Une information scientifique peut être vraie… et prendre la forme d’une histoire trompeuse

Source: The Conversation – in French – By Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School

Les récits de découvertes, pour être intègres, doivent tenir compte de la complexité inhérente au travail des scientifiques. Wikimédia/Niki Odolphie, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Des faits exacts peuvent former un récit trompeur lorsqu’une découverte prometteuse devient une histoire de réussite sans nuances.

  • L’intégrité narrative consiste à raconter les découvertes en respectant la complexité, le temps de la recherche, les désaccords, les méthodes, les incertitudes et la possibilité de révision.

  • Un récit scientifique digne de confiance fait comprendre ce que l’on sait, mais aussi ce qui reste à établir.


Une histoire peut ne contenir aucune information fausse et pourtant donner une image trompeuse de la science. Dans un article publié dans Science Communication, nous proposons un concept pour comprendre ce phénomène : l’« intégrité narrative ».

Car il ne suffit pas que les faits rapportés soient exacts. Encore faut-il que la manière de les raconter respecte le fonctionnement des sciences humaines et des sciences dures, avec ses incertitudes, ses désaccords et ses révisions.

Pourquoi les histoires nous convainquent-elles si facilement ?

Les histoires ont un pouvoir considérable : elles rendent les informations abstraites concrètes, établissent des liens de causalité et nous entraînent vers une conclusion, mais cette force de persuasion comporte aussi des risques. Les recherches sur l’immersion dans le récit montrent que lorsque nous sommes absorbés par une histoire, nous avons tendance à moins examiner de manière critique les affirmations qu’elle contient.

Prenons le cas de KJ Muldoon, un bébé atteint d’une maladie génétique rare qui, en 2025, a reçu un traitement expérimental conçu spécialement pour lui. Le reportage sur le site de Sky News, site d’information britannique associé à la chaîne de télévision du même nom, décrit ses progrès et donne la parole à sa mère : chaque nouvelle capacité de son enfant, jusqu’à un simple geste de la main, représente pour elle un événement. La découverte scientifique devient une histoire familiale, concrète et émouvante.

Or, à ce stade, il est bien trop tôt pour comprendre pleinement les effets du traitement. Pourtant, l’émotion oriente notre lecture. Nous retiendrons l’histoire d’un enfant sauvé plutôt que celle d’un premier résultat encourageant, dont la portée reste à établir.

Le témoignage des parents n’est pas en cause. C’est le passage, dans l’esprit du lecteur, d’un cas individuel à une promesse générale qui pose problème. Raconter fidèlement cette découverte suppose donc de donner aux incertitudes une place aussi réelle qu’à l’espoir.

Quand la science devient une histoire à succès

Nous aimons les histoires qui ont un début, un développement et une fin. Dans les médias, le récit d’une application de la recherche peut prendre cette forme : un problème individuel, une intervention, puis une amélioration concrète. L’Irish Times raconte ainsi en mai 2024 comment une petite fille née sourde a retrouvé une audition presque normale après une thérapie génique expérimentale.

Si ce progrès est bien réel, le titre s’ouvre toutefois sur une exclamation de la mère, « It was bonkers » (« C’était complètement fou »), et le récit met en relief une intervention de seize minutes suivie de la découverte, pour l’enfant, du plaisir de faire du bruit. Cette construction donne à l’histoire un dénouement heureux.

Pourtant, comme dans le récit précédent, ce dénouement individuel ne constitue pas l’aboutissement de l’évaluation scientifique : celle-ci doit encore établir la durabilité des bénéfices et préciser l’efficacité et la sécurité du traitement chez d’autres enfants concernés. L’enjeu est donc de distinguer deux temporalités : celle d’une amélioration déjà vécue et celle d’une recherche qui se poursuit. Un récit peut rendre pleinement justice à la première tout en laissant la seconde ouverte.

Plus largement, cette mise en scène des avancées scientifiques se retrouve jusque dans des médias réputés pour leur sérieux, comme la BBC. En 2022, dans un article consacré au lécanémab, un traitement contre la maladie d’Alzheimer, celle-ci relaie des qualifications enthousiastes : « avancée majeure » et « historiques ». Cette construction peut placer au premier plan l’idée d’un tournant décisif, alors que les bénéfices observés concernent un ralentissement du déclin chez certains patients à un stade précoce de la maladie. L’enjeu n’est pas de nier l’importance de cette avancée, mais de veiller à ce que la promesse mise en avant reste proportionnée aux résultats.

Cette tendance à simplifier ne commence pas nécessairement dans les médias. Elle peut apparaître dès le résumé ou la discussion d’un article scientifique avant d’être amplifiée par les communiqués de presse, les articles de vulgarisation et les réseaux sociaux.

Six principes pour raconter la science autrement

Faut-il pour autant renoncer aux histoires pour communiquer la science ? Certainement pas. La mise en récit reste essentielle pour rendre les connaissances accessibles, susciter l’intérêt et permettre au public de s’approprier des questions complexes.

L’enjeu n’est donc pas de moins raconter, mais de mieux raconter. Nous proposons six principes d’intégrité narrative pour construire des récits à la fois captivants et fidèles au fonctionnement de la science.

1. Faire une place à la complexité À propos des incendies de Los Angeles de janvier 2025, France Inter explique comment le réchauffement, les vents de Santa Ana et une végétation abondante puis desséchée ont favorisé la catastrophe. Le récit permet ainsi de comprendre comment plusieurs facteurs se combinent. Un contre-exemple serait le discours de Donald Trump attribuant les difficultés d’approvisionnement en eau des pompiers à la protection d’un poisson menacé, une erreur factuelle ainsi qu’une simplification narrative.

2. Respecter le temps de la recherche Dans une vidéo consacrée aux thérapies géniques contre certaines surdités, Universcience fait remonter l’amélioration de l’audition d’une enfant aux recherches qui l’ont rendue possible : identification du gène en 1999, développement de souris modèles, résultats expérimentaux publiés en 2019, puis essais chez l’être humain. L’avancée apparaît comme les étapes d’un processus qui se construit dans la durée, plutôt que comme des révélations soudaines et définitives.

3. Rendre les désaccords visibles Après l’annonce de possibles indices de vie sur l’exoplanète K2-18b, le Monde détaille les objections d’autres chercheurs : signal incertain, choix des molécules recherchées et possibilité d’explications non biologiques. Le désaccord devient compréhensible parce que l’article explique pourquoi des chercheurs peuvent interpréter différemment certains résultats, sans pour autant donner artificiellement le même poids à toutes les positions.

4. Montrer comment les connaissances sont produites En février 2025, National Geographic présente une étude sur les microplastiques en précisant que les chercheurs comparent des échantillons de tissus cérébraux prélevés à différentes dates. L’article rappelle aussi que les concentrations plus élevées observées chez des personnes atteintes de démence ne prouvent pas que les particules ont causé la maladie. Ne pas présenter uniquement les conclusions, mais aussi expliquer ce qui a été mesuré et quelles comparaisons ont été effectuées permet de comprendre les limites de l’étude.

5. Prévoir la possibilité d’une révision. Par exemple, TF1 Info rapporte que le risque de collision entre l’astéroïde 2024 YR4 et la Terre, auparavant jugé préoccupant, est devenu infime. Les nouvelles observations ont permis de préciser sa trajectoire. Présenter les conclusions scientifiques comme le meilleur état des connaissances disponibles à un moment donné, et non comme des vérités immuables, aide la compréhension.

6. Intégrer l’incertitude au récit En mars 2025, le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) présente des observations suggérant que l’énergie noire pourrait évoluer au cours du temps. Il explique que leur force statistique reste insuffisante pour conclure et indique comment les prochaines données de DESI (Dark Energy Spectroscopic Instrument) et du télescope Euclid permettront d’affiner les mesures. Plutôt que d’ajouter en conclusion une formule de précaution comme « des recherches supplémentaires sont nécessaires », expliquer ainsi ce que nous ignorons encore, pourquoi et ce qui permettrait d’en savoir davantage aide à mieux cerner l’incertitude.

Ces principes ne visent pas à rendre les récits scientifiques plus compliqués. Ils invitent au contraire à raconter la science avec toutes les nuances qui lui donnent son sens.

Dire ce qu’on ignore peut aussi inspirer confiance

On pourrait craindre que, en exposant ses incertitudes et ses désaccords, la science perde en crédibilité auprès du public. Après tout, n’accordons-nous pas plus facilement notre confiance à ceux qui semblent sûrs d’eux ? La réalité est plus nuancée.




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Des recherches montrent que communiquer l’incertitude ne réduit pas nécessairement la confiance du public. La manière de la présenter compte.

Dans une expérience, les participants lisaient un texte annonçant une baisse du nombre de chômeurs au Royaume-Uni estimée à 116 000 personnes. Une version précisait une fourchette allant de 17 000 à 215 000 personnes ; une autre indiquait simplement que le chiffre pouvait être un peu plus élevé ou plus faible. À travers l’ensemble des expériences, les fourchettes chiffrées rendaient l’incertitude perceptible tout en affectant peu la confiance. Les formulations verbales imprécises entraînaient davantage de diminution de la confiance, même si cet effet restait limité. Préciser les limites d’une estimation peut donc permettre d’être transparent sans perdre sa crédibilité.

L’intégrité narrative ne consiste donc pas à accumuler les précautions au point de rendre la science incompréhensible. Elle repose sur une idée plus simple : simplifier les connaissances sans en déformer le sens.

Cette responsabilité ne concerne pas seulement les journalistes. Elle s’adresse aussi aux scientifiques, aux institutions, aux communicants et aux créateurs de contenus. Tous participent, à leur manière, à la façon dont les connaissances scientifiques circulent et sont comprises.

Face à une histoire scientifique convaincante, nous devrions donc nous poser deux questions. Les faits présentés sont-ils exacts ? Et la manière dont ils sont racontés reflète-t-elle fidèlement ce que nous savons réellement ? C’est tout aussi important.

Car une histoire ne mérite pas notre confiance simplement parce qu’elle paraît crédible, ni même parce que chacun des faits qu’elle rapporte est exact. Elle doit aussi respecter les preuves, les limites et les incertitudes sur lesquelles repose notre connaissance du monde.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Une information scientifique peut être vraie… et prendre la forme d’une histoire trompeuse – https://theconversation.com/une-information-scientifique-peut-etre-vraie-et-prendre-la-forme-dune-histoire-trompeuse-293960