Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)
La transition énergétique est souvent présentée comme une course aux minerais critiques. Lithium, cobalt, nickel ou terres rares sont désormais au cœur des inquiétudes liées à la décarbonation, alimentant l’idée que l’enjeu central réside dans l’accès à ces ressources stratégiques.
Cette lecture est pourtant trompeuse. Elle réduit la transition à un problème d’approvisionnement, alors que le véritable enjeu se situe ailleurs : dans le contrôle des chaînes industrielles qui transforment ces ressources en technologies. Autrement dit, la question décisive n’est pas tant qui possède les minerais, mais qui maîtrise leur transformation.
Après avoir atteint des niveaux records en 2022, les prix du lithium ont fortement chuté en 2024 sous l’effet d’un ralentissement de la demande, notamment en Chine. Cette volatilité illustre la réalité d’une transition énergétique qui, certes, dépend de la disponibilité des ressources, mais aussi de la manière dont ces ressources circulent dans des systèmes industriels complexes.
Elle est généralement expliquée par la compétition à l’accès aux minerais critiques (lithium, cobalt, nickel), indispensables aux batteries et aux technologies bas carbone. Plusieurs sources étayent ce constat. La Banque mondiale estime que l’extraction de certains métaux pourrait augmenter de près de 500 % d’ici 2050 pour répondre à la demande des technologies propres, et l’Agence internationale de l’énergie souligne que les technologies bas carbone sont beaucoup plus intensives en matériaux que les systèmes fossiles.
Toutefois, ces justifications axées sur l’intérêt envers les ressources masquent une dimension plus déterminante. La valeur économique ne se situe pas principalement dans l’extraction, mais plutôt dans les activités de transformation et de fabrication.
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Chaînes de valeur, asymétries de pouvoir et dépendances structurelles
La transition énergétique révèle une transformation profonde dans les rapports de pouvoir économique. Contrairement à l’énergie fossile, où le contrôle des ressources primaires constituait l’avantage stratégique principal, la dynamique actuelle reflète des chaînes de valeur diverses et hiérarchisées. Comme l’ont démontré de nombreux travaux, ce sont les segments les plus avancés des chaînes de valeur qui concentrent les marges et le pouvoir.
Dans ce cadre, toutes les étapes de production ne contribuent pas de manière équivalente à la création de valeur. L’extraction demeure souvent peu rentable, tandis que les activités de transformation et d’assemblage captent l’essentiel des marges.
Cette hiérarchisation explique pourquoi certains pays riches en ressources restent confinés à des rôles périphériques. La République démocratique du Congo, qui produit plus de 70 % du cobalt mondial, exporte principalement des matières premières brutes, avec peu de transformation locale.
Les travaux empiriques sur les chaînes industrielles du lithium confirment cette concentration de la valeur. Certains montrent que les segments intermédiaires et aval (comme le raffinage et la fabrication de batteries) sont dominés par un nombre restreint d’acteurs industriels.
La Chine illustre particulièrement cette réalité. Elle assure environ 70 % de la production mondiale de batteries lithium-ion et domine largement le raffinage de plusieurs minerais critiques. Cette position lui confère un avantage systémique dans l’économie bas carbone.
Une instabilité persistante
Cependant, cette organisation hiérarchisée s’accompagne d’une instabilité persistante. Des analyses montrent que les marchés du lithium sont soumis à des fluctuations importantes, liées aux cycles d’investissement et aux chocs économiques. Les périodes de pénurie alternent avec des phases de surproduction, générant des incertitudes pour les acteurs industriels. Entre 2020 et 2022, la hausse rapide de la demande en véhicules électriques a ainsi entraîné une forte augmentation des prix du lithium, suivi d’un ajustement à mesure que les capacités de production augmentaient.
Ces dynamiques contribuent à renforcer la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. Plusieurs formes de dépendance émergent, qu’elles soient industrielles, technologiques ou géopolitiques. Les tensions commerciales ou les chocs exogènes, comme la pandémie de Covid-19, perturbent directement la stabilité des marchés et ralentissent la transition énergétique. La guerre en Ukraine en fournit un exemple concret où les prix de l’énergie et des matières premières ont été entraînés à la hausse, conduisant plusieurs États à privilégier la sécurité énergétique à court terme, parfois au détriment des objectifs de décarbonisation.
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Le friendshoring des chaînes de valeur
Face à ces vulnérabilités, des stratégies émergent pour réduire les risques sans renoncer complètement à la mondialisation. Le friendshoring, un concept popularisé par la secrétaire américaine au Trésor Janet Yellen, consiste à relocaliser ou à réorganiser les chaînes de production vers des pays considérés comme politiquement et économiquement fiables, plutôt que de viser une relocalisation complète. Autrement dit, il ne s’agit plus de produire « chez soi », mais de produire « chez ses alliés ».
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Cette approche vise à sécuriser les approvisionnements tout en conservant les bénéfices de l’intégration économique mondiale.
C’est cette raison qui amène l’Union européenne (UE) à chercher à réduire sa dépendance en développant des capacités locales de production, de transformation et de recyclage des minerais critiques.
Le Règlement sur les matières premières critiques, une législation majeure de l’UE entrée en vigueur en mai 2024, prévoit notamment d’atteindre d’ici 2030 au moins 10 % de l’extraction, 40 % de la transformation et 15 % du recyclage des minerais critiques au sein du territoire européen, tout en limitant la dépendance à un seul pays à 65 % maximum. L’objectif est double : réduire la dépendance envers certains pays et développer davantage de production sur son propre territoire.
La transition énergétique n’est donc pas une simple substitution de ressources ni une problématique strictement extractive. Elle correspond à une transformation systémique des structures productives, marquée à la fois par une intensification matérielle des systèmes énergétiques, par un remodelage des chaînes de valeur à l’échelle mondiale et par une évolution des rapports de pouvoir économiques et géopolitiques.
Dans ce contexte, la ligne de fracture ne se situe plus entre les pays disposant ou non de ressources, mais entre ceux capables de maîtriser les processus industriels et les segments stratégiques de production, et ceux qui demeurent confinés à des activités extractives à faible valeur ajoutée. Cette évolution a des implications directes pour les États, qui sont de plus en plus amenés à repenser leurs politiques industrielles afin de sécuriser leur position dans ces chaînes de valeur.
Au-delà de l’accès aux ressources, l’enjeu devient celui du développement de capacités de transformation, d’innovation et d’intégration industrielle, considérées comme essentielles pour capter la valeur et réduire les vulnérabilités.
Cependant, au lieu de supprimer les dépendances, ces stratégies semblent plutôt les reconfigurer. Les initiatives visant à diversifier les approvisionnements ou à relocaliser certaines activités s’inscrivent dans une volonté de sécurisation sélective de partenaires, et participent de ce fait à induire de nouvelles formes de dépendance.
La transition énergétique devient alors un enjeu stratégique, où les États cherchent un arbitrage entre efficacité économique, résilience des chaînes d’approvisionnement et considérations géopolitiques.
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Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La transition énergétique n’est pas qu’une question de ressources – https://theconversation.com/la-transition-energetique-nest-pas-quune-question-de-ressources-277908
