Source: The Conversation – France in French (2) – By Thomas A. Püschel, Associate professor, University of Oxford

L’ESSENTIEL
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Dans 15 communautés de chimpanzés et de bonobos étudiées, des mères ont porté leur petit mort pendant des semaines, parfois des mois.
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La cause du décès pèse le plus : les petits morts de maladie sont portés bien plus longtemps que ceux tués par d’autres chimpanzés.
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Ce comportement ne suppose pas que les mères comprennent la mort, une capacité sans doute apparue plus tard dans la lignée humaine.
En 2003, dans les forêts profondes de Bossou, en Guinée, une mère chimpanzé a fait quelque chose qui a transformé notre regard sur l’esprit des animaux. Jire a porté le corps sans vie de son petit d’un an, Jimato, pendant quelque 68 jours. Alors même que le petit se momifiait sous ses yeux, elle chassait doucement les mouches, le déposait avec précaution sur des branches pendant qu’elle mangeait et le berçait contre elle en se déplaçant dans la canopée et au sol.
Porter un petit mort représente un engagement physique hors du commun. Imaginez devoir vaquer à votre vie quotidienne, franchir des terrains difficiles, trouver de la nourriture et suivre votre groupe dans une forêt, tout en portant le poids d’un enfant perdu. Cela entrave les déplacements et exige une vigilance mentale de tous les instants.
Pourtant, malgré ce coût physique et psychologique immense, les mères chimpanzés et bonobos refusent souvent de lâcher prise. L’exemple de Jire et Jimato est d’ailleurs éclipsé par un cas observé dans les monts Mahale, en Tanzanie, où une mère a porté le cadavre de son petit sans doute pendant 126 jours.
Pour comprendre pourquoi les mères chimpanzés et bonobos agissent ainsi, nous avons analysé 83 cas dans 15 communautés de chimpanzés et de bonobos. Nous avons découvert que ce comportement est remarquablement répandu. Il semble faire partie intégrante de la manière dont ces grands singes font face à la mort de leurs petits.
Surtout pour les maladies mortelles
La tendance la plus nette que nous ayons observée concerne la cause du décès. Les mères portaient beaucoup plus longtemps les petits morts de maladie que ceux tués par d’autres chimpanzés. Une maladie mortelle peut créer un lent glissement entre la vie et la mort. Le petit réagit de moins en moins, si bien qu’il devient difficile de déterminer le moment exact où les soins maternels habituels devraient cesser. À l’inverse, abandonner un petit après une attaque violente pourrait être un mécanisme de survie, qui permet à la mère de fuir rapidement une situation sociale dangereuse.
L’âge du petit semble aussi déterminer la réaction de la mère. Le lien entre une mère primate et son nouveau-né repose sur un puissant cocktail d’hormones et sur des milliers d’interactions quotidiennes. Quand un bébé meurt soudainement, le cerveau et le corps de la mère ne coupent pas ce lien intense du jour au lendemain. Des recherches comparatives menées sur d’autres espèces de primates, dont les grands singes, les singes de l’Ancien Monde (Afrique et Asie) et ceux du Nouveau Monde (Amérique centrale et du Sud), montrent que ces attachements biologiques profonds influencent fortement la durée pendant laquelle un corps est porté.
Cela soulève une question fascinante : ces mères chimpanzés et bonobos savent-elles vraiment que leur bébé est mort ?
Comportement différent
On est tenté de croire que porter un cadavre signifie que la mère est désorientée ou, à l’inverse, qu’elle saisit pleinement le caractère définitif de la mort. Nos observations suggèrent pourtant une réalité plus nuancée. Les mères ne traitent pas le corps de leur petit mort comme elles traiteraient un bébé vivant. Elles peuvent par exemple le porter négligemment par un seul membre, ou laisser d’autres membres du groupe examiner le corps, ce qu’elles autoriseraient rarement avec un nouveau-né vivant et vulnérable.
Si ces comportements montrent que les animaux perçoivent qu’un changement fondamental s’est produit, cela ne signifie pas pour autant qu’ils saisissent le concept humain, complexe, de la mort. En réalité, une compréhension complète de la mort n’est pas nécessaire pour expliquer les tendances que nous avons observées. Leurs actes s’expliquent plutôt par le puissant et persistant instinct de prendre soin de leurs petits.
Nous avons constaté que la durée pendant laquelle une mère continue de porter son petit dépend de la force de leur lien, de son expérience de vie, des risques physiques liés au fait de garder le corps et de la vitesse à laquelle celui-ci se décompose naturellement.
Pas propre aux mères
Cet élan envers les petits morts n’est pas propre aux mères. À Gombe, en Tanzanie, près d’un quart des cas observés de chimpanzés portant un petit mort concernaient un autre individu que la mère. En Namibie, des chercheurs ont même observé un babouin mâle sans lien de parenté porter le cadavre d’un petit de neuf semaines, dont la mère était morte deux jours plus tôt. Et chez les bonobos sauvages, d’autres femelles se sont approchées du petit mort d’une mère pour toiletter son corps. Peut-être ces animaux ressentent-ils donc une attirance biologique ancestrale envers le petit, qui ne disparaît pas simplement quand la vie s’arrête.
Les réactions intenses face à la mort ne sont pas propres aux primates. De nombreuses espèces très sociales ont, elles aussi, du mal à se séparer de leurs morts. Les éléphants sont connus pour revenir auprès des ossements de leurs proches, qu’ils touchent doucement de leur trompe, et ils pourraient même enterrer leurs petits morts. Dans l’océan, on a vu des dauphins pousser des petits morts vers la surface et, en 2018, une orque nommée Tahlequah a nagé pendant 17 jours en portant son petit mort sur environ 1 600 kilomètres d’océan et, tragiquement, a ensuite été vue faisant de même avec un deuxième petit.
Thanatologie comparée
Ensemble, ces observations contribuent à bâtir le domaine fascinant de la thanatologie comparée, l’étude scientifique de la manière dont les différents animaux comprennent la mort et y réagissent. Au cœur de ce domaine se trouve une question étonnamment difficile. Certains chercheurs estiment qu’attribuer aux animaux un concept de la mort semblable à celui des humains va au-delà de ce que montrent les données. D’autres avancent que la compréhension des animaux pourrait se situer sur un continuum.
Quand nos premiers ancêtres humains perdaient un enfant, ils ont dû connaître le même sevrage hormonal et émotionnel écrasant que celui que nous observons aujourd’hui chez ces mères chimpanzés et bonobos. Bien avant que les humains n’inventent des funérailles, des veillées et des sépultures élaborées, cette profonde pulsion biologique qui pousse à garder près de soi un être cher disparu a posé les fondements évolutifs de notre manière de faire le deuil.
Cependant, parce que les chimpanzés et les bonobos sont nos plus proches parents vivants, les différences dans notre façon de réagir à la mort sont extrêmement révélatrices. Le fait que le comportement de ces grands singes n’exige pas nécessairement un concept de la mort pleinement développé pour être expliqué suggère quelque chose de profond. Les cadres mentaux complexes nécessaires pour saisir le caractère définitif de la mort sont probablement apparus dans notre propre lignée humaine, après notre séparation d’avec notre ancêtre commun il y a des millions d’années.
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Thomas A. Püschel a reçu des financements scientifiques des UKRI Research Councils (conseils britanniques de la recherche), du Leverhulme Trust et d’autres organismes de recherche européens.
Reece Hammond reçoit des financements du Boise Trust.
– ref. Pourquoi certaines mères chimpanzés prennent-elles soin de leur petit mort pendant des mois ? – https://theconversation.com/pourquoi-certaines-meres-chimpanzes-prennent-elles-soin-de-leur-petit-mort-pendant-des-mois-295509
