L’Hakoah Amateur Club de New York : entre sionisme, exil et intégration

Source: The Conversation – in French – By Charlotte Carayol, Doctorante en études germaniques, Université Bordeaux Montaigne

L’équipe de l’Hakoah de Vienne en 1927 lors de sa tournée aux États-Unis à la suite de quoi une Hakoah américaine sera créée à New York, obligeant les exilés à appeler leur club Hakoah Amateur Club pour s’en différencier.
https://sammlung.jmw.at/

Après l’Anschluss de 1938, des Viennois réfugiés à New York recréent l’Hakoah, célèbre club sportif juif et sioniste dissous par les nazis, afin de préserver leurs réseaux de solidarité et leur identité collective en exil. Le club prolonge l’idéal du Muskeljudentum (« judaïsme du muscle »), qui entend répondre à l’antisémitisme par la valorisation d’un corps juif fort et fier, tout en maintenant un engagement culturel et politique hérité de l’Europe centrale. Dans le même temps, la pratique du football et la participation à la vie associative locale favorisent l’intégration de ces exilés au melting-pot états-unien, jusqu’à ce que leurs descendants s’éloignent progressivement de cet héritage.


En 1940, des exilés juifs de Vienne recréent à New York leur club de sport, l’Hakoah (« force » en hébreu). Son équipe de football est entrée dans la légende en 1925 : l’équipe, juive et sioniste, est sacrée championne d’Autriche, pays marqué par un fort antisémitisme. En 1938, l’Hakoah est dissoute par les nazis. Recréer ce club de l’autre côté de l’Atlantique, c’est à la fois retrouver ses marques dans un environnement étranger et perpétuer un mouvement qui porte un combat politique juif sur les terrains de sport alors que l’extermination des Juifs d’Europe est en cours. Dans le même temps, jouer au soccer à New York permet de s’intégrer au melting-pot états-unien.

Personne n’a encore écrit l’histoire de l’Hakoah de New York, qui n’a pas de fonds d’archive propre. Je m’appuie donc dans mes recherches sur la presse des exilés germanophones à New York, et sur deux livres publiés à l’occasion des 35ᵉ et 50ᵉ anniversaires du club historique. Le premier est publié par le club de New York en 1945, et le second à Tel-Aviv en 1959 et accompagné en 1961 d’un supplément et d’un carnet avec les adresses de tous les Hakoahner encore en vie.

Un club en exil

On estime que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938 a poussé à l’exil 130 000 juifs autrichiens, dont 30 000 arrivent aux États-Unis. Il leur faut dès lors s’adapter à un environnement social, culturel et linguistique étranger, faire face à la perte de leur statut social, de leurs amis, voire de leur famille. Dans ce contexte naissent des associations et des clubs de sport, qui leur permettent de s’entraider et de recréer du lien avec des gens qui partagent leur vécu et leur langue.

Deux équipes de l’Haokah de New York en 1944/1945.
« 35 years of the Hakoah », New York, 1945, p. 25.

L’Hakoah propose à ses membres, dont on peut imaginer que ce sont essentiellement d’anciens membres du club viennois, des cours de tennis, de natation, et des cours de gymnastique réservés aux femmes. Les horaires et lieux d’entraînement sont publiés dans le journal Aufbau (« Reconstruction »). Évidemment, la section football est représentée. Elle joue en amateur dans l’Eastern District League avec trois équipes masculines et compte 65 membres, dont 22 ont moins de 18 ans en 1945.

Un tableau de résultats de l’Eastern District Soccer League (EDSL).
« Aufbau », 30 avril 1943, p. 23.

Mais l’Hakoah, comme les autres clubs de sport d’exilés juifs germanophones, le Prospect Unity Club ou le New World Club, joue un rôle beaucoup plus structurant dans leur vie sociale. Il organise des bals, héberge des cabarets, comme Die Arche, le cabaret sioniste que j’étudie dans ma thèse.

Par-delà les activités qu’il propose, le club semble être un réel repère dans la reconstruction de la vie sociale des exilés. La publicité pour le café de Joschy Gruenfeld (parfois orthograpgié Grünfeld), elle aussi publiée dans Aufbau, met ainsi en avant le fait que ce dernier est un ancien joueur de l’Hakoah de Vienne.

Publicité pour le café de Joschy Gruenfeld.
« Aubau », 7 janvier 1944, p. 12.

L’Hakoah de New York est donc une affaire de liens, célébrés en 1960 dans un poème de Pourim, dépeignant une réunion des membres à l’occasion de cette fête religieuse au restaurant de Joschy Gruenfeld.

« Chez Joschy Grünfeld, aujourd’hui il y a un meeting ;
De près et de loin, ils sont tous venus,
De ce bastion du sport la vieille garde,
Les combattants et les amis de l’« Hakoah »…
Regardez-les, ces vieux garçons,
Avec leurs jeunes épouses ;
Ils ont perdu leurs cheveux noirs et touffus,
Aujourd’hui, ils sont plutôt « rabou-gris ».
Les voici réunis – toutes les sections sont représentées
Ils ont fui Hitler jusqu’aux États-Unis
Pourtant, ne les comptez pas, ces têtes aimées ;
Les meilleurs manquent – ils ne sont plus là.
Mais aujourd’hui, nous voulons célébrer Pourim,
Et chasser au loin ces sombres pensées ;
Les Hakoahner ont toujours été prompts à rire,
Alors, cette tradition, laissez-nous la perpétuer. »

L’Hakoah et le sionisme

À Vienne, l’Hakoah, au maillot bleu et blanc arborant l’étoile de David, est un club sioniste, dans un contexte où les clubs sportifs ont des identités politiques très marquées. Sport et politique font en effet bon ménage dans la première moitié du XXᵉ siècle. Mais le sionisme l’investit d’une manière qui lui est propre à travers le concept de Muskeljudentum, « judaïsme du muscle », théorisé par le penseur Max Nordau en 1898.

Il s’agit de prendre le contre-pied des discours antisémites (et sexistes) sur les hommes juifs, qui seraient faibles et efféminés. Cultiver un corps fort et fier, celui d’un « nouvel homme juif », et se confronter aux corps « aryens », c’est donc prouver la vacuité des discours antisémites. On comprend là une caractéristique importante du sionisme en Europe centrale avant la Seconde Guerre mondiale : c’est un mouvement nationaliste tourné vers la Palestine, mais dans la pratique, ce sont des organisations locales qui répondent à des enjeux locaux, dont le premier est de faire face à l’antisémitisme.

Le sionisme, en tant que pratique du Muskeljudentum et en tant que projet de création d’un État juif en Palestine, est très présent dans la brochure publiée par l’Hakoah de New York en 1945. Elle est éditée par Heinrich Heinz Glanz, éditeur viennois en exil, proche du sionisme révisionniste de Vladimir Jabotinsky.

En 1945, les révisionnistes prônent l’immigration illégale en Palestine, voire le terrorisme. C’est Glanz qui écrit le premier article de la brochure, qui est de loin l’article le plus politique. Il y prône la légitimité totale de l’établissement d’un État juif à l’aune de l’engagement de brigades juives dans les forces alliées. Sous sa plume, la Seconde Guerre mondiale devient la « German-Jewish war », et la rhétorique états-unienne du combat pour la liberté et la démocratie, le « Jewish fight for liberty ».

Ce qu’il met en avant, ce sont les corps fiers des soldats, qui incarnent le Muskeljudentum, plutôt que les corps morts de la Shoah. Cette manière de contrebalancer la honte que représente le massacre de six millions de juifs par l’image de combattants juifs victorieux sera caractéristique du traitement mémoriel de la Shoah en Israël jusque dans les années 1960.

Toutefois, ce texte a ceci de paradoxal qu’il reste bien loin du terrain. Les membres du club se sont battus en Europe, mais ils ne sont pas appelés à se battre en Palestine. Et si l’on regarde les adresses des membres de l’Hakoah en 1959, on constate que, parmi les membres de l’Hakoah de New York que l’on peut identifier avec la brochure de 1945, seul Paul Fulton, alors vice-président, a émigré des États-Unis vers Israël après 1948.

Une histoire d’intégration états-unienne

Même si les auteurs de la brochure répètent que leur engagement est tendu vers la création d’un État juif, ce document donne plutôt des gages de l’intégration du club et de ses membres à la société états-unienne. Il est rédigé en anglais, patronné par le gouverneur de l’État de New York et s’ouvre sur un Honor Roll des membres du club engagés dans l’armée états-unienne. Malgré la lecture qu’en fait Glanz, cet engagement dans les forces armées est un phénomène très large parmi les exilés, et qui n’est pas forcément politiquement motivé : ils peuvent ainsi accélérer leur naturalisation, et donc parachever leur intégration.

Le club semble donc s’être solidement installé aux États-Unis, et Otto I. Herbst, son président, insiste ainsi sur sa volonté d’y développer le « Jewish sports movment », c’est-à-dire la pratique militante du Muskeljudentum – en somme, de perpétuer la pratique diasporique du sionisme. Pour comprendre les différentes approches de Glanz et de Herbst, il faut toutefois souligner que le premier se place dans la construction d’un argumentaire en vue de la création imminente de l’Organisation des Nations unies (ONU), là où le deuxième exprime son pessimisme quant à la création prochaine d’un État juif. Il part donc du principe que les États-Unis sont le nouveau centre de la vie juive.

Pratiquer le football européen à New York a donc permis à ces exilés de devenir des émigrés dans le melting-pot (dans la limite de la diversité autorisée, bien sûr). En jouant dans l’Eastern District League, ils expriment et mettent en scène une identité nationale parmi d’autres groupes nationaux, également issus de l’immigration. J’entends ici identité nationale au sens central-européen de groupe ethno-culturel.

Le terrain de football devient un lieu de partage d’une double expérience : celle du transfert culturel d’une pratique proprement européenne, que ces émigrés conservent aux États-Unis, et celle d’une nouvelle organisation sociale où l’on appartient à une community et à la nation civique états-unienne. Ils y font aussi l’expérience de la diversité de la communauté juive new-yorkaise, qui, loin de se ranger derrière un seul club, dispose de plusieurs équipes.

Signe de cette intégration réussie : le club ne trouve pas vraiment de relève. En 1959, il prend les allures d’un café où se retrouvent ses membres vieillissants. Pendant ce temps, leurs enfants et petits-enfants jouent au baseball et au football… américain.

The Conversation

Charlotte Carayol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’Hakoah Amateur Club de New York : entre sionisme, exil et intégration – https://theconversation.com/lhakoah-amateur-club-de-new-york-entre-sionisme-exil-et-integration-285122

Ces Américaines qui ont pris soin des orphelins français pendant la Première Guerre mondiale

Source: The Conversation – in French – By Emmanuel Destenay, Research Fellow, Sorbonne Université

Pendant et après la Première Guerre mondiale, des milliers d’Américaines ont joué le rôle de mères auprès d’orphelins français. Éclairage de cette facette méconnue de l’histoire transatlantique.


Entre août 1914 et avril 1917, malgré la neutralité affichée de leur pays, près de 25 000 Américaines, selon les estimations, traversent l’Atlantique pour soutenir la France dans sa guerre contre l’Allemagne. Ces citoyennes, bien souvent issues de la haute société américaine, pansent les plaies des soldats, réconfortent les civils, appuient les médecins ; une manière, selon elles, de s’opposer à la neutralité officielle de leur pays. À en croire ces femmes, il est du devoir des États-Unis de porter secours à la France, en mémoire de La Fayette, le héros français de la révolution américaine.

Lorsque les États-Unis entrent en guerre en avril 1917, certaines Américaines appuient les missions des troupes et occupent des positions précises. En 1918, 223 Américaines travaillent comme opératrices téléphoniques.

Leur participation à l’effort de guerre ainsi que leur implication sur le front occidental leur permettent de revendiquer une citoyenneté pleine et entière. Beaucoup espéraient que leur participation à l’effort de guerre leur permettrait d’obtenir enfin le droit de vote.

Pourquoi s’intéresser à l’histoire des marraines de guerre américaines

En règle générale, les historiens militaires traitent des batailles, des erreurs stratégiques commises par les états-majors et des pertes tandis que les spécialistes d’histoire culturelle analysent les répercussions du conflit sur les communautés civiles. Quant aux spécialistes d’histoire diplomatique, leur travail vise à comprendre la responsabilité des belligérants dans cette catastrophe européenne.

La plupart du temps, les historiens américains de la Première Guerre mondiale préfèrent traiter de la neutralité américaine plutôt que d’analyser la contribution des civils américains à l’effort de guerre français.

Plutôt que de chercher à comprendre ce qui pousse le président Woodrow Wilson à adopter une stricte neutralité en août 1914, il serait intéressant de dégager une histoire transatlantique des trajectoires individuelles de ces femmes qui ont choisi de participer à l’effort de guerre de la France.

Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a permis à une nouvelle génération de chercheurs américains et européens de renouveler considérablement l’historiographie européenne à ce sujet. Cependant, ces études s’intéressent généralement à un pays en particulier et peinent à dégager un angle transnational. Par ailleurs, même lorsque certains chercheurs tentent une approche comparative de différentes sociétés européennes en guerre, la dimension transatlantique manque cruellement.

Les historiens spécialistes de l’enfance, des femmes et de la philanthropie peuvent contribuer de manière significative à l’historiographie de la Première Guerre mondiale en orientant les recherches dans une perspective transnationale et transatlantique.

Femmes américaines et actions humanitaires

Entre 1914 et 1921, malgré la neutralité affichée de leur pays, plusieurs centaines d’Américaines choisissent de s’engager dans des missions humanitaires et de secourir des orphelins de guerre français.

En 1915, un groupe de philanthropes américains décide de créer plusieurs « colonies » franco-américaines pour mettre à l’abri des orphelins de guerre belges et français. Au total, le Comité franco-américain pour les enfants de la frontière (CFAPCF) établit 28 colonies sur tout le territoire français. Les congrégations religieuses, comme les sœurs de Notre-Dame-de-Sion, mettent leurs domaines à disposition des philanthropes américains. Elles accueillent les jeunes rescapés, les instruisent et les nourrissent pendant toute la durée du conflit.

Cependant, ce sont des Américaines qui lèvent suffisamment de fonds pour approvisionner ces « colonies » et faire en sorte que les orphelins ne manquent de rien. Certaines, comme Alma A. Clarke, ancienne élève du prestigieux Bryn Mawr College (Pennsylvanie), et Erica Thorp de Berry (1890-1943), petite-fille du célèbre professeur de l’Université d’Harvard Henry Wadsworth Longfellow, lèvent des fortunes colossales aux États-Unis pour subvenir aux besoins des orphelins français. La France, elle, n’intervient nullement dans cette initiative.

Plus important encore, ces Américaines traversent l’Atlantique pour rencontrer les enfants. Au-delà même de leur contribution humanitaire, les Américaines mettent un point d’honneur à apprendre l’histoire des États-Unis aux petits orphelins. Alma A. Clarke organise même la très célèbre fête du 4-Juillet (Independence Day) dans la « colonie » du château de la Cour-au-Berruyer (Indre-et-Loire). Au total, plus de 800 enfants qui sont secourus.

Cette même année, en 1915, Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924) fonde une œuvre transatlantique humanitaire. La Société des enfants sans père de France (FCFS) mène une campagne intense aux États-Unis pour inciter les Américains à « adopter » des orphelins de père français. À raison de 36,50 dollars par an (ce qui reviendrait à environ 900 dollars aujourd’hui, soit 775,8 euros), un citoyen américain peut nourrir, blanchir, et contribuer à l’éducation d’un orphelin de père.

Même si l’organisation naît de l’initiative d’un industriel français et que l’œuvre se situe à Paris, ce sont des femmes américaines qui donnent une visibilité certaine à cette société philanthropique. Lors de la fête nationale des États-Unis, le 4 juillet, par exemple, les Américaines s’habillent en Marianne, n’hésitent pas à scander le nom de La Fayette et font circuler des récits d’orphelins affamés pour attendrir leurs compatriotes. Entre 1915 et 1921, les Américains adoptent quelque 300 000 orphelins de père français.

Le rôle des Américaines dans la reconstruction de la France

Après la signature de l’Armistice, les Américaines contribuent à la reconstruction de la France. Elles lèvent des fonds pour construire des écoles et des bibliothèques communales. Elles achètent des tracteurs et du bétail pour aider les agriculteurs et les fermiers. Depuis le château de Blérancourt (Aisne), Anne Morgan (1873-1952) et quelque 350 Américaines parcourent les territoires dévastés du Nord pour venir en aide aux civils. Avec Mary Carson Breckinridge (1881-1965) et Lucile Atcherson Curtis (1894-1986), Anne Morgan supervise plusieurs programmes destinés à redynamiser les zones libérées.

Anne Morgan.
Bain News Service, publisher/Wikimedia

Son initiative inspire d’autres Américaines. Certaines pilotent des programmes pour aider de jeunes mères incapables d’allaiter leurs nourrissons. En 1920, à Verdun (Meuse), Miss Butler, du Vassar College (État de New York), fonde la Ligue des enfants franco-américains. L’objectif : collecter suffisamment de fonds pour acheter des vaches et organiser quotidiennement la distribution de lait. À Reims (Marne), une « Goutte de lait » ouvre grâce à la détermination de femmes américaines, permettant à des centaines de veuves de nourrir leurs nourrissons.

S’intéresser aux œuvres humanitaires pilotées par des Américaines pendant et après la Première Guerre mondiale, c’est écrire une nouvelle histoire, une histoire « connectée », des relations franco-américaines en temps de guerre. Ces recherches ne renouvellent pas seulement l’historiographie de 1914–1918 ; elles représentent un point d’entrée important pour les enseignants d’histoire soucieux de partir d’une perspective transnationale pour traiter du Premier Conflit mondial avec leurs élèves.

À partir de l’exemple d’un orphelin adopté pendant le conflit, il serait possible à des établissements français d’envisager des projets pédagogiques avec leurs homologues américains. Imaginons, par exemple, un lycée de Paris travailler en étroite collaboration avec le célèbre Vassar College. À l’heure où les associations américaines d’histoire, telles que l’American Historical Association (AHA) et l’Organization for American Historians (OAH), réfléchissent à la manière d’inclure les établissements secondaires dans les recherches universitaires et militent pour que les jeunes générations s’intéressent à cette discipline, une telle démarche serait précieuse.

The Conversation

Emmanuel Destenay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ces Américaines qui ont pris soin des orphelins français pendant la Première Guerre mondiale – https://theconversation.com/ces-americaines-qui-ont-pris-soin-des-orphelins-francais-pendant-la-premiere-guerre-mondiale-284336

Agathe Habyarimana, un procès pour l’Histoire ?

Source: The Conversation – in French – By François Robinet, Maître de conférences en histoire contemporaine, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Le 6 avril 1994, la destruction en vol par un tir de missile de l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana, ainsi que le chef de l’État burundais Cyprien Ntaryamira, marque le début du génocide des Tutsi du Rwanda, au cours duquel plus d’un million de personnes furent massacrées en quelque trois mois. L’entourage de la veuve d’Habyarimana, Agathe, est accusé d’avoir joué un rôle majeur dans l’instigation de ce carnage à grande échelle. Réfugiée depuis des années en France, Mme Habyarimana, qui a bénéficié en 2025 d’un non-lieu qui vient d’être infirmé par la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris, pourrait être jugée pour ces faits. Un tel procès, s’il avait lieu, aurait une importance cruciale pour l’histoire du génocide des Tutsi.


Alors qu’un non-lieu semblait se profiler, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a ordonné, le 6 mai dernier, la reprise de l’instruction des plaintes visant Agathe Habyarimana pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité.

Pour quelles raisons cette décision, qui rouvre un dossier ancien de près de vingt ans, est-elle si importante pour les rescapés comme pour les associations engagées à leurs côtés ? Comment expliquer la durée de l’instruction ? Que pourrait-on attendre d’un procès si l’information judiciaire devait aboutir à un renvoi en cour d’assises ?

Une procédure au long cours

L’affaire semblait entendue. En août 2025, après dix-sept ans d’enquête judiciaire en France – la justice française a été saisie à la suite d’une plainte déposée en février 2007 par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), la présence d’Agathe Habyarimana sur le sol français permettant l’ouverture d’une enquête pour des faits présumés de génocide – deux juges d’instruction considéraient les charges insuffisantes pour renvoyer l’ancienne première dame rwandaise, veuve du président Juvénal Habyarimana, devant une cour d’assises.

L’ordonnance de non-lieu des juges Stéphanie Tacheau et Carole Vujasinovic semblait définitivement éloigner la perspective d’un procès d’Agathe Habyarimana pour ses responsabilités présumées dans le génocide contre les Tutsi.

Cette ordonnance de non-lieu a suscité de vives réactions et a été contestée aussi bien par les parties civiles et plusieurs associations de rescapés que par le parquet national antiterroriste lui-même.

Ainsi, dans une tribune publiée par le Monde, le 30 mars dernier, plusieurs personnalités et historiens spécialistes du Rwanda – parmi lesquels l’auteur de ces lignes – rappelaient que les travaux historiques ainsi que les procédures judiciaires conduites devant le Tribunal pénal international avaient mis en lumière le rôle joué par le réseau informel parfois appelé « Akazu » (un réseau parfois surnommé le « clan de Madame ») dans la radicalisation du régime, puis dans la mise en œuvre des massacres.

Les réactions furent d’autant plus vives que l’ordonnance de non-lieu décrivait Agathe Habyarimana comme une « victime » des événements et de l’exil qui suivit, une formulation qui a suscité l’incompréhension de plusieurs associations de rescapés et parties civiles.

Encore récemment, plus de 600 Rwandaises publiaient une lettre ouverte dénonçant la possible clôture de l’instruction dans un texte exprimant leur inquiétude – et leur indignation – face au risque de voir disparaître la possibilité même d’un débat public sur le rôle d’Agathe Habyarimana dans le génocide.

La décision de la chambre d’instruction de la Cour d’appel du 6 mai dernier, contestée en cassation par madame Habyarimana, marque donc un nouveau retournement de situation, un retournement qui ne préjuge en rien de l’organisation d’un futur procès et encore moins d’une éventuelle condamnation.

Plus de trente ans après le génocide, cette décision rappelle surtout à quel point le cas Agathe Habyarimana (aujourd’hui âgée de 83 ans) occupe une place singulière au cœur des débats historiques, judiciaires et mémoriels consacrés au génocide des Tutsi.

Le pouvoir informel de l’« Akazu »

Comprendre cette singularité exige de revenir sur le travail d’enquête et de documentation exceptionnel qui a été mené depuis 1994 et dont la justice dispose aujourd’hui pour se prononcer.

Dès les années 1990, les recherches consacrées au génocide des Tutsi ont permis de mieux comprendre le rôle joué par ce que les contemporains appelaient alors publiquement l’« Akazu » (la « Petite Maison »). Derrière ces termes se dessinait un premier cercle du pouvoir rwandais structuré autour de la famille présidentielle – de proches alliés politiques, militaires et économiques, majoritairement originaires du nord-ouest du Rwanda.

De nombreux travaux – notamment ceux d’Andrew Wallis et d’autres historiens, journalistes, acteurs judiciaires et associations de défense des droits humains – ont souligné à quel point ce réseau informel joua un rôle majeur dans la diffusion de l’idéologie du Hutu Power (idéologie extrémiste qui présente les Tutsi comme une menace à éliminer), dans le soutien aux médias extrémistes comme la Radio télévision libre des Mille Collines (RTLM) ou le journal Kangura, dans la préparation puis dans l’exécution même du génocide.

Au cœur de ce réseau, Agathe Habyarimana apparaît comme une figure centrale. Elle n’a certes occupé aucune fonction officielle dans l’appareil d’État, mais sa position au sein des réseaux familiaux et politiques du régime – ainsi que sa renommée et le prestige de son clan – lui donnait une influence singulière.

Le défi de la preuve

Si les logiques de pouvoir à l’œuvre sont désormais bien connues, comment expliquer les difficultés de la justice à établir les responsabilités individuelles d’Agathe Habyarimana ?

D’abord, comme souvent dans les affaires liées aux crimes imprescriptibles, le temps finit par devenir lui-même un acteur du dossier judiciaire : des témoins disparaissent, les mémoires se fragmentent et les archives écrites – parfois difficilement accessibles – prennent une place croissante dans la compréhension des événements.

Il reste par ailleurs difficile de qualifier précisément les responsabilités pénales individuelles alors même que les mécanismes de décision au sein de l’« Akazu » passaient principalement par des relations de proximité, d’influence et de patronage, un tel système de pouvoir reposant moins sur des décisions administratives classiques laissant des traces écrites que sur des échanges informels.

Il faut enfin comprendre qu’Agathe Habyarimana – et son fils Jean-Luc Habyarimana (qui n’a jamais fait l’objet de poursuites judiciaires pour une participation présumée au génocide des Tutsi) – restent après le génocide des figures symboliquement importantes dans les controverses mémorielles et politiques liées au génocide des Tutsi, nombreux étant les anciens dignitaires du régime engagés dans des stratégies de renversement des responsabilités voire de négation du génocide.

Les journées des 6, 7 et 8 avril 1994 se trouvent au cœur des investigations et, là encore, les responsabilités individuelles ne sont pas si simples à documenter précisément.

Plusieurs témoignages recueillis après le génocide décrivent la résidence présidentielle de Kanombe, à Kigali, comme un lieu de regroupement et de coordination du premier cercle du régime dans les heures qui suivent l’attentat contre l’avion présidentiel. Certains témoignages évoquent la présence d’Agathe Habyarimana lors de discussions concernant la traque des opposants politiques et des Tutsi. D’autres témoignages demeurent indirects, contradictoires ou fragiles tandis que les sources écrites disponibles restent souvent lacunaires. L’informalité même du fonctionnement de l’« Akazu » complique considérablement le travail de la justice comme celui des historiens.

Ces difficultés ne doivent pourtant pas conduire à invisibiliser ce que les travaux historiques ont progressivement mis en lumière : le génocide des Tutsi a été porté par un appareil politico-militaire dont le premier cercle présidentiel constitua l’un des principaux centres de gravité.

Ce que juger signifie

C’est sans doute là que réside, à mon sens, l’enjeu si particulier d’un éventuel procès d’Agathe Habyarimana. Non dans la révélation spectaculaire de faits inconnus. Non dans l’illusion qu’une procédure judiciaire pourrait à elle seule enrichir l’histoire du génocide des Tutsi. Mais dans la création d’un temps de confrontation publique entre archives, témoignages et savoirs historiques autour du rôle joué par l’entourage présidentiel.

L’important me semble ici que les procès pour génocide ne produisent pas seulement des verdicts. Ils constituent aussi des moments de mise en visibilité, de discussion publique, d’intelligibilité partagée, comme l’ont montré les procès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à Arusha ou ceux en compétence universelle en Europe. Si l’on peut regretter que ces derniers n’aient pas bénéficié de la même attention que les grands procès historiques des années 1980-1990 (Barbie, Touvier, Papon), leurs audiences ont tout de même contribué à révéler des témoignages, à exhumer certains documents, à inscrire plus profondément le génocide des Tutsi dans notre mémoire collective.

La tenue d’un procès d’Agathe Habyarimana aurait, c’est vrai, une portée bien particulière. Parce qu’il se déroulerait vraisemblablement à Paris. Parce qu’il concernerait une personnalité présente en France depuis 1994. Parce qu’il rouvrirait nécessairement, dans l’espace public français, des questions longtemps demeurées sensibles sur les relations entre Paris et le régime Habyarimana, sur l’opération Amaryllis (8-14 avril 1994) ou encore sur les réseaux politiques, militaires et médiatiques qui entourèrent l’ancien pouvoir rwandais avant, pendant et à la suite du génocide.

L’absence de procès aurait aussi une signification historique et mémorielle. Pour de nombreux rescapés du génocide, pour plusieurs associations et pour une partie des chercheurs travaillant depuis des années sur le génocide des Tutsi, elle laisserait ouverte une question devenue centrale : celle de la possibilité même d’examiner publiquement en France les responsabilités des réseaux politico-familiaux qui gravitaient autour du pouvoir présidentiel rwandais en 1994, privant du même coup les rescapés comme les citoyens français d’un moment important de clarification publique.

The Conversation

Les recherches de François Robinet ont bénéficié de financements accordés par différentes organisations publiques de soutien à la recherche scientifique.

– ref. Agathe Habyarimana, un procès pour l’Histoire ? – https://theconversation.com/agathe-habyarimana-un-proces-pour-lhistoire-284850

L’Europe dépense des milliards pour renvoyer les migrants : pourquoi cette stratégie ne fonctionne pas

Source: The Conversation – in French – By Umutcan Yüksel, Analyst /Researcher, European University Institute

Depuis plus d’une décennie, l’Union européenne (UE) s’appuie sur des partenariats extérieurs pour renforcer le renvoi des migrants qui n’ont pas le droit de séjourner en Europe. Elle a progressivement mis en place un réseau étendu d’instruments de financement, de projets et d’accords bilatéraux afin d’inciter les pays d’Afrique et du Moyen-Orient à coopérer dans le cadre de ses efforts de retour des migrants vers leur pays d’origine.

Ses politiques ont notamment comporté des mesures incitatives, telles que le Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique, la Facilité pour les réfugiés en Turquie et l’Instrument de voisinage, de coopération au développement et de coopération internationale (IVCDCI – Europe dans le monde).

Des milliards d’euros ont été consacrés à des projets liés à la migration.

Les incitations ont été accompagnées de mesures coercitives. L’UE utilise le code des visas révisé (article 25 bis) comme levier, permettant à la Commission européenne d’imposer des restrictions en matière de visas aux pays qui ne coopèrent pas.

Parallèlement à ce levier financier et diplomatique, l’UE a investi massivement dans des infrastructures de contrôle afin d’augmenter le nombre de renvois. Ces investissements comprennent notamment des équipements frontaliers, des bases de données biométriques, des centres de détention et un soutien opérationnel par l’intermédiaire de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes.

Cette approche a été qualifiée de stratégie d’externalisation des politiques migratoires de l’UE. Elle part du principe que des incitations financières peuvent acheter la coopération et que les infrastructures de contrôle peuvent transformer les accords politiques en retours effectifs.

En Afrique, l’UE a principalement utilisé le financement comme un instrument de confinement des migrations, tandis qu’au Moyen-Orient, il a servi à partager le fardeau de la crise syrienne. Aucun de ces modèles n’a produit le niveau de coopération escompté.

Nous sommes chercheurs en politiques publiques à la Florence School of Transnational Governance de l’Institut universitaire européen. En nous appuyant sur des recherches antérieures sur la gouvernance de l’UE en matière de retour et de réadmission, notre dernière note d’orientation examine si les politiques de l’UE ont conduit à une coopération durable en matière de retours depuis l’Afrique et le Moyen-Orient. Nous nous sommes appuyés sur les données d’Eurostat relatives aux retours, les registres des dépenses de l’UE et le Réseau européen des migrations.

La réponse courte est non. Les taux de retour restent inférieurs à 10 % dans la majeure partie de l’Afrique. Au Moyen-Orient, seul un nombre limité d’États coopèrent de manière significative. Nos recherches confirment que les taux de retour sont davantage influencés par les dynamiques structurelles régionales que par les accords de réadmission ou aux niveaux de financement.

Nous avons constaté que le levier financier et les infrastructures de contrôle ont contribué à une approche plus transactionnelle et à court terme. La coopération est souvent négociée au cas par cas et dépend de marchandages politiques à court terme.

Sur la base de nos recherches, nous soutenons qu’un financement accru des retours et des réadmissions n’aura qu’un effet limité sur les retours effectifs vers les pays d’origine. Nous concluons par trois recommandations visant à mieux aligner les objectifs de l’UE en matière de retour sur ses investissements financiers et diplomatiques.

Premièrement, mesurer la qualité des retours plutôt que leur seul volume, en tenant compte de la durabilité et de la sécurité de la réintégration.

Deuxièmement, privilégier une diplomatie migratoire ciblée plutôt que de vastes programmes de financement, en plaçant les droits des migrants au cœur des partenariats de l’Union européenne (UE).

Troisièmement, accroître les investissements dans les voies légales de migration de travail, qui représentent actuellement moins de 10 % des dépenses totales de l’UE en matière de migration.

Impact

Le taux de retour des migrants africains est, en moyenne, de 9,9 %. Ce chiffre masque des variations sous-régionales spectaculaires. Le taux de retour de 11,2 % en Afrique du Nord s’explique en partie par la coopération avec le Maroc et la Tunisie. En revanche, les taux de retour sont plus faibles en Afrique de l’Ouest (7,5 %) et en Afrique de l’Est (7,9 %), régions qui génèrent de nombreuses arrivées irrégulières en Europe et bénéficient d’un financement substantiel de l’UE en matière de migration.

Au Moyen-Orient, le taux de retour global de la région est de 16,8 %. La coopération est forte avec la Jordanie (57,0 %) et l’Irak (35,4 %). Le Yémen reste à 2,1 %, ce qui souligne qu’un financement élevé et une volonté politique ne peuvent se substituer aux conditions fondamentales de sécurité et de bon fonctionnement de l’État dans les pays d’origine.

Les programmes de retour volontaire, souvent soutenus par des fonds de réintégration, sont largement présentés comme une alternative plus humaine aux expulsions forcées. Pourtant, la frontière entre les deux est souvent floue : les migrants peuvent opter pour un retour « volontaire » après avoir reçu une décision de retour, afin d’éviter la détention ou la perte de leur droit de séjour. Le retour assisté est rarement un choix mûrement réfléchi pour les migrants ; il constitue le plus souvent un dernier recours.

Les réponses

Nous formulons trois recommandations. Premièrement, évaluer la qualité des retours, y compris la durabilité et la sécurité de la réintégration. Comprendre les expériences des personnes renvoyées peut contribuer à garantir que les politiques de retour n’entraînent pas de nouveaux déplacements ou une migration vers d’autres destinations.

À cette fin, les programmes de réintégration devraient adopter des indicateurs standardisés couvrant des domaines tels que le logement, les revenus, l’accès aux soins de santé, l’éducation, le statut juridique et le bien-être général. Les résultats devraient faire l’objet d’un suivi à long terme. En outre, la migration vers d’autres destinations et les nouveaux déplacements devraient être considérés comme des indicateurs de l’échec des politiques de retour.

Deuxièmement, privilégier une diplomatie migratoire ciblée plutôt que de vastes programmes d’aide financière. Un engagement soutenu auprès de partenaires spécifiques peut produire des résultats plus durables que de vastes programmes d’aide financière. Parallèlement, les droits des migrants et les normes internationales en matière de protection doivent être respectés.

Troisièmement, il convient d’accroître les investissements dans les voies légales de migration de main-d’œuvre, telles que les programmes qui mettent en adéquation la formation dans les pays d’origine avec les pénuries de main-d’œuvre dans l’UE.

L’UE devrait augmenter les financements dédiés, rationaliser les procédures de reconnaissance et de délivrance de visas et mettre en place des mesures incitatives pour renforcer l’engagement du secteur privé.

Les migrants qualifiés pourraient alors travailler légalement et soutenir le développement économique tant dans les pays d’origine que dans les pays de destination.

La coopération en matière de migration est, en fin de compte, une question politique. Les outils de contrôle ne sont pas efficaces s’il n’y a pas de coopération politique.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. L’Europe dépense des milliards pour renvoyer les migrants : pourquoi cette stratégie ne fonctionne pas – https://theconversation.com/leurope-depense-des-milliards-pour-renvoyer-les-migrants-pourquoi-cette-strategie-ne-fonctionne-pas-284613

Une plante carnivore révèle un mécanisme inédit de mouvement ultrarapide sans muscle

Source: The Conversation – in French – By Joel Marthelot, Chercheur au CNRS, Aix-Marseille Université (AMU)

Le piège de la plante carnivore dionée se referme sur ses proies. Jeanne Bourdier et Corentin Mollier, Fourni par l’auteur

La dionée, ou « plante attrape-mouche », fascine les naturalistes depuis des siècles pour sa capacité à refermer son piège en une fraction de seconde lorsqu’un insecte s’y aventure. Charles Darwin écrivait d’ailleurs dans Insectivorous Plants, en 1875, qu’elle était, « par la rapidité et la puissance de ses mouvements, l’une des plus merveilleuses qui soit au monde ».

Cette fascination tient à un paradoxe : contrairement aux animaux, les plantes ne possèdent ni muscles ni système nerveux centralisé. Comment peuvent-elles alors produire des mouvements aussi rapides ?

Depuis plusieurs décennies, l’explication dominante reposait sur un mécanisme hydraulique. Une redistribution rapide de l’eau entre différentes cellules du piège devait provoquer un changement de courbure des feuilles et entraîner leur fermeture. Cette hypothèse s’accordait avec le rôle central que joue la pression hydraulique dans de nombreux processus végétaux, depuis les mouvements réversibles d’ouverture et fermeture des pores à la surface des feuilles, pour capter le C0₂ nécessaire à la photosynthèse, jusqu’à la croissance lente des tissus.

Notre étude, publiée dans Science, montre toutefois que cette explication est insuffisante. En combinant des mesures hydrauliques et mécaniques de l’échelle du piège entier à la cellule, nous avons pu comparer directement les échelles de temps associées aux différents mécanismes en jeu.

Nous avons montré que les transferts d’eau sont beaucoup trop lents pour expliquer une fermeture qui se produit en environ un dixième de seconde, et mis en évidence un autre phénomène, beaucoup plus rapide.

Dans la seconde qui suit la stimulation, les cellules de la face externe du piège, qui se comportent comme des ballons gonflés, se ramollissent brutalement. Ce ramollissement ne provient pas de la baisse de la pression interne, mais directement de la paroi qui entoure les cellules, qui devient plus flexible !

L’équilibre mécanique des tissus est ainsi modifié et induit une courbure active des deux lobes du piège, qui se referment. Le système franchit alors un seuil d’instabilité mécanique, comparable à celui d’une coque élastique qui se retourne brusquement sous l’effet d’une contrainte, à la manière des jouets appelés « puces sauteuses », déclenchant une amplification spectaculaire de la vitesse du piège.

Il s’agit de la première démonstration expérimentale d’un changement aussi rapide des propriétés mécaniques des parois cellulaires chez une plante.

Pourquoi est-ce important ?

Cette découverte conduit à revoir notre compréhension des mouvements végétaux rapides.

Les mouvements des plantes sont généralement interprétés comme des phénomènes gouvernés par des échanges d’eau. Nos travaux révèlent une autre stratégie : plutôt que de déplacer rapidement de grandes quantités d’eau, la plante agit directement sur les propriétés mécaniques de la paroi cellulaire.

On peut comparer ce mécanisme à celui d’un ressort comprimé. L’énergie nécessaire au mouvement est stockée à l’avance dans la structure. Il suffit ensuite de libérer un verrou pour déclencher un mouvement très rapide. Dans le cas de la dionée, ce verrou est mécanique : l’assouplissement local des parois cellulaires permet au piège de franchir un seuil d’instabilité et de basculer brutalement d’un état stable à un autre.

schéma explicitant le ramollissement de la paroi extérieure
Le ramollissement de la couche externe lors du déclenchement induit un allongement différentiel et donc la courbure du piège. La pression hydraulique dans les cellules n’a pas changé.
Yoel Forterre, Fourni par l’auteur

Plus généralement, cette observation montre que la paroi cellulaire végétale n’est pas un simple élément structural passif, mais un matériau dont les propriétés mécaniques peuvent être modulées de manière dynamique pour contrôler le mouvement.

Quelles sont les suites ?

Si nous avons identifié le mécanisme physique responsable de la fermeture du piège, de nombreuses questions demeurent ouvertes.

La principale concerne l’origine moléculaire de ce ramollissement ultrarapide. Comment la plante parvient-elle à modifier en quelques secondes les propriétés mécaniques de ses parois cellulaires ?

La paroi végétale est un matériau composite complexe, constitué d’un réseau de fibres de cellulose enchâssées dans une matrice de polysaccharides et de protéines. Les acteurs moléculaires responsables de cette transition mécanique restent encore à identifier. Comprendre comment un signal mécanique déclenché par le contact d’un insecte est converti en une modification aussi rapide des propriétés du matériau constitue désormais l’un des principaux défis.

photo de plante carnivore avec les pièges ouverts
Image de la dionée montrant ses pièges ouverts en forme de coque mince. Barre d’échelle : 1 centimètre.
Yoel Forterre, Fourni par l’auteur

Les progrès récents des outils de génétique moléculaire appliqués à la dionée ouvrent aujourd’hui des perspectives prometteuses. Ils pourraient permettre de relier les mécanismes biologiques impliqués aux changements mécaniques observés à l’échelle de la paroi.

Au-delà de la biologie végétale, cette découverte intéresse également les ingénieurs qui cherchent à concevoir des robots souples et des matériaux adaptatifs. Les structures bistables et les instabilités mécaniques sont déjà largement exploitées pour produire des mouvements rapides comme des mini-robots sauteurs.

La dionée montre cependant qu’un organisme vivant peut contrôler une telle instabilité en modifiant très rapidement les propriétés mécaniques de ses tissus. Ce principe pourrait inspirer une nouvelle génération de systèmes capables de changer de forme rapidement en réponse à un signal mécanique, électrique ou chimique.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Ce travail a reçu le soutien financier du programme public H2020 de l’Union Européenne (Conseil Européen de la Recherche) à travers le projet ERC 647384 PLANTMOVE .

Joel Marthelot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Une plante carnivore révèle un mécanisme inédit de mouvement ultrarapide sans muscle – https://theconversation.com/une-plante-carnivore-revele-un-mecanisme-inedit-de-mouvement-ultrarapide-sans-muscle-285263

Est-ce sans danger de conserver le poisson dans des emballages en plastique ? Une nouvelle étude fait le point

Source: The Conversation – in French – By Ethel Eljarrat, Profesora de Investigación del Departamento de Química Ambiental, Instituto de Diagnóstico Ambiental y Estudios del Agua (IDAEA – CSIC)

Une étude inédite montre que la migration de substances depuis des emballages alimentaires en plastique vers le poisson dépend de différents facteurs et varie selon le type de poisson (gras ou maigre). Rimma Aberten/Shutterstock

Une étude menée sur des poissons gras, comme le saumon, ou maigres, comme le merlu, conservés dans du plastique, montre que des substances toxiques (phtalates, bisphénol A pourtant interdit, etc.) migrent depuis l’emballage vers les aliments. Les chercheurs ont reproduit les usages domestiques, avec du poisson mis au réfrigérateur et au congélateur et différents emballages en plastique (barquettes classiques, compostables, films alimentaires, sacs…). Leurs résultats sont surprenants et plaident pour une réglementation plus stricte dans ce domaine.


Quand nous achetons un filet de saumon ou un merlu frais au supermarché, notre priorité est de respecter la chaîne du froid afin d’éviter la prolifération de bactéries. Cependant, nous ne pensons généralement pas à la contamination potentielle de ces aliments qui viendrait de l’utilisation d’emballages destinés à les conserver. Quand nous conservons du poisson au réfrigérateur ou au congélateur, les additifs chimiques présents dans le plastique, des composés conçus pour conférer souplesse ou durabilité à l’emballage, peuvent migrer depuis cet emballage vers l’aliment.

Les plastiques ne sont pas des matériaux inertes. Ils sont constitués de polymères auxquels sont ajoutées plus de 12 000 substances chimiques différentes, comme des plastifiants, des bisphénols, des filtres solaires et des retardateurs de flamme. Ces composés peuvent se retrouver dans le poisson par trois voies différentes : la pollution des mers et des océans, la transformation des aliments et leur conservation dans différents types d’emballages.




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Certaines études concluent que ces composés ne sont pas inoffensifs, car ils présentent une toxicité à long terme chez l’humain, en particulier du fait de leur lien potentiel avec des troubles métaboliques et des effets sur la reproduction. De nombreuses données scientifiques démontrent par exemple la toxicité des plastifiants tels que les phtalates. En guise de réponse, les fabricants ont de plus en plus souvent recours à des plastifiants de substitution, bien que des recherches récentes suggèrent que bon nombre d’entre eux ne sont pas non plus exempts de risques pour la santé.

Une étude pionnière dans des conditions réelles d’utilisation domestique

Jusqu’à présent, la plupart des études sur les contaminants alimentaires analysaient le produit directement après son achat, sans tenir compte des processus de conservation ou de cuisson. Par ailleurs, les tests visant à évaluer les risques potentiels liés à la migration depuis les emballages vers les aliments sont réalisés en laboratoire à l’aide de simulants alimentaires qui ne reflètent pas la complexité d’une matrice réelle.

Une étude récente, menée par l’Institut de diagnostic environnemental et d’études sur l’eau (IDAEA-CSIC), en collaboration avec l’Université de Florence, et publiée dans la revue Environment International, a bouleversé cette approche.

Au cours de nos investigations, nous avons analysé pour la première fois le transfert de quatre familles de substances chimiques, en l’occurrence les phtalates, les esters organophosphorés, les bisphénols et les plastifiants de substitution aux phtalates, depuis des emballages d’usages courants vers le poisson. Nous avons procédé dans des conditions réelles de conservation à domicile. Nous avons évalué ce transfert sur des espèces très consommées en Espagne, comme le saumon, le thon et le merlu. Ces poissons étaient conservés dans deux conditions habituelles : au réfrigérateur (+4 °C pendant 48 heures) et au congélateur (-18 °C pendant 30 jours).

Les emballages analysés incluaient des barquettes classiques en polystyrène, du film transparent jusqu’à des sachets de congélation à fermeture zip, en passant par des barquettes et des sachets compostables.

Filets de poisson dans différents emballages en plastique
Des travaux de recherche ont été menés afin d’observer la migration d’additifs en plastique, dans des conditions réelles de réfrigération domestique, à partir de poissons (saumon, thon et merlu) conservés dans des barquettes et des sacs d’usages courants.
Les auteurs

Même le congélateur n’empêche pas la migration

Dans des travaux précédents, nous avons déjà démontré que la cuisson d’aliments emballés dans des matériaux plastiques peut accroître le transfert de plastifiants. Les résultats présentés dans cette nouvelle étude montrent, cette fois, que le froid ne constitue pas une barrière infranchissable. Même si les basses températures ralentissent généralement les processus, le temps de contact est un facteur clé qui favorise la migration de ces substances.

Le dihexylphtalate (DHEXP) n’a, par exemple, présenté de migration significative que dans les échantillons congelés, ce qui suggère que le fait de laisser le poisson en contact avec le plastique pendant plusieurs semaines augmente le risque de transfert.

De plus, la migration n’est pas la même pour tous les poissons, mais dépend de nombreux facteurs. Dans les poissons gras (comme le saumon), les additifs les plus lipophiles (qui se dissolvent bien dans les graisses), tels que le plastifiant de substitution DEHA, ont montré une migration plus importante, avec des taux pouvant atteindre 95 à 98 %. En revanche, des transferts plus importants de bisphénols, tels que le bisphénol A (BPA), qui présentent une plus grande solubilité dans l’eau, ont été détectés dans les poissons maigres à forte teneur en eau, comme le merlu.

Cette distinction est essentielle pour comprendre le risque : la contamination du poisson par des additifs qui s’accumulent dans ses muscles dépend de nombreux facteurs. Il est donc indispensable de prendre en compte tous les scénarios possibles.

Les barquettes compostables présentent également un risque

Par ailleurs, les barquettes compostables à base de cellulose contiennent des taux plus élevés de plastifiants. Par conséquent, la quantité de composés qui migrent est supérieure à celle des plastiques conventionnels. En effet, les niveaux de risque les plus élevés relevés dans l’étude étaient associés au merlu congelé et conservé dans ces barquettes alternatives.

Les barquettes compostables, en particulier celles à base de cellulose, se sont imposées comme des alternatives durables fabriquées à partir de matériaux renouvelables. En outre, elles peuvent être valorisées par compostage à la fin de leur cycle de vie. Cependant, ces matériaux peuvent eux aussi contenir des substances susceptibles de migrer vers les aliments.

Le danger de ces substances réside dans le fait que beaucoup d’entre eux sont des perturbateurs endocriniens. Cela signifie qu’ils imitent nos hormones et peuvent entraîner des effets chroniques sur la santé à long terme, comme l’infertilité, le diabète, les maladies cardiovasculaires et certains types de cancers. Elles ne provoquent pas de toxicité aiguë immédiate, mais agissent silencieusement par l’exposition à de petites doses quotidiennes qui s’accumulent.

Les bébés et les enfants sont les plus vulnérables

L’étude a évalué l’exposition à ces additifs par ingestion chez les bébés, les enfants et les adultes, en combinant les données de concentration après migration des additifs dans le poisson avec les données officielles sur la consommation de poisson en Espagne. L’évaluation a mis en évidence un risque plus élevé pour les plus jeunes. En raison de leur poids corporel plus faible, les bébés et les enfants sont exposés à ces substances toxiques jusqu’à dix fois plus que les adultes.

La plupart des composés ne présentaient aucun risque, à l’exception du bisphénol A : les concentrations détectées dans le poisson après stockage dépassent dans de nombreux cas les nouvelles limites de sécurité fixées par l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui a réduit en 2023 le seuil d’ingestion sans danger pour ce composé de 20 000 fois en raison de son potentiel toxique.

Vers une réglementation plus stricte

Il est important de souligner que le poisson est un aliment sain et indispensable à notre alimentation. Le problème ne réside pas dans l’aliment lui-même, mais dans l’absence de réglementations ambitieuses régissant la présence de ces substances chimiques dans la chaîne d’approvisionnement.




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La nouvelle loi espagnole sur les déchets, adoptée en 2022, interdisait déjà l’utilisation des phtalates et du bisphénol A dans les emballages. Cependant, les résultats de cette étude suggèrent que cette législation n’est pas respectée, la présence de ces composés ayant été détectée dans des emballages commercialisés en Espagne en 2025.

(Le bisphénol A ainsi qu’un phtalate dénommé DEHP (phtalate de di-2-éthylhexyle), utilisés depuis cinquante ans pour la fabrication de certains plastiques et de résines, sont considérées comme perturbateurs endocriniens par de nombreux organismes internationaux. Mais ces substances demeurent des sources de contamination environnementale et d’imprégnation de la population, bien que leur usage soit restreint, relève le site officiel français notre-environnement.gouv.fr, ndlr.)

Par ailleurs, l’Union européenne a adopté en 2024 un règlement visant à limiter la présence de BPA dans les emballages alimentaires (en vigueur depuis janvier 2025), qui prévoit une période de transition de 36 mois avant son application définitive.

(Qu’est-ce que les bisphénols ? Où les trouve-t-on ?, les réponses du ministère français de la santé, ndlr.)

Il est essentiel de mettre en place un système de contrôle pour vérifier le respect de ces réglementations. De même, il est nécessaire de continuer à évaluer les nouveaux additifs qui remplacent ceux qui ont été interdits car, souvent, nous ne disposons souvent pas de données suffisantes concernant leur innocuité.

En tant que consommateurs, en attendant que les politiques évoluent, nous pouvons prendre des mesures simples, comme réduire le temps de contact avec le plastique, privilégier les récipients en verre pour la conservation et éviter de réchauffer les aliments dans des récipients en plastique ou des sachets de cuisson, car la chaleur multiplie de manière exponentielle la migration de ces substances.

Mais le véritable défi est d’ordre politique et mondial : nous devons fabriquer des produits de consommation courante en gardant à l’esprit qu’ils pourraient, à terme, finir dans notre assiette.

The Conversation

Maria Vittoria Barbieri a reçu des financements dans le cadre du programme postdoctoral Beatriu de Pinos de l’Agence de gestion des aides universitaires et de recherche de la Generalitat de Catalunya (AGAUR) (subvention n° 2023 BP 00079).

Ethel Eljarrat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Est-ce sans danger de conserver le poisson dans des emballages en plastique ? Une nouvelle étude fait le point – https://theconversation.com/est-ce-sans-danger-de-conserver-le-poisson-dans-des-emballages-en-plastique-une-nouvelle-etude-fait-le-point-285093

Les baleines ont-elles l’oreille musicale ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Olivier Adam, Bioacousticien, Sorbonne Université

Une mère baleine à bosse et son baleineau à Madagascar (Île Sainte-Marie). Association Cétamada, Madagascar, Fourni par l’auteur

De nombreux cas d’interactions entre humains et cétacés à travers la musique ont été observés. Des navigateurs en ont filmé, des artistes ont même proposé des performances musicales à destination des baleines. Mais savons-nous, scientifiquement, si ces mammifères réagissent spécifiquement à la musique et s’ils peuvent la différencier de tous les bruits anthropiques ?


Le film la Baleine et le Musicien, du réalisateur Valentin Paoli, qui sort au cinéma ce 17 juin, évoque notre éternel désir de communication, y compris avec des espèces non-humaines, et en particulier avec celles qui nous fascinent comme les baleines. Le film ouvre aussi le débat plus largement : il interroge sur notre motivation profonde à vouloir de telles interactions et le plaisir qu’elles procurent lorsqu’elles se réalisent. Il souligne aussi les effets de la musique pour entrer en connexion et partager des émotions. Il évoque également les limites éthiques qu’impose le fait de respecter ces espèces et de porter attention à leur environnement marin, déjà saturé de sons anthropiques.

Ce documentaire met en scène le célèbre compositeur et musicien français Rone qui s’interroge notamment sur la perception de sa musique par les baleines, à la suite de plusieurs vidéos qui avaient fait le buzz sur les réseaux sociaux. On y voyait des navigateurs isolés sur l’océan prétendant que les cétacés autour de leur voilier étaient attirés par sa musique. Au cours d’une introspection, l’artiste se confie sur sa création musicale et sur sa faculté à toucher le public humain et, pourquoi pas finalement, aussi les baleines ? La quête qu’il mène à travers ce long-métrage révèle des secrets sur sa personnalité, sur ses envies et aussi son étonnement devant le pouvoir incroyable de sa musique à procurer des émotions.

La Baleine et le Musicien (2026) – Bande annonce/Digital Ciné.

Avec l’équipe de l’association Abyss à La Réunion, j’ai été invité sur ce projet pour contribuer au volet scientifique, en tant qu’expert en bioacoustique marine. En effet, je m’intéresse, également dans le cadre de ma recherche, aux effets potentiels de la musique sur les baleines. Y sont-elles sensibles ? Peut-on parler de musicalité chez les cétacés ? En fait, quelles sont les connaissances à ce sujet, aujourd’hui ?

Tout d’abord, il faut dire que ce n’est pas la première fois que des artistes proposent des performances musicales aux cétacés. En 2011, le chercheur David Rothenberg a joué de la clarinette devant des baleines à bosse à Hawaï. Il a, d’ailleurs, témoigné d’une réponse surprenante de l’un de ces cétacés dans un échange bidirectionnel inter-espèce, la baleine a émis une vocalisation qui correspondait à ce qu’il jouait. Et il ne s’agit pas d’un cas isolé.

On peut également citer Paul Spong, Jim Nollman et plus récemment Aline Pénitot qui sont allés jouer de la musique à des cétacés et qui rapportent des réactions tout à fait similaires, pourtant dans des lieux et des contextes totalement différents.

Les cétacés sont-ils prédisposés à « apprécier » la musique ?

Alors que l’on reconnaît la zoomusicologie (l’étude des qualités esthétiques des sons des animaux non humains, ndlr), peut-on dire que les cétacés sont prédisposés à percevoir la musique humaine ou s’agit-il tout simplement d’une projection anthropomorphique ?

Commençons par rappeler que les cétacés sont des mammifères. Ils utilisent la communication acoustique dans toutes leurs activités vitales, en générant des sons de façon intentionnelle et extrêmement précise par un contrôle absolu de leur générateur vocal. Ils ont le même système auditif que nous, avec une cochlée (partie auditive de l’oreille interne, ndlr) et un nerf auditif qui transporte l’information pour analyse par le cerveau. D’ailleurs, des chercheurs ont déjà mesuré leur sensibilité auditive. Tout récemment, une étude a même confirmé l’audiogramme des baleines à bosse en observant leurs comportements en réaction à la diffusion de différents sons émis dans une large bande fréquentielle. Une chose est donc certaine : les baleines à bosse et nous avons la possibilité de communiquer par le son.

« Des baleines “attirées” par la musique électro du Français Rone » RMC, 218.

L’étape suivante est maintenant de savoir s’il y a une réaction spécifique à la musique ou si elle serait la même lors de la diffusion d’un bruit quelconque ?

Cette question est fondamentale, car on sait de façon certaine aujourd’hui que les sons des activités humaines en mer sont nocifs pour les cétacés et, d’une façon générale, pour l’ensemble des écosystèmes marins. Ils peuvent les empêcher de poursuivre leurs activités vitales, voire être la cause d’échouages. Ainsi, la Commission européenne a reconnu ces bruits anthropiques comme pollution depuis 2008, incitant l’industrie à prendre des dispositions pour diminuer les niveaux sonores. Étant moi-même membre du Collectif national sur le bruit sous-marin, créé en janvier 2020 par le ministère de la transition écologique, le ministère de la mer et l’Office français pour la biodiversité, il est évident que je n’ai aucune motivation à rajouter, dans l’océan, des nuisances supplémentaires.

Mais alors, peut-on distinguer la musique du bruit ? À première vue, cette question semble facile, mais le manque de définition claire de ce qu’est la musique peut conduire à des hésitations.

Les scientifiques proposent le recours à des descripteurs spécifiques, les philosophes évoquent son pouvoir émotionnel qui la place au-delà du langage et aussi de toute forme de bruits. Quant aux neuroscientifiques, ils apportent une réponse complémentaire tout à fait intéressante. En effet, ils ont montré que les aires du cerveau impliquées ne sont pas les mêmes pour le traitement de la musique que celui de la parole ou du bruit.

Ainsi, certaines personnes peuvent être atteintes d’amusie, tout en comprenant parfaitement ce qu’on leur dit. De même, une mémoire spécifique, séparée de celle utilisée pour la parole, est réservée aux musiques qui nous ont accompagnés au cours de notre vie. Cette découverte est, d’ailleurs, à l’origine de la musicothérapie, qui vise à soigner des patients par la musique.

La sensibilité musicale a été prouvée chez les cétacés

Des travaux menés par des chercheurs du département de biomédecine comparée et de nutrition de l’Université de Padoue (Italie) ont montré que la musique classique permettait d’augmenter des comportements affiliatifs chez des dauphins captifs, avec un accroissement des contacts doux et des nages synchronisées entre eux. Pour des cétacés évoluant dans leur milieu naturel, ce sont des études malheureusement plus compliquées à mettre en œuvre, car ils sont extrêmement mobiles et très difficiles à suivre lorsqu’ils évoluent en profondeur. Les observations de comportements de surface sont alors souvent parcellaires et, finalement, la méthode la plus rigoureuse qui permet de quantifier objectivement leurs réactions après diffusion des sons que l’on veut tester est de recourir à des balises électroniques que l’on ventouse sur leur dos.

C’est d’ailleurs ce que nous faisons avec l’association Cétamada, l’Institut des neurosciences Paris-Saclay, l’Université d’Antananarivo (Madagascar) et Sorbonne Université depuis une dizaine d’années, mais il faut reconnaître que le protocole est long à déployer en mer. Cependant, ces balises nous ont déjà permis de décrire les interactions entre les mères baleines à bosse et leur baleineau et aussi de tester différents types de sons… mais malheureusement pas encore de musique !

On peut donc comprendre qu’il y a plus de publications présentant des études scientifiques portant sur les effets de la musique sur des espèces terrestres, comme les oiseaux, les chats, les chevaux ou les chimpanzés. Elles mettent toutes en avant les effets positifs, par exemple, des préférences musicales et la diminution de stress. Ainsi, plusieurs programmes plaident pour la diffusion de la musique pour le bien-être animal. Mais alors pourquoi certains d’entre nous sont-ils encore sceptiques ? Pourquoi résistent-ils aussi fort au fait que certaines espèces non humaines puissent être sensibles à la musique ?

L’éthologue Jessica Serra suggère que cela vient de notre éducation occidentale fondée, depuis la Grèce antique, sur une volonté systématique de rupture entre la nature et nous. Et au fil des siècles qui ont suivi, cette pensée d’exclusion a persisté, soutenue par la science, la philosophie et la religion. Cela s’est finalement traduit par une impossibilité de reconnaître au vivant, quelle que soit l’espèce, la possibilité qu’il ait des langages, des sentiments, des sensibilités. Encore aujourd’hui, certains n’arrivent pas à prononcer ces mots pour des espèces non humaines ni même à admettre qu’elles puissent être douées d’intelligence. Rappelons que le mot « sentience » (pour un être vivant, capacité à ressentir les émotions, la douleur, le bien-être, etc., et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie) n’est entré dans notre dictionnaire qu’en 2020, et que la personnalité juridique des animaux non humains leur est encore déniée.

Pourtant, notre regard sur le vivant commence à changer. Des philosophes nous invitent à ignorer cette frontière imaginaire avec la nature et à accepter la pleine existence des animaux avec lesquels nous sommes interdépendants. D’autres proposent de faire évoluer notre droit pour mieux les reconnaître.

Et tout s’accélère : le 19 mai dernier, la revue américaine Science a publié les travaux menés par des chercheurs des universités McGill (Montréal, Canada) et Yale (New Haven, États-Unis). Ils montrent que l’universalité de la musique n’est pas réservée uniquement aux humains. Elle a ce côté répétitif que les cerveaux s’attachent inconsciemment à prédire et qui génère des sensations émotionnelles uniques, partagées également par des espèces non humaines. Et voilà !

Cette nouvelle découverte ne montre pas une certaine faiblesse de l’humain qui abandonnerait sa suprématie sur le vivant, mais il s’agit juste d’admettre que celle-ci n’a jamais existé et d’accepter enfin la réalité de notre place sur un pied d’égalité avec les autres habitants de cette planète. Espérons que cela permette de partager les territoires et de mieux conserver les écosystèmes, s’il est encore temps !

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Olivier Adam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les baleines ont-elles l’oreille musicale ? – https://theconversation.com/les-baleines-ont-elles-loreille-musicale-285169

La population française en 2070 : faut-il s’inquiéter d’un déclin démographique ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sébastien Oliveau, Géographe, directeur de la MSH Paris-Saclay, Université Paris-Saclay; Aix-Marseille Université (AMU)

En 2025, la France a enregistré plus de décès que de naissances. Que nous dit cette situation inédite depuis 1945 de l’avenir démographique du pays ? Dans quelle mesure peut-on évaluer les évolutions de population ?


L’année 2025 aura marqué la fin de la croissance naturelle de la population française : les naissances sont désormais inférieures aux décès, à la fois parce que le nombre d’enfants diminue et parce que la génération du baby-boom commence à arriver à la fin de sa vie. La croissance démographique du pays dépend donc désormais, comme dans presque tous les pays européens, de son solde migratoire.

Une partie des observateurs de ces tendances soulèvent la question de la pérennité du système social français, qui reposerait sur les actifs et serait voué à disparaître avec leur diminution.

Sans nous engager dans une discussion sur le financement de la solidarité nationale, qu’on pourrait envisager par exemple de se faire aussi sur les revenus du capital et non pas uniquement sur le travail (et donc le nombre d’actifs), nous nous proposons ici de voir si le devenir de la population française est prévisible ou non, et comment.

Des modèles de projection et des incertitudes

Concernant le futur des populations, il est d’usage de proposer ce que l’on appelle des projections de population. Cela consiste à produire des modèles, qui vont estimer les changements de population dans le temps, en prenant en compte le nombre et la structure par âge des personnes présentes aujourd’hui, et en faisant varier la natalité, la mortalité, l’immigration et l’émigration en fonction de scénarios spécifiques. C’est la méthode « par composante ». Plus on s’éloigne du jour présent, plus l’incertitude augmente et plus les différents scénarios divergent.

Les instituts statistiques et démographiques nationaux et internationaux s’adonnent à cet exercice régulièrement. Cela permet de proposer des données chiffrées aux décideurs politiques. À l’échelle mondiale, l’Organisation des Nations unies (ONU) publie régulièrement des projections pour l’ensemble des pays, en Autriche le Wittgenstein Centre fait de même avec d’autres paramètres et en proposant en sus des projections sur l’éducation.

En France, l’Insee produit régulièrement des projections à l’échelle nationale, régionale et locale. Localement, c’est le modèle Omphale qui est mobilisé. Il s’agit d’un modèle qui s’appuie sur les données locales d’un instant donné pour projeter à plusieurs décennies les évolutions de la population. La dernière révision d’Omphale date de 2022, s’appuie sur les données de 2018, et projette jusqu’en 2070.

L’exercice qui consiste à regarder les projections passées est toujours douloureux puisqu’il montre les erreurs commises. En France, il s’agit le plus souvent depuis les années 1970 d’une sous-estimation de la population, liée à des hypothèses de fécondité basse (qui ne sont pas révélées exactes), d’arrêt des flux migratoires (qui n’ont pas eu lieu) et de faible progression de l’espérance de vie (qui a finalement été plus importante).

Quelques scénarios pour 2070

Pour envisager l’avenir de la population, il faut donc se poser la question de ce qu’il va advenir en termes de natalité, de mortalité, et de migrations internationales. La natalité correspond au nombre de naissances observées. Elle dépend donc d’une part au nombre de femmes en âge de procréer, ce qui est assez facile à connaître, puisque, d’après l’Insee, il y a environ 14,7 millions de femmes âgées de 15 à 50 ans – et même en partie à prévoir.

On sait ainsi ce qu’il en est pour les 15-20 années à venir, puisque l’on peut compter les filles de 0 à 15 ans : elles sont 5,5 millions. D’autre part la natalité dépend aussi de la fécondité (combien les femmes ont d’enfants). Ce second élément est sujet à plus de précautions, car ses déterminants sont difficiles à prévoir. Ainsi, la récente chute de la fécondité française, si elle avait été envisagée par quelques démographes, n’avait pas été anticipée correctement.

Hors période de crise sanitaire ou de guerre, la mortalité est un élément dont l’évolution est assez stable. On peut, en connaissant la structure par âge de la population, faire des prévisions de mortalité assez réaliste. Il n’en reste pas moins que des accidents majeurs peuvent arriver, comme la survenue d’une épidémie.

On peut néanmoins faire des hypothèses sur l’amélioration de la durée de vie, puisque l’espérance de vie continue d’augmenter encore aujourd’hui (la baisse de la consommation de tabac, notamment chez les jeunes, est une bonne nouvelle), ou d’une stagnation, voire d’une baisse de celle-ci (par exemple en lien avec l’augmentation de la sédentarité).

Les mouvements migratoires (immigrations et émigrations) sont aussi difficiles à prévoir, puisqu’ils dépendent de décisions individuelles d’une part, mais aussi de contextes économiques et politiques, voire environnementaux, d’autre part. Par exemple, la guerre en Syrie ou celle en Ukraine, ont provoqué un afflux inattendu de personnes réfugiées dans l’Union européenne. Néanmoins, on constate que les flux migratoires en France restent relativement stables dans le temps.

C’est donc avec des scénarios, simples à comprendre, et explicables que l’Insee peut proposer des projections pour les années à venir. Le 8 juin dernier, l’Insee a proposé sa vision jusqu’en 2070.

Ces projections rappellent que, selon les scénarios, à l’échéance de presque 40 années, la population française pourrait être de 558 millions ou 78 millions de personnes contre 69 millions aujourd’hui. Néanmoins, beaucoup de scénarios envisagent une bascule à la fin de la décennie 2030 vers une décroissance.

Pour bien comprendre les enjeux en termes de composition de la population, l’Insee propose un outil dédié en ligne pour explorer les effets des différents scénarios, ainsi qu’une déclinaison à l’échelle des régions et des départements. On peut les envisager comme réalistes, si l’on n’oublie pas l’incertitude liée à cet exercice.

La difficulté des estimations locales

Si l’on souhaite envisager le devenir des populations de manière plus fine, à l’échelle des territoires communaux par exemple, il devient plus compliqué de mettre en œuvre des projections.

En effet, si les mouvements naturels de la population restent prévisibles dans les mêmes mesures qu’à une échelle plus élargie, les mouvements migratoires sont, eux, plus difficiles à prendre en compte.

D’une part, on ne peut pas se baser sur les flux observés dans le passé pour envisager ceux à venir. Un territoire peut attirer à un moment donné, et ne plus attirer par la suite, ou être saturé et ne plus être en mesure d’accueillir de nouveaux habitants.

D’autre part, les migrations locales sont aussi liées à la disponibilité ou non de logements. Les changements de politiques de construction peuvent avoir des impacts locaux forts, complètement imprévisibles.

Arrêter l’immigration : une accélération du vieillissement

L’être humain a toujours cherché à se protéger, et les projections démographiques font partie des outils pour appréhender le futur. Elles peuvent néanmoins parfois effrayer, bien qu’elles ne constituent que des futurs possibles, sur lesquels il est en partie possible d’agir, et qui doivent surtout nous amener à anticiper.

Selon toute vraisemblance, la dynamique naturelle de la population ne devrait pas repartir à la hausse d’ici à plusieurs décennies. Les flux migratoires, quant à eux, sont sujets à plus d’aléas, mais on peut envisager qu’ils ne changeront pas radicalement la donne en matière de croissance démographique. S’ils continuent de la sorte, ils vont offrir une forme d’amortissement aux changements à l’œuvre.

On doit d’ailleurs alerter sur les conséquences d’un arrêt de l’immigration, qui accélérerait à la fois l’entrée en décroissance démographique du pays, mais aussi son vieillissement et ses conséquences.

Quant à s’inquiéter des conséquences possibles de ces changements démographiques, oui, cela peut sembler nécessaire. Mais il ne s’agit pas tant de craindre un avenir qui déchante que de s’adapter aux changements en cours et à venir, par exemple en prenant mieux en compte la démographie et ses conséquences dans la nécessaire réorientation des politiques sociales et économiques.

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Sébastien Oliveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Comment les auteurs d’abus sexuels sur enfants expliquent-ils leurs actes ? Les enseignements d’une étude mondiale

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kelly Richards, Professor, School of Justice, Queensland University of Technology

Derrière la diversité des parcours et des justifications avancées se trouve un fil conducteur qu’une vaste étude internationale identifie : les auteurs d’abus sexuels sur enfants expriment souvent une vision profondément inégalitaire des rapports entre les sexes. L S/Unsplash

Avertissement : cet article contient des propos susceptibles de choquer, tenus par des auteurs d’abus sexuels sur enfants.

Que disent les auteurs d’abus sexuels sur enfants de leurs propres actes ? L’analyse de centaines de témoignages révèle des schémas communs : sentiment d’avoir droit au sexe, confusion entre femmes et enfants comme personnes subordonnées, et recours fréquent à des logiques de vengeance.


Les chercheurs tentent depuis longtemps de répondre à une question : pourquoi certains hommes commettent-ils des abus sexuels sur des enfants ? Nous avons récemment tenté d’apporter des éléments de réponse.

Dans la plus vaste étude jamais réalisée sur les récits d’auteurs d’abus sexuels sur enfants, nous avons analysé de manière systématique les témoignages de près de 700 hommes adultes issus de 39 études différentes, afin de comprendre comment ils expliquent et justifient leurs actes.

Des révélations saisissantes

Les hommes concernés étaient âgés de 18 ans et plus et venaient du monde entier, de la Norvège à la Nouvelle-Zélande, du Malawi au Brésil. Nous cherchions à comprendre ce que les récits des auteurs pouvaient nous apprendre sur la prévention des abus sexuels sur enfants.

Leurs témoignages variaient considérablement. Certains invoquaient la consommation de drogues ou d’alcool, ou encore les mauvais traitements qu’ils avaient eux-mêmes subis durant leur enfance. D’autres affirmaient être à la recherche d’expériences sexuelles nouvelles, excitantes ou risquées. D’autres encore déclaraient être « amoureux » de l’enfant ou chercher à l’« éduquer ». La manière la plus fréquente dont les auteurs expliquaient leur comportement consistait à présenter leurs victimes comme des participantes consentantes à l’activité sexuelle.

Dans les cas les plus choquants, certains auteurs se décrivaient eux-mêmes comme les victimes malheureuses des prétendues manœuvres sexuelles de leurs victimes – le plus souvent des filles – qu’ils qualifiaient de « séductrices » ou de « provocatrices ».

Ainsi l’un d’eux affirmait :

« Elle jouait les petites séductrices dans toute cette histoire […] Je me suis vraiment laissé piéger. »

Bien entendu, les enfants ne peuvent pas consentir à une activité sexuelle avec des adultes. Surtout, même si la victime avait été adulte, les prétendues preuves de « consentement » avancées par les auteurs étaient extrêmement fragiles. Elles se limitaient généralement à l’absence de résistance physique explicite ou vigoureuse.

L’abus comme vengeance

La vengeance constituait une autre explication fréquemment avancée pour justifier les faits. Dans l’immense majorité des cas, les auteurs désignaient leur partenaire adulte – une femme – comme la véritable cible de leur comportement de représailles. En d’autres termes, ils s’en prenaient à un enfant pour se venger de sa mère.

Selon leurs récits, cette vengeance était motivée par le fait que leur partenaire ne se conformait pas à leur conception traditionnelle de la féminité ou ne remplissait pas, à leurs yeux, de manière satisfaisante son rôle de compagne amoureuse et sexuelle, et/ou de mère et maîtresse de maison.

L’un des auteurs l’explique de la sorte :

« Il y a eu plusieurs fois où j’ai abusé de [ma belle-fille] parce que j’étais en colère […] contre [ma femme parce qu’elle] […] ne faisait pas le ménage. Elle laissait le chien faire ses besoins dans la maison et personne ne nettoyait derrière lui. »

Dans les récits des auteurs, les partenaires féminines adultes étaient censées être sexuellement disponibles exclusivement pour eux, au moment, à l’endroit et de la manière qu’ils souhaitaient. Dans quelques cas, les agresseurs prétendaient être amenés à perpétrer leurs crimes en raison de leur désir de certaines pratiques sexuelles ou de certaines mises en scène du corps que leur partenaire adulte refusait de reproduire.

La colère et les prétendus droits

Les auteurs présentaient parfois l’enfant victime comme méritant les abus subis, affirmant que leurs actes étaient la conséquence de la colère qu’ils éprouvaient à l’égard de l’enfant. Par exemple, certains auteurs se disaient en colère parce que leurs victimes ne correspondaient pas à leurs attentes en matière de « féminité » ou ne faisaient pas preuve d’une soumission jugée suffisante. Ainsi, l’un d’eux a déclaré :

« Elle ne se comportait pas comme la gentille petite fille qu’elle était censée être. »

Fait essentiel, les raisons invoquées par ces hommes pour expliquer leur colère envers les enfants victimes reprennent les mêmes schémas que ceux qu’ils mobilisent pour justifier leur colère envers les femmes adultes. Les auteurs faisaient fréquemment appel à un prétendu « droit » à l’activité sexuelle pour expliquer leurs actes et se plaignaient du manque d’accès sexuel à leurs partenaires adultes.

Ils présentaient dans le même temps leurs victimes comme sexuellement dociles et constamment disponibles sexuellement, mettant à nouveau en avant leur conviction d’avoir droit à des relations sexuelles et leur indifférence à l’égard du fait qu’un enfant ne peut pas être consentant.

Par rapport aux études précédentes, nous avons observé une présence plus fréquente et plus prononcée des schémas de pensée patriarcaux dans les récits des auteurs. Les travaux de recherche avancent souvent que les hommes commettent des abus sexuels sur des enfants en raison de « conflits conjugaux » ou de « tensions au sein du foyer ». Cependant, cette interprétation semble édulcorer ce que révèlent les propres récits des auteurs, lesquels mettent souvent fortement en avant leur colère, leur logique de représailles et un sentiment inébranlable de droit masculin à l’accès sexuel.

L’insistance des auteurs sur le prétendu « consentement » des enfants est éclairante à cet égard. Dans les relations sexuelles avec des femmes adultes, ces hommes considèrent leurs partenaires comme des « gardiennes de l’accès au sexe » (« gatekeepers »), c’est-à-dire comme les personnes chargées de résister à leurs avances lorsqu’elles ne consentent pas. Bien que cette représentation concerne à l’origine les femmes adultes, les hommes de notre étude considéraient fréquemment les femmes et les enfants comme appartenant à une même catégorie de personnes subordonnées.

En effet, nombre des auteurs étudiés effaçaient la distinction entre les filles et les femmes adultes, affirmant par exemple :

« Je ressentais un besoin de […] satisfaction sexuelle, et pour cela il me fallait une femme. »

Mieux former et mieux agir : un enjeu crucial

Nos résultats soulignent donc la nécessité, pour les décideurs publics et les professionnels concernés, de renforcer les efforts visant à lutter contre la misogynie, le sentiment de droit masculin à l’accès sexuel et les privilèges patriarcaux.

Il demeure essentiel de combattre les mythes sur le viol – ces fausses croyances concernant les violences sexuelles, leurs auteurs et leurs victimes – ainsi que l’adhésion à ces croyances erronées. Si ces mesures visent généralement à prévenir les violences sexuelles commises contre les femmes adultes, notre analyse suggère qu’elles pourraient également contribuer à prévenir les abus sexuels sur les enfants.


Si vous êtes victime de violences sexuelles durant l’enfance, si vous êtes parent, proche ou professionnel inquiet pour un enfant, ou si vous souhaitez signaler une situation de danger, vous pouvez contacter le 119 (Allô Enfance en danger). Ce numéro national est gratuit, confidentiel et accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Si vous êtes préoccupé par vos propres pensées, attirances ou comportements envers des mineurs et que vous craignez un passage à l’acte, il existe également un dispositif de prévention et d’orientation vers les soins : le numéro STOP (0 806 23 10 63). Ce service confidentiel et non surtaxé est assuré par des professionnels de santé formés à ces questions.

The Conversation

Kelly Richards siège au conseil national de la Bravehearts Foundation. Elle reçoit des financements de l’Australian Research Council.

Emma Hussey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment les auteurs d’abus sexuels sur enfants expliquent-ils leurs actes ? Les enseignements d’une étude mondiale – https://theconversation.com/comment-les-auteurs-dabus-sexuels-sur-enfants-expliquent-ils-leurs-actes-les-enseignements-dune-etude-mondiale-284469

Le « lawfare » américain, ou comment le droit devient un instrument de puissance dans la rivalité sino-américaine

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mark Corcoral, Chercheur associé au Centre de Recherches Internationales (CERI) de Sciences Po, Sciences Po

Alors que la relation qu’entretient Donald Trump avec le droit n’a jamais fait couler autant d’encre, Mark Corcoral, spécialiste de la politique de sécurité nationale américaine et chercheur au CERI (Sciences Po), explore le fonctionnement du département états-unien de la justice. À travers son ouvrage le Droit en armes. Lawfare et sécurité nationale aux États-Unis, qui vient de paraître aux Presses universitaires de France, il montre comment Washington utilise stratégiquement le droit, à la fois pour bénéficier de la légitimité qu’il confère et pour s’affranchir de ses principes lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts des États-Unis.


Les rivalités internationales se jouent de plus en plus sur le terrain du droit et de la justice. L’affaire Huawei en est une parfaite illustration. Le 1er décembre 2018, Meng Wanzhou, la directrice financière et fille du fondateur du géant chinois des télécommunications, a été arrêtée à l’aéroport de Vancouver à la demande des États-Unis. Poursuivie pour fraude bancaire sur fond de contournement de l’embargo américain contre l’Iran, Huawei l’était aussi, en plus d’être accusé de vol de secrets commerciaux.

La riposte de Pékin ne s’est pas fait attendre : deux ressortissants canadiens ont été arrêtés en Chine pour de prétendues atteintes à la sûreté de l’État, et un troisième a vu sa peine de prison pour trafic de drogue commuée en peine capitale. Par la suite, les services de renseignement chinois sont allés jusqu’à tenter d’espionner l’équipe du procureur en charge du dossier Huawei. De leur côté, les États-Unis ont exploité l’affaire à des fins diplomatiques et économiques. Washington a invoqué ces poursuites pour justifier l’exclusion des équipements Huawei des réseaux américains et convaincre ses alliés d’en faire autant. Le département du Commerce a même imposé des restrictions contre l’entreprise, nuisant fortement à ses approvisionnements.

Cette affaire illustre bien la manière dont le droit peut être utilisé comme une arme dans l’arène internationale. Pourtant, on aurait tort d’établir une équivalence entre les actions américaines et chinoises. Tandis que les premières étaient soumises aux exigences de l’État de droit, les secondes ne l’étaient absolument pas. Cette différence apparaît notamment dans le traitement réservé aux accusés. Meng Wanzhou a été défendue par les avocats de son choix, qui ont eu accès aux charges et aux preuves retenues contre elle, le tout dans le cadre d’une procédure régulière et transparente. Rien de cela ne fut vrai pour les Canadiens arrêtés en Chine.

Certains observateurs en déduisent que l’usage stratégique du droit – ou « lawfare » – serait l’apanage de régimes autoritaires. Eux seuls auraient une « utilisation belliqueuse du droit » pour « déguiser des stratégies de puissance derrière le paravent d’un argumentaire juridique supposé plus neutre ». L’analyse des doctrines officielles abonde dans ce sens. Alors que le Parti communiste chinois charge son Armée populaire de libération (APL) de conduire la « guerre du droit » depuis des décennies, la doctrine américaine ne fait référence au lawfare que pour dénoncer les pratiques d’adversaires.

Considérer le lawfare comme chasse gardée d’États autoritaires n’en demeure pas moins trompeur. […] Alors qu’il était à la tête du DOJ, l’Attorney General Bill Barr a établi un lien direct entre l’affaire Huawei et la rivalité sino-américaine. D’après lui, laisser « la Chine établir une domination » dans le déploiement des réseaux mobiles de cinquième génération (5G) représenterait « un danger monumental » pour les États-Unis et les poursuites judiciaires seraient une manière d’y répondre. […] La synergie entre les actions pénales du DOJ et les efforts diplomatiques du département d’État contre Huawei n’était pas simplement fortuite, mais délibérée. Nous en voulons pour preuve qu’Adam Hickey — le haut fonctionnaire du DOJ chargé de superviser ces poursuites – a été intégré à plusieurs délégations américaines visant à convaincre des alliés d’exclure les équipements chinois de leurs réseaux.

Cette affaire Huawei montre que les États-Unis utilisent le droit stratégiquement, eux aussi. Le fait qu’ils n’assument pas toujours le caractère stratégique de leurs manœuvres juridiques s’explique par leur identité d’État de droit – un système défini par la soumission de toutes les personnes et des institutions à un droit libéral. Dans un tel système, il est difficile pour les autorités de « tenir ouvertement une parole de lawfare » sans se renier. Dès lors, l’objectif principal de ce livre est d’expliquer le lawfare d’un État de droit, en analysant les pratiques du département de la Justice américain. […]

Fruit de plus de quatre années de recherches, l’explication qu’il propose est la suivante : le lawfare permet aux autorités de bénéficier de la légitimité et de la sécurité juridique que confère le droit, tout en dérogeant à ses principes pour mieux protéger la nation. Animé par une quête de dérogations normatives, de sécurité juridique et de légitimité politique, le lawfare du DOJ renforce l’influence et la puissance des États-Unis, au prix de compromissions de leur identité libérale.

L’illibéralisme de l’administration Trump 2 apparaît dès lors sous un jour nouveau. Si certaines de ses pratiques sont inédites, elles sont bien souvent rendues possibles par des manœuvres juridiques familières, éprouvées durant la période post-11-Septembre, sur laquelle se concentre cet ouvrage. Ces manœuvres comportent deux volets, autour desquels se structure la suite de notre réflexion :

Ces extraits sont issus du Droit en armes, de Mark Corcoral, qui vient de paraître aux éditions des Presses universitaires de France.
PUF
  1. Le lawfare défensif vise à libérer l’action sécuritaire des États-Unis de certaines contraintes normatives sans compromettre sa légitimité politique ni l’immunité de ses artisans. Il s’agit alors pour le DOJ d’habiliter l’État à agir aux marges de la légalité — voire au-delà — tout en minimisant les risques juridiques auxquels s’exposent les acteurs de la politique de sécurité nationale. […]

  2. Le lawfare offensif du DOJ transforme la justice pénale en un instrument de sécurité nationale, malgré l’indépendance des juges et les exigences d’équité censées régir le système judiciaire américain. Il s’agit alors de maximiser l’efficacité de l’action pénale du DOJ pour neutraliser des menaces pesant sur la sécurité des États-Unis.

The Conversation

Mark Corcoral ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le « lawfare » américain, ou comment le droit devient un instrument de puissance dans la rivalité sino-américaine – https://theconversation.com/le-lawfare-americain-ou-comment-le-droit-devient-un-instrument-de-puissance-dans-la-rivalite-sino-americaine-284770