Quarante jours pour arriver, quarante jours pour partir : comment la culture arménienne accompagne les morts et les naissances

Source: The Conversation – France in French (3) – By Shushan Karapetian, Director of the Institute of Armenian Studies, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

Une femme portant un enfant se tient devant des cierges allumés dans le monastère de Tatev, haut lieu de l’Église apostolique arménienne, dans le sud de l’Arménie. Vyacheslav Argenberg/Wikimedia Commons

L’ESSENTIEL

  • En Arménie, la mère et le nouveau-né restent 40 jours à l’abri du monde, avant d’être présentés à l’église.

  • Après un décès, les proches observent 40 jours de deuil, jusqu’au requiem célébré le quarantième jour.

  • Ce temps de l’entre-deux illustre les rites de passage décrits par l’ethnographe français Arnold van Gennep.


Au début de cette année, j’ai donné naissance à mon quatrième enfant. Mon bébé et moi sommes entrés dans le « karasunk », la période traditionnelle arménienne de 40 jours suivant l’accouchement, pendant laquelle la mère et le nouveau-né restent près de la maison, à l’abri du monde extérieur.

C’est à ce moment-là qu’un ami d’enfance très proche est mort d’un cancer. Comme nous étions encore dans notre karasunk, je n’ai pas pu participer aux rassemblements et aux rituels qui ont entouré sa mort. Lui aussi, désormais, avait son karasunk.

En tant que spécialiste des études arméniennes, je savais depuis longtemps que le même mot désigne les traditions des 40 premiers jours qui suivent la naissance comme la mort. Mais vivre un karasunk tout en portant le deuil d’un autre m’a fait voir ce parallèle autrement. Pourquoi l’arrivée dans le monde et le départ de ce monde seraient-ils marqués par la même mesure du temps ?

La réponse, me semble-t-il désormais, ne tient pas seulement au nombre 40, mais à ce que ces 40 jours sont censés accomplir.

Pourquoi 40 ?

La culture arménienne est profondément façonnée par le christianisme depuis 301, date à laquelle il a été proclamé religion d’État – faisant de l’Arménie le premier royaume chrétien. L’Église apostolique arménienne s’est développée comme une tradition chrétienne ancienne et distincte, et elle fait aujourd’hui partie de la famille des Églises orthodoxes orientales. Pendant une grande partie de l’histoire arménienne, l’Église n’a pas seulement été une institution religieuse : elle a aussi été l’un des grands piliers de la vie culturelle et communautaire des Arméniens.

Et le nombre 40 – « karasun », en arménien – est partout dans le temps sacré chrétien. Quarante jours après la naissance de Jésus, dit la Bible, il fut présenté au Temple de Jérusalem, conformément à la tradition juive. Quarante jours séparent sa Résurrection de son Ascension au ciel. Le carême, période de préparation spirituelle qui mène à Pâques, rappelle ses 40 jours de jeûne au désert.

Ce nombre est aussi inscrit dans les rites de l’Église arménienne. Celle-ci célèbre la Présentation du Christ au Temple 40 jours après Noël, et son Ascension 40 jours après Pâques.

Mais le christianisme n’est qu’une strate de l’histoire des rituels arméniens de la naissance et de la mort. Les traditions populaires conservent aussi des croyances plus anciennes sur la vulnérabilité des personnes qui passent d’une étape de la vie à une autre, et sur les protections nécessaires pour leur faire franchir ce cap sans encombre.

Quarante jours pour arriver

Un bébé naît. Pendant les 40 jours qui suivent, la mère et l’enfant restent quelque peu à l’écart du monde dans lequel le nouveau-né vient d’entrer. Traditionnellement, la mère ne quitte pas la maison. Les visites sont limitées, et le nouveau-né est gardé tout près.

Ce ne sont pas seulement 40 jours de repos, mais de protection. D’anciennes croyances arméniennes imaginaient que des êtres surnaturels pouvaient menacer la femme après l’accouchement ou faire du mal à son bébé. On pouvait glisser un livre de prières sous le matelas, attacher une perle à l’enfant, ou garder à proximité une aiguille ou un autre objet en métal pour éloigner les esprits malfaisants. Pendant 40 jours, leur monde se resserre. Puis il s’ouvre.

La fin du karasunk n’est pas simplement une date sur le calendrier. Elle est marquée par des rituels de purification et de renouveau. Des recherches ethnographiques menées dans le nord-ouest de l’Arménie, publiées en 2024, décrivent des proches qui baignent le bébé en récitant des prières et des bénédictions. Un témoignage rapporte que l’on verse 40 poignées d’eau, chacune accompagnée de vœux ; un autre, que l’on verse 40 fois de l’eau sur la tête du nouveau-né à l’aide d’une coquille d’œuf. On ajoute parfois à l’eau du bain des pétales de rose et de l’or.

Vient alors le moment de sortir. Dans un récit de la fin du XIXᵉ siècle, on porte d’abord le berceau dehors. Puis le bébé. Enfin, la mère. Après des semaines de réclusion, ils sont ramenés à la lumière du soleil.

La transition culmine lorsque la mère et l’enfant sont présentés à l’église, en écho à la Présentation du Christ au Temple. La période de protection a pris fin : ils peuvent reprendre le cours de la vie ordinaire.

Quarante jours pour partir

Le bébé est né 40 jours plus tôt, mais la naissance n’a pas achevé son arrivée. De même, quand quelqu’un meurt, les funérailles ont lieu et le corps est enterré – mais la mort n’achève pas son départ. Et ses proches ne reprennent pas non plus immédiatement le cours de la vie ordinaire.

Pendant 40 jours, le deuil réorganise le rythme de leur quotidien. Une photographie du défunt est exposée en évidence dans la maison. Dans certaines communautés, les hommes cessent de se raser, tandis que les femmes peuvent retirer leurs bijoux. On évite les fêtes, la musique et les divertissements. Dans certaines communautés, il était même autrefois interdit, pendant la première période de deuil, de se laver, de faire la lessive, de cuisiner et d’allumer un feu dans la maison du défunt. Les endeuillés se retirent des activités ordinaires, tandis que parents et voisins se rassemblent autour d’eux et apportent de quoi manger.

Les endeuillés ne sont pas les seuls à traverser une transition. Dans les croyances populaires arméniennes, le défunt, lui aussi, est encore en chemin. Son départ se fait progressivement : il quitte son corps, puis sa maison et, enfin, le monde terrestre. Le troisième jour, puis de nouveau le septième, on se souvient du défunt par des prières et des rites commémoratifs.

Vient ensuite le quarantième jour. La famille et la communauté se rassemblent pour un office religieux et un requiem, un office de prières particulier pour le défunt, traditionnellement suivi de prières sur la tombe. Le souvenir ne s’arrête pas là : des prières particulières sont dites au premier anniversaire du décès. Mais la période intense de 40 jours de deuil a atteint son terme.

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Le temps de l’entre-deux

Mettez ces deux passages côte à côte – de la naissance à la vie, de la vie à la mort – et un schéma se dessine.

À la naissance, la vie ordinaire se resserre autour de la mère et du nouveau-né avant de s’ouvrir de nouveau vers l’extérieur. À la mort, la vie ordinaire se resserre autour des endeuillés, le temps qu’ils s’habituent à vivre sans l’être cher – dont le propre voyage, dans les croyances populaires arméniennes, est encore en cours.

Dans les deux cas, les personnes se trouvent dans un état d’entre-deux : une ancienne façon de vivre s’est achevée, mais une nouvelle n’a pas encore tout à fait commencé. Les anthropologues appellent cet état la « liminalité ». L’ethnographe français Arnold van Gennep a introduit ce concept au début du XXᵉ siècle et décrit les rites de passage comme comportant trois étapes : la séparation, la transition (la « marge », dans ses termes) et enfin l’incorporation (l’« agrégation »), quand les personnes réintègrent la société dans un nouveau rôle.

Les rituels arméniens du cycle de la vie suivent ce schéma de façon remarquablement fidèle : ils offrent une durée protégée autour d’expériences qui, autrement, sembleraient se produire en un instant. Traditionnellement, on observait un karasunk non seulement pour la naissance et les décès, mais aussi pour les jeunes mariés et même pour les prêtres nouvellement ordonnés.

Le karasunk, ce n’est pas simplement compter les 40 jours qui suivent un événement. Ce sont les 40 jours pendant lesquels quelque chose est encore en train de se produire : on lave les corps, on quitte des maisons, on entre dans des églises, on dit des prières. Ce n’est qu’ensuite que le passage d’une personne d’un état à un autre est accompli.

Vivre une naissance tout en pleurant une mort m’a rendu cette logique tangible d’une manière nouvelle. Mon enfant était né. Mon ami était mort. Et pourtant, dans les deux cas, quelque chose était encore en mouvement.

La naissance et la mort se produisent en un instant. Le passage, lui, prend du temps. La tradition arménienne donne un nom à ce passage : le karasunk.

Cet article est dédié à la mémoire de Hrach Mkrtumyan, ami d’enfance très proche de l’autrice, mort au début de cette année.

The Conversation

Shushan Karapetian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quarante jours pour arriver, quarante jours pour partir : comment la culture arménienne accompagne les morts et les naissances – https://theconversation.com/quarante-jours-pour-arriver-quarante-jours-pour-partir-comment-la-culture-armenienne-accompagne-les-morts-et-les-naissances-295512