ressources circulent dans des systèmes industriels complexes.

Elle est généralement expliquée par la compétition à l’accès aux minerais critiques (lithium, cobalt, nickel), indispensables aux batteries et aux technologies bas carbone. Plusieurs sources étayent ce constat. La Banque mondiale estime que l’extraction de certains métaux pourrait augmenter de près de 500 % d’ici 2050 pour répondre à la demande des technologies propres, et l’Agence internationale de l’énergie souligne que les technologies bas carbone sont beaucoup plus intensives en matériaux que les systèmes fossiles.

Toutefois, ces justifications axées sur l’intérêt envers les ressources masquent une dimension plus déterminante. La valeur économique ne se situe pas principalement dans l’extraction, mais plutôt dans les activités de transformation et de fabrication.




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Chaînes de valeur, asymétries de pouvoir et dépendances structurelles

La transition énergétique révèle une transformation profonde dans les rapports de pouvoir économique. Contrairement à l’énergie fossile, où le contrôle des ressources primaires constituait l’avantage stratégique principal, la dynamique actuelle reflète des chaînes de valeur diverses et hiérarchisées. Comme l’ont démontré de nombreux travaux, ce sont les segments les plus avancés des chaînes de valeur qui concentrent les marges et le pouvoir.

Dans ce cadre, toutes les étapes de production ne contribuent pas de manière équivalente à la création de valeur. L’extraction demeure souvent peu rentable, tandis que les activités de transformation et d’assemblage captent l’essentiel des marges.

Cette hiérarchisation explique pourquoi certains pays riches en ressources restent confinés à des rôles périphériques. La République démocratique du Congo, qui produit plus de 70 % du cobalt mondial, exporte principalement des matières premières brutes, avec peu de transformation locale.

Les travaux empiriques sur les chaînes industrielles du lithium confirment cette concentration de la valeur. Certains montrent que les segments intermédiaires et aval (comme le raffinage et la fabrication de batteries) sont dominés par un nombre restreint d’acteurs industriels.

La Chine illustre particulièrement cette réalité. Elle assure environ 70 % de la production mondiale de batteries lithium-ion et domine largement le raffinage de plusieurs minerais critiques. Cette position lui confère un avantage systémique dans l’économie bas carbone.

Une instabilité persistante

Cependant, cette organisation hiérarchisée s’accompagne d’une instabilité persistante. Des analyses montrent que les marchés du lithium sont soumis à des fluctuations importantes, liées aux cycles d’investissement et aux chocs économiques. Les périodes de pénurie alternent avec des phases de surproduction, générant des incertitudes pour les acteurs industriels. Entre 2020 et 2022, la hausse rapide de la demande en véhicules électriques a ainsi entraîné une forte augmentation des prix du lithium, suivi d’un ajustement à mesure que les capacités de production augmentaient.

Ces dynamiques contribuent à renforcer la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. Plusieurs formes de dépendance émergent, qu’elles soient industrielles, technologiques ou géopolitiques. Les tensions commerciales ou les chocs exogènes, comme la pandémie de Covid-19, perturbent directement la stabilité des marchés et ralentissent la transition énergétique. La guerre en Ukraine en fournit un exemple concret où les prix de l’énergie et des matières premières ont été entraînés à la hausse, conduisant plusieurs États à privilégier la sécurité énergétique à court terme, parfois au détriment des objectifs de décarbonisation.




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Le friendshoring des chaînes de valeur

Face à ces vulnérabilités, des stratégies émergent pour réduire les risques sans renoncer complètement à la mondialisation. Le friendshoring, un concept popularisé par la secrétaire américaine au Trésor Janet Yellen, consiste à relocaliser ou à réorganiser les chaînes de production vers des pays considérés comme politiquement et économiquement fiables, plutôt que de viser une relocalisation complète. Autrement dit, il ne s’agit plus de produire « chez soi », mais de produire « chez ses alliés ».


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Cette approche vise à sécuriser les approvisionnements tout en conservant les bénéfices de l’intégration économique mondiale.

C’est cette raison qui amène l’Union européenne (UE) à chercher à réduire sa dépendance en développant des capacités locales de production, de transformation et de recyclage des minerais critiques.

Le Règlement sur les matières premières critiques, une législation majeure de l’UE entrée en vigueur en mai 2024, prévoit notamment d’atteindre d’ici 2030 au moins 10 % de l’extraction, 40 % de la transformation et 15 % du recyclage des minerais critiques au sein du territoire européen, tout en limitant la dépendance à un seul pays à 65 % maximum. L’objectif est double : réduire la dépendance envers certains pays et développer davantage de production sur son propre territoire.

La transition énergétique n’est donc pas une simple substitution de ressources ni une problématique strictement extractive. Elle correspond à une transformation systémique des structures productives, marquée à la fois par une intensification matérielle des systèmes énergétiques, par un remodelage des chaînes de valeur à l’échelle mondiale et par une évolution des rapports de pouvoir économiques et géopolitiques.

Dans ce contexte, la ligne de fracture ne se situe plus entre les pays disposant ou non de ressources, mais entre ceux capables de maîtriser les processus industriels et les segments stratégiques de production, et ceux qui demeurent confinés à des activités extractives à faible valeur ajoutée. Cette évolution a des implications directes pour les États, qui sont de plus en plus amenés à repenser leurs politiques industrielles afin de sécuriser leur position dans ces chaînes de valeur.

Au-delà de l’accès aux ressources, l’enjeu devient celui du développement de capacités de transformation, d’innovation et d’intégration industrielle, considérées comme essentielles pour capter la valeur et réduire les vulnérabilités.

Cependant, au lieu de supprimer les dépendances, ces stratégies semblent plutôt les reconfigurer. Les initiatives visant à diversifier les approvisionnements ou à relocaliser certaines activités s’inscrivent dans une volonté de sécurisation sélective de partenaires, et participent de ce fait à induire de nouvelles formes de dépendance.

La transition énergétique devient alors un enjeu stratégique, où les États cherchent un arbitrage entre efficacité économique, résilience des chaînes d’approvisionnement et considérations géopolitiques.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La transition énergétique n’est pas qu’une question de ressources – https://theconversation.com/la-transition-energetique-nest-pas-quune-question-de-ressources-277908

Coupe du monde 2026 : l’histoire vraie de ces migrants africains résilients qui redessinent le football mondial

Source: The Conversation – in French – By Uroš Kovač, Postdoctoral fellow, University of Groningen

La FIFA, l’instance dirigeante du football mondial, présente la Coupe du monde 2026 – et le football mondial en général – comme une célébration de l’inclusion et de la diversité. Elle est présentée comme un symbole de paix et d’espoir, voire comme une forme de salut pour les migrants africains qui périssent en tentant de traverser la Méditerranée.

Cette posture humanitaire ne doit pas nous faire oublier l’existence d’une classe mondiale de migrants en situation précaire. Beaucoup viennent d’Afrique de l’Ouest et rejoignent l’Europe (et d’autres régions du monde) par divers moyens, avec le rêve de gagner leur vie en jouant au football. Comme l’ont montré de nombreuses études, beaucoup se retrouvent bloqués en tant que migrants en situation irrégulière, manipulés par des agents malhonnêtes ou exploités par des clubs de football.

Malgré des recherches nuancées menées sur ce sujet depuis longtemps, les migrants ouest-africains du football font encore régulièrement la une des journaux pour des raisons plus sensationnelles. Ils sont présentés soit comme des victimes de la traite des êtres humains, soit comme des joueurs exceptionnels dans le football de haut niveau.

Le trafic des êtres humains lié au football existe bel et bien. Ce phénomène a été expliqué en détail par des chercheurs et par des journalistes d’investigation. Mais réduire les migrants à des victimes ou à des stars ne reflète pas leur réalité, leurs ambitions et les défis auxquels ils sont confrontés. Ils contribuent à transformer l’Europe et son football.




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J’ai passé plus d’une décennie à mener des recherches anthropologiques sur les migrations liées au football de l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe. Plus récemment, j’ai interviewé des migrants en Belgique et en Europe de l’Est, en m’appuyant sur mes travaux antérieurs auprès de joueurs en herbe dans l’Ouest du Cameroun.

J’ai constaté qu’entre les gros titres alarmistes et les récits héroïques se cache une autre réalité : celle de migrants ambitieux et résilients qui évoluent dans la précarité et dans une industrie guidée par le profit, dans un contexte de politiques violentes de fermeture des frontières.

Rêves de football

Une récente enquête menée par des chercheurs en migration en Afrique de l’Ouest a demandé à des jeunes (18-39 ans) quel était leur rêve le plus important dans la vie. Au Ghana, 13 % des jeunes hommes ont répondu que c’était de devenir footballeur professionnel. En Gambie, ce chiffre était de 10 %.

Ces pourcentages sont très élevés, et seraient probablement bien plus élevés si l’enquête avait été menée auprès d’une population plus jeune (par exemple les 15-30 ans). Ils sont particulièrement frappants quand on considère que très peu d’aspirants ont une chance réaliste de « percer » en tant que professionnels.

Les opportunités dans les ligues nationales d’Afrique de l’Ouest sont limitées, incertaines et souvent peu rémunérées. Rêver d’une carrière dans le football, c’est presque rêver de partir à l’étranger.

Jouer et s’entraîner au football est devenu l’un des moyens les plus prisés par les jeunes hommes pour tenter d’émigrer, de gagner leur vie et de subvenir aux besoins de leur famille. L’Europe reste la destination privilégiée des aspirants footballeurs, même s’ils tentent parfois leur chance ailleurs.

Migrer par tous les moyens

Des jeunes hommes originaires de pays comme le Ghana, la Gambie, la Côte d’Ivoire et le Nigeria se rendent en Europe par tous les moyens possibles. Bon nombre de ces itinéraires n’ont pas grand-chose à voir avec les transferts officiels de joueurs entre clubs.

Un jeune footballeur ghanéen en herbe que j’ai rencontré en 2024 en Belgique, par exemple, est arrivé en Europe par bateau. Il s’agissait d’un itinéraire clandestin, via la Libye et l’Italie, que certains de ses amis gambiens appelaient « la voie détournée ».

Ce n’est qu’après son arrivée en Europe qu’il a commencé à chercher des opportunités dans des clubs de divisions inférieures. Il vivait avec son père et son frère en Belgique tout en faisant une demande de permis de séjour au titre du regroupement familial.




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Tous ne prennent pas une route dangereuse. Mais une grande partie de la migration liée au football se déroule de manière informelle, par l’intermédiaire de personnes informelles et de membres de la famille vivant déjà à l’étranger. Les transferts officiellement reconnus sont réservés aux plus talentueux – et aux plus chanceux.

Les footballeurs avec lesquels j’ai travaillé appellent parfois cela un “système D”. Ce terme est également utilisé de manière plus générale en Afrique de l’Ouest pour désigner l’art de se débrouiller pour gagner sa vie dans une économie informelle souple mais aléatoire.

Pour les migrants en devenir, cela signifie trouver des moyens de se déplacer et de naviguer dans un contexte transnational où les demandes de visa sont systématiquement rejetées et où les voies de migration régulières sont difficiles à trouver.

Une prison dorée

Ce système D peut être excitant et gratifiant, mais aussi incroyablement dur et épuisant. L’un des participants à mes recherches était un Ivoirien qui s’est retrouvé bloqué en Belgique en tant que migrant en situation irrégulière après avoir été mal géré par un agent cupide. Il décrivait sa situation comme une « prison dorée ». Dorée en raison de la perspective d’une brillante carrière en Europe, et prison en raison de son statut irrégulier qui le laissait dans la peur et confiné dans une petite chambre.

Quand je demandais à des jeunes hommes comme lui pourquoi ils restaient en Europe après avoir échoué à signer un contrat professionnel, ils répondaient qu’ils devaient continuer à se battre. Qu’ils étaient conscients qu’ils n’auraient peut-être plus jamais une autre occasion de quitter l’Afrique, que ce soit pour le football ou pour autre chose. En d’autres termes, des politiques migratoires restrictives limitaient leur liberté de mouvement. Elles les poussaient vers des itinéraires irréguliers et les marges de la société.




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Les autorités ciblent souvent les agents véreux et les trafiquants pour lutter contre ce problème. Mais ces individus ne sont qu’une partie d’un ensemble de problèmes plus vastes.

J’ai également suivi et interviewé des intermédiaires du football : agents, entraîneurs et propriétaires de clubs qui cherchent à organiser et à contrôler la mobilité des footballeurs. J’ai découvert qu’ils étaient motivés à la fois par le profit et par un désir sincère d’aider ces jeunes hommes à réaliser leurs rêves.

Lorsque je leur ai demandé pourquoi ils se lançaient dans des transactions incertaines (et parfois louches) et changeaient fréquemment leurs plans, ils m’ont expliqué qu’ils devaient répondre aux exigences en constante évolution du marché mondial. Les courtiers étaient des entrepreneurs pris dans leur propre système D : le business mondial spéculatif et imprévisible des transferts dans le football mondial.

Enfin, lorsque j’ai interrogé les footballeurs sur les raisons de leur voyage initial, ils répondaient que les opportunités économiques pour les jeunes en Afrique de l’Ouest ne pouvaient se comparer à celles que l’on trouve à l’étranger, dans le football comme dans d’autres domaines. L’une des principales raisons qui poussent ces jeunes hommes vers des horizons plus prometteurs réside dans les inégalités entre le Nord et le Sud.

Inégalités systémiques

Des problèmes tels que le capitalisme spéculatif, les politiques migratoires violentes, les inégalités mondiales et un racisme à la fois manifeste et dissimulé – sont structurels et profondément enracinés. Ils ne se limitent pas aux migrations liées au football.

Ces problèmes ne seront pas résolus simplement en traquant les agents malhonnêtes. Les étiquettes utilisées sans nuance de «trafic d’êtres humains» et de «commerce d’esclaves» peuvent en effet masquer les problèmes courants rencontrés par la majorité des migrants. Elles occultent les inégalités sous-jacentes qui rendent leur parcours précaire.




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Les récits des migrants du football présentés dans mon étude ne reflètent pas tant les cas de traite moderne qui font la une des journaux, ni les récits triomphants sur la diversité et l’inclusion. Ils révèlent une réalité bien plus courante : celle de l’ambition et de la résilience dans un monde inégalitaire et injuste.

The Conversation

Uroš Kovač bénéficie d’un financement de l’Agence exécutive européenne pour la recherche dans le cadre de la convention de subvention n° 101106831 pour un projet intitulé « Two-Faced Hopes : Football, Migration, and Religion Between West Africa and Europe (JANUSHOPE) ».

– ref. Coupe du monde 2026 : l’histoire vraie de ces migrants africains résilients qui redessinent le football mondial – https://theconversation.com/coupe-du-monde-2026-lhistoire-vraie-de-ces-migrants-africains-resilients-qui-redessinent-le-football-mondial-285201

Au sommet du marathon mondial, l’histoire douloureuse de la frontière entre l’Ouganda et le Kenya

Source: The Conversation – in French – By Romélien Colavitti, Professeur des universités en droit public, Université de Tours

Le 26 avril 2026, le Kényan Sabastian Sawe est passé sous la barre symbolique des deux heures lors du marathon de Londres : 1 heure, 59 minutes et 30 secondes. Sawe s’inscrit dans la lignée des coureurs qui, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Ouganda, foulent chaque jour les pistes d’Iten, dans la vallée du Grand Rift. Si cette terre est aujourd’hui kényane, elle ne l’a pas toujours été et reste marquée par une histoire difficile, où il est notamment question des sources du Nil, d’un train lunatique, d’attaques léonines et de crimes coloniaux.

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Les marathoniens Kipchoge Keino, Eliud Kipchoge ou Kelvin Kiptum et marathoniennes Peres Jepchirchir, Brigid Kosgei ou Ruth Chepngetich sont quelques exemples – parmi tant d’autres – d’athlètes qui ont fait l’histoire de leur discipline.

Ils proviennent des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift, dans l’ouest du Kenya, plus précisément des comtés de Nandi, Kericho, Kisumu, Uasin Gishu ou Elgeyo-Marakwet. Pour la plupart d’entre eux, ils sont kalendjins, issus des groupes Nandi, Keiyo ou Kipsigi.

Tous ont en commun d’avoir assidûment fréquenté les fameuses pistes rouges de latérite (un minerai volcanique, riche en oxyde de fer) d’Iten, Eldoret, Kaptagat ou Kapsabet, à près de 2500 m d’altitude. On dit qu’en ces lieux « l’air se raréfie ».

En réalité, la pression atmosphérique y étant diminuée, l’apport en oxygène à l’effort se trouve lui aussi réduit. Physiologiquement, l’entraînement bi (voire tri) quotidien – alternant fractionnés courts ou longs, récupération et sorties longues – vise à optimiser ces apports en améliorant la production de globules rouges, le transport d’oxygène vers les muscles et, plus globalement, l’endurance aérobie (décisive sur longue distance). Cela explique que les marathoniens d’élite s’y entraînent et que fleurissent autour d’Iten, « capitale mondiale du marathon », nombre de training camps offrant des prestations hôtelières à des coureurs venus du monde entier.

Cette terre fertile, bénie des dieux de l’athlétisme, fait aujourd’hui la fierté et la richesse du Kenya. Le thé, le café, les légumes et les roses y poussent aussi volontiers que germent les graines de champions. Mais beaucoup ignorent qu’elle aurait pu être placée sous souveraineté ougandaise au moment des indépendances de 1962 et 1963. Pour le comprendre, une brève mise en perspective historico-juridique s’impose.

Le contrôle du Nil par le colon britannique

La conférence de Berlin s’est ouverte le 15 novembre 1884, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck, avant de se clore le 26 février 1885. Cet accord politique entre États européens constitue la base d’un vaste processus de colonisation, de peuplement et de spoliation des ressources.

À cette époque, les Britanniques contrôlent le delta du Nil, depuis la mise en place d’un protectorat de facto sur l’Égypte, sous la responsabilité du consul général Evelyn Baring, Comte de Cromer.

Mais leur expansion sur le Haut-Nil est stoppée lors de la guerre des mahdistes (1881-1899) (du nom de Muhammad Ahmad, le mahdi ou « sauveur », qui dirige la révolte soudanaise contre les forces anglo-égyptiennes). Le 26 janvier 1885, les mahdistes prennent Khartoum, épisode durant lequel le général britannique Charles George Gordon trouve la mort. Dix ans plus tard, en 1896, le général Horatio Herbert Kitchener revient, l’esprit revanchard, reprend Khartoum au successeur du mahdi (Abdullah al-Taashi) et met fin à son règne lors de la fameuse bataille d’Omdourman, le 2 septembre 1898, sous les yeux du jeune Winston Churchill alors officier de cavalerie. C’est grâce à la construction de la ligne ferroviaire entre Wadi Halfa et Abu Hamed («Kitchener’s Railway», 1896-1897) que la victoire britannique fut acquise.

Ce tableau peint par William Barnes Wollen en 1899 représente la charge du 21ᵉ régiment des lanciers britanniques lors de la bataille d’Omdourman (2 septembre 1898).
Wikimédia

La crise de Fachoda, dans le sud du Soudan – déclenchée par la présence des troupes françaises du commandant Jean-Baptiste Marchand – n’y fera rien : les Britanniques contrôleront durablement le Nil unique, entre Khartoum et le delta.

Mais qu’en était-il de ses sources, les lacs Tana et Victoria, qui donnent respectivement naissance au Nil bleu et au Nil blanc ?

Les Britanniques n’ont pas entendu s’approprier directement la source du Nil bleu, le lac Tana en Éthiopie (territoire non colonisé). La diplomatie a ainsi été préférée à la force avec la conclusion du Traité anglo-éthiopien du 15 mai 1902, entre l’empereur Ménélik II et Sir John Harrington.

Pour continuer à fournir les usines de textile du Lancashire en coton soudanais et égyptien, tout projet d’ouvrage visant à irriguer en amont les terres éthiopiennes devait recevoir l’accord des autorités britanniques. D’autres traités coloniaux seront conclus avec la France ou l’Italie, ce qui marquera durablement les conditions d’exploitation du Nil.

Pour ce qui concerne la source du Nil blanc, en revanche, la logique fut celle de la colonisation via l’instauration des protectorats d’Ouganda et d’Afrique orientale britannique (qui deviendra le Kenya).

Les protectorats britanniques et le « Lunatic Express »

Au XIXe siècle, le sultanat de Zanzibar contrôlait le Zanguebar, bande côtière entre la Somalie et le Mozambique actuels. Des missionnaires européens s’étaient implantés entre le fleuve Tana et Mombasa (sur la future côte kényane).

Au lendemain de la conférence de Berlin, les Britanniques ont obtenu un prolongement de leur sphère d’influence dans les terres, jusqu’aux lacs Rodolphe (actuel lac Turkana) au nord, Albert/Kivu à l’est et Victoria au sud-est. Au sud-ouest, l’Allemagne avait pris possession, quant à elle, de l’Afrique orientale (actuels Burundi, Rwanda et Tanzanie).

Dans ce contexte, la Compagnie britannique impériale d’Afrique de l’Est (Imperial British East Africa Company), chargée de développer le commerce (de l’ivoire, notamment) dans les zones sous contrôle de la Couronne, étendait son activité sur près de 640 000 kilomètres carrés, soit plus des trois quarts des territoires actuels de l’Ouganda et du Kenya.

Mais la Compagnie affrontait une difficulté de taille : l’acheminement. L’ivoire, acheté aux chefs locaux du royaume de Buganda (sur la rive ougandaise du lac Victoria), était alors préférablement dirigé – dans les conditions inhumaines du système esclavagiste du portage – vers le port de Bagamoyo (« Ici, mon cœur défaille », en swahili). La capitale de l’Afrique orientale allemande disposait, en effet, d’infrastructures portuaires légères et d’un accès privilégié à Zanzibar.

Face à cette concurrence, les Britanniques entendirent reprendre la main en liquidant la Compagnie et en instaurant les protectorats d’Ouganda (en 1894) et d’Afrique orientale britannique (l’actuel Kenya, en 1895).

Ces territoires dépendaient du Colonial Office et étaient soumis à deux régimes différents d’administration : l’Indirect Rule (gouvernement indirect) et le Direct Rule (gouvernement direct).

Le protectorat d’Ouganda englobait des royaumes précoloniaux structurés (principalement le Buganda, du peuple baganda) et était administré selon l’Indirect Rule. Un commissaire représentait la Couronne britannique et intervenait peu dans les affaires foncières. Celles-ci relevaient, en vertu de l’accord du 10 mars 1900, du kabaka (le roi), assisté par le lukiko (l’assemblée du Buganda). Le contrôle colonial se cantonnait à la collecte des impôts de capitation (Hut Tax) et à l’administration de la justice, assurées par un colon britannique à la tête d’un saza (un comté) ou d’un gombola (un sous-comté). En somme, il s’agissait certes d’un régime colonial, mais une (relative) autonomie était garantie localement.

Le protectorat d’Afrique orientale britannique était, lui, une colonie de peuplement, administrée directement – selon le Direct Rule – par la Couronne. Le commissaire concentrait l’essentiel des pouvoirs et était assisté par un conseil exécutif exclusivement européen. Le conseil législatif, à la composition similaire, votait les lois et le budget. Contrairement à l’Ouganda, les colons de l’Afrique orientale ne s’appuyaient pas sur des royaumes préexistants. Ils nommaient des District Commissioners sans légitimité, enclins à réserver les meilleures terres aux européens et à pérenniser le travail forcé.

Lors de l’instauration de ces deux protectorats, l’Ouganda oriental (correspondant à la région des hauts plateaux du Grand Rift entre les lacs Victoria et Rodolphe, où se trouvent Kisumu, Eldoret ou Iten) faisait partie intégrante du protectorat d’Ouganda et était donc placé sous la responsabilité des autorités locales, sous administration coloniale indirecte. C’est dans ce contexte que fut inauguré, en 1896, le nouveau port de Kilindini à Mombasa (sur l’actuelle côte kényane), dont la structure en eaux profondes permettait d’accueillir de grands navires à vapeur. L’activité du port de Bagamoyo (qui avait perdu son statut de capitale de l’Afrique orientale allemande en 1891 au profit de Dar es-Salaam) n’a alors cessé de péricliter.

Mais c’est surtout la mise en place du chemin de fer ougandais, reliant Mombasa à Kampala (capitale actuelle de l’Ouganda) via Kisumu et le lac Victoria, qui a imposé durablement la suprématie commerciale britannique dans la zone.

La construction de cette ligne de 930 kilomètres, débutée en mai 1896, s’est achevée en 1901. Ce projet – dramatique d’un point de vue humain (l’épisode des attaques de lions à Tsavo, en 1898, a coûté la vie à des dizaines d’ouvriers) – a mobilisé une main-d’œuvre locale ainsi que 32 000 travailleurs migrants indiens, tous travaillant dans des conditions sanitaires déplorables. Il a nécessité l’édification de viaducs et d’un dépôt ferroviaire dans le marais d’Enkare Nyrobi (« Lieu de l’eau fraîche », en langue maa), site qui deviendra Nairobi. Le député de Northampton Henry Du Pré Labouchère baptisa alors ironiquement cet ouvrage titanesque, qui coûta environ 5 millions de livres sterling, « Lunatic Express ».

Le chemin de fer ougandais (Lunatic Express) reliait le port de Mombasa à Kisumu (anciennement Port Florence) en quelques dizaines d’heures contre plusieurs semaines à pieds.
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Les mutations territoriales et l’« uti possidetis juris »

Le chantier du Lunatic Express terminé, le colon britannique entendit prendre le contrôle total du territoire. Pour ce faire, un Uganda Order in Council – signé par le roi Édouard VII, le 11 août 1902 – a transféré l’Ouganda oriental (avec Kisumu, Eldoret ou Iten) du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique.

La frontière entre les deux, qui embrassait l’escarpement de Naivasha, était déplacée vers l’ouest, entre la rive orientale du lac Victoria et le mont Elgon. La région échappait ainsi au contrôle foncier des royaumes locaux pour relever directement des autorités coloniales britanniques.

Les hauts plateaux du Grand Rift étaient situés dans l’Ouganda oriental, passé en 1902 de l’administration indirecte (Indirect Rule) à l’administration directe (Direct Rule) de la Couronne britannique. (Cliquer pour zoomer.)
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Charles Eliot, alors commissaire du protectorat d’Afrique orientale britannique, avait été un farouche opposant au Lunatic Express et voyait dans la colonisation de peuplement une possibilité d’en amortir les frais. Défenseur d’une doctrine raciste et suprématiste, Eliot s’est inspiré des recommandations de Harry Johnston (son homologue du protectorat d’Ouganda) et a appuyé les politiques d’accaparement des terres et de peuplement des plateaux fertiles en octroyant aux colons européens (parfois des Boers du Transvaal sud-africain) des concessions terrestres à loyers modiques.

La spéculation foncière qui s’ensuivit évinça durablement les paysans locaux de l’accès aux terres (en 1914, 20 % des baux ruraux étaient ainsi détenus par une douzaine de colons). Cette situation a perduré pendant plusieurs décennies, avant l’accès aux indépendances.

Côté ougandais, le protectorat britannique ne reposait pas sur le peuplement. Aussi, l’indépendance acquise le 9 octobre 1962 a surtout été marquée par des tensions internes entre le Congrès du peuple ougandais de Milton Obote et le kabaka de Buganda, Muteesa II (ce dernier sera déposé en 1966 par Obote avec la complicité de son chef d’état-major Idi Amin Dada, futur despote qui massacrera sa population et expulsera par milliers les descendants d’ouvriers indiens venus participer au chantier du Lunatic Express).

Côté kényan, le protectorat d’Afrique orientale britannique sera remplacé par celui du Kenya en 1920, avant qu’un soulèvement populaire contre l’accaparement des terres (la fameuse révolte des Mau-Mau, lancée en 1952 et menée par le peuple kikuyu) ne précipite les conférences de Lancaster House qui aboutiront à l’indépendance, le 12 décembre 1963.

La délimitation de la frontière s’est alors inspirée du principe d’uti possidetis juris. Cette règle du droit international coutumier, rappelée par la Déclaration de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) adoptée au Caire en 1964, visait à prévenir les conflits frontaliers en consacrant l’intangibilité des frontières héritées de l’époque coloniale.

Si cette prétendue fonction pacificatrice est loin d’avoir fait son œuvre partout, la frontière ougando-kényane s’est effectivement imposée sur la base de textes coloniaux : l’Uganda Order in Council (précité) de 1902 (qui transfère les hauts plateaux de la vallée du Grand Rift du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique), le Kenya Colony and Protectorate (Boundaries) Order in Council de 1921 (qui délimite plus précisément les frontières du protectorat du Kenya) et celui de 1926 (qui rattache le pays Turkana, jusqu’alors partie nord du protectorat d’Ouganda, au protectorat du Kenya).

Les indépendances de 1962 et 1963 ont, ce faisant, définitivement consolidé l’appartenance des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift – et d’Iten, « capitale mondiale du marathon » – au Kenya.

Iten, « Home of Champions », attire chaque année des marathoniens professionnels ou amateurs du monde entier.
R. Colavitti, Fourni par l’auteur

Le rayonnement planétaire des coureurs de la région est une bien futile satisfaction face aux tragiques décennies de la colonisation. L’ironie de l’histoire veut qu’un coureur kényan soit le premier à avoir officiellement franchi la barre fatidique des deux heures au marathon de Londres, capitale de l’ancienne puissance coloniale. Mais le règne de Sawe et de ses compatriotes reste précaire : n’oublions pas que le champion ougandais, Jacob Kiplimo (originaire du district de Kween, à la frontière, et entraîné sur les pentes ougandaises du mont Elgon) est à l’affût ; que l’éthiopien Yomif Kejelcha est le deuxième marathonien de l’histoire à être passé sous la barre des deux heures (record homologué), également à Londres (en 1 heure 59 minutes et 41 secondes) ; et que sa compatriote Tigst Assefa est, depuis le même jour, nouvelle détentrice du record du monde pour une épreuve féminine sur cette distance (en 2 heures 15 minutes et 41 secondes). La course au record n’est pas près de s’arrêter ; avec elle, grandit l’exigence d’un marathon éthique également libéré de toute suspicion de dopage.

The Conversation

Romélien Colavitti est assesseur à la Cour nationale du droit d’asile. Les propos tenus dans cet article sont personnels et n’engagent pas l’institution

– ref. Au sommet du marathon mondial, l’histoire douloureuse de la frontière entre l’Ouganda et le Kenya – https://theconversation.com/au-sommet-du-marathon-mondial-lhistoire-douloureuse-de-la-frontiere-entre-louganda-et-le-kenya-282639