Du nudge au boost : comment aider les utilisateurs à réduire leur empreinte numérique

Source: The Conversation – in French – By Andrea Guido, Professeur en Management, PSB Paris School of Business


L’ESSENTIEL

  • La prise de conscience de l’impact environnemental des activités numériques est compliquée par la dimension immatériele de bien des comportements.

  • L’information des utilisateurs/consommateurs ne suffit pas. Au mieux, elle provoque, le plus souvent, un changement non durable.

  • Pour une modification durable, les incitations doivent contribuer à se fixer des objectifs personnels.


Regarder une vidéo 4K en streaming, scroller des shorts sur les réseaux sociaux, ou demander à une intelligence artificielle de rédiger un texte, ce sont des gestes que nous répétons plusieurs fois dans une journée. Ils peuvent sembler immatériels. Pourtant, chacun d’eux mobilise une chaîne bien réelle : des serveurs, des réseaux 4G et 5G, et des centres de données dont le fonctionnement consomme une quantité d’énergie considérable. Le numérique représente aujourd’hui près de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit autant que le transport aérien, et cette part pourrait doubler d’ici à 2030.

Mais cette pollution reste largement invisible. Aucune fumée ne s’échappe de nos écrans. Nos usages ne paraissent ni sales ni coûteux. D’ailleurs, plus d’un utilisateur sur deux pense encore que le numérique contribue positivement à l’environnement. Cette illusion d’immatérialité rend le changement de comportement particulièrement difficile : nous n’ajustons pas ce que nous ne percevons pas. Comment, alors, encourager des usages plus sobres ?




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De nombreuses initiatives reposent sur l’information : affichage de l’empreinte carbone d’un courriel, conseils pour éteindre sa box la nuit ou réduire la qualité des vidéos. Ces dispositifs partent d’une intuition selon laquelle un consommateur, un citoyen mieux informé pourra mieux choisir. Pourtant, la recherche en économie comportementale montre que l’information seule produit rarement un changement durable.

Le nudge, un coup de pouce décisif ?

Pour combler ce problème, les sciences comportementales proposent des solutions appelées nudges. Ces coups de pouce modifient subtilement notre environnement de décision sans restreindre la liberté de choix. Il s’agira, par exemple, de paramétrer par défaut les vidéos en basse définition, de rendre visible la consommation de données (on parle alors de nudges informationnels), ou encore d’inciter l’utilisateur à définir ses propres limites de consommation.

La question n’est donc pas seulement de savoir si un nudge fonctionne, mais lequel produit un effet durable. En effet, un simple rappel peut provoquer un changement momentané.Il capte l’attention un instant, puis s’efface : une fois la nouveauté passée, les vieilles habitudes reprennent le dessus.

C’est cette question que nous avons testée dans une étude de terrain menée auprès de plusieurs milliers d’utilisateurs de smartphones. Un premier groupe recevait simplement une information sur l’empreinte carbone de sa consommation de données mobiles et des conseils pour la réduire – privilégier le wifi à la 4G ou à la 5G dès que possible, par exemple. Un second groupe recevait la même information, mais était en plus invité à se fixer lui-même un objectif personnel de réduction.

Informer ne suffit pas

Résultat : l’information seule n’a produit aucun effet mesurable sur la consommation. En revanche, le groupe invité à se fixer un objectif a réellement modifié ses habitudes, basculant une part significative de sa consommation vers le wifi. Concrètement, la part de wifi dans la consommation totale a progressé d’environ 9 %. Cet effet qui peut sembler d’apparence modeste est cohérent avec ce qu’on observe généralement pour ce type d’intervention. Cet effet persistait plusieurs semaines après la fin de l’expérience, alors que la plupart des interventions ponctuelles s’estompent dès que le rappel disparaît.

Pourquoi l’objectif fonctionne-t-il là où l’information seule échoue ? Une enquête complémentaire montre que ce n’est pas parce que les participants ont activé un outil automatique de gestion des données. C’est parce qu’ils y ont pensé davantage, et surtout qu’ils s’en sont souvenus plus longtemps. Se fixer un objectif transforme une information abstraite (par exemple, « le numérique pollue ») en un repère concret et personnel, que l’on garde en tête au moment de lancer une vidéo ou de télécharger un fichier.

Ancrer durablement l’information

Ce mécanisme rapproche notre intervention d’une famille cousine des nudges : les « boosts ». Là où le nudge classique agit sur l’environnement de choix sans rien demander à la personne – un réglage par défaut en basse définition, un rappel ponctuel –, le boost cherche à renforcer la capacité de la personne elle-même à décider. Il pourra s’agir d’améliorer sa compréhension de sa propre consommation, l’entraîner à repérer ses usages les plus coûteux, plutôt que choisir à sa place. Se fixer un objectif emprunte aux deux logiques : ce n’est pas une solution par défaut imposée, mais ce n’est pas non plus une formation complète – juste assez d’engagement actif pour que l’information s’ancre durablement dans la mémoire.

Un exemple de boost peut être vu dans le domaine de la santé : apprendre à des patients à lire des fréquences naturelles (« 10 personnes sur 100 », plutôt qu’un pourcentage abstrait) améliore durablement leur compréhension d’un risque médical, sans qu’on ait besoin de décider à leur place. Transposée au numérique, la logique serait la même. Plutôt que d’imposer une qualité vidéo par défaut, donner à chacun les moyens de comprendre et de piloter sa propre empreinte.

Des pistes d’action concrète

Cette distinction n’est pas seulement académique. Elle trace une piste concrète pour les opérateurs télécoms, les plates-formes vidéo ou les fabricants de terminaux. Plutôt que d’empiler les campagnes d’informations, concevoir des interfaces qui invitent les utilisateurs à s’engager, même modestement, sur leurs propres usages. Une notification qui demande « voulez-vous réduire votre consommation de 10 % ce mois-ci ? » plutôt qu’un simple « saviez-vous que… » pourrait suffire à transformer une prise de conscience passagère en habitude durable.

France 3 Hauts-de-France 2025.

Rendre visible ce qui reste par nature invisible – l’électricité derrière une vidéo, les data centers derrière une conversation avec une intelligence artificielle – est un premier pas nécessaire. Mais notre étude suggère que ce n’est pas le pas décisif. Ce qui fait la différence, c’est de transformer cette prise de conscience en un engagement qui nous appartient.

Une question éthique

L’utilisation des incitations douces soulève aussi des questions éthiques quant à la manière de définir les « bons » comportements, l’identification des critères d’évaluation et la gestion des conflits d’intérêts potentiels. De plus, ces techniques comportent un risque de manipulation condescendante des utilisateurs, parfois qualifiée de dark nudges.

Reste une question ouverte, que nos données ne permettent pas encore de trancher : cet engagement doit-il rester individuel, ou peut-il devenir collectif – un objectif fixé à l’échelle d’un foyer, d’une entreprise, voire d’un territoire ? À l’heure où le numérique continue de croître plus vite que les efforts pour le rendre sobre, c’est sans doute par ce type de dispositifs, modestes mais durables, que passera une bonne partie de la réponse.

The Conversation

Andrea Guido a reçu des financements de Orange Innovation Research.

– ref. Du nudge au boost : comment aider les utilisateurs à réduire leur empreinte numérique – https://theconversation.com/du-nudge-au-boost-comment-aider-les-utilisateurs-a-reduire-leur-empreinte-numerique-267127