Face au délitement du pouvoir, la violence est-elle une façon de se faire entendre ?

Source: The Conversation – in French – By Denis Merklen, Sociologue, professeur des universités, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3


L’ESSENTIEL

  • La démocratie repose aussi sur les mouvements sociaux, qui s’expriment par la parole puis par un rapport de forces (grève, blocus, barrage), sans que la force se confonde avec la violence.

  • Ce rapport de forces serait plus difficile à établir, en raison de transformations économiques et politiques et de lois encadrant la grève.

  • La violence du 17 octobre aurait une fonction expressive : elle chercherait à se faire entendre et à dénoncer ce qui est qualifié d’usage illégitime de la contrainte par les agents de l’État.


La mobilisation des jeunes lycéens et des étudiants n’est ni la première ni la seule à s’associer à des formes violentes de conflit. Il suffit de penser aux gilets jaunes en 2018 ou aux jeunes des quartiers populaires en 2005 ou en 2023. Avant et après ceux-ci, c’est le cas de nombreuses mobilisations écologistes, comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes entre 2009 et 2018 ou les manifestations contre le projet de barrage de Sivens en octobre 2014, où meurt le jeune botaniste Rémi Fraisse.

C’est également le cas de nombreuses mobilisations paysannes, comme lors des protestations contre l’annonce des accords UE-Mercosur en 2024, la colère agricole de 2024 où de nombreuses routes et autoroutes sont bloquées en Haute-Garonne et les locaux de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) à Carcassonne sont soufflés par une explosion le 19 janvier 2024, ou encore les protestations pour le traitement donné à l’épidémie de dermatose nodulaire fin 2025.

La répression policière et les dénonciations de l’usage illégitime de la force constituent l’acte premier de cette dégradation de la démocratie. Mais la manière dont notre système politique accueille et abrite la mobilisation sociale en est probablement une cause plus profonde.

Démocratie, mouvements sociaux et rapport de forces

La démocratie, c’est la libre expression de la parole dans l’espace public que le vote vient sanctionner à intervalle régulier. Or, la démocratie, ce sont aussi des mouvements sociaux. Et ceux-ci doivent pouvoir agir sur deux plans, de deux manières.

Ils se manifestent d’abord dans l’espace public pour convaincre les autres citoyens, la presse, le gouvernement, les associations, les partis, les syndicats ou les organisations patronales ; ils descendent ensuite dans l’arène pour défendre leurs intérêts. Le mouvement social établit alors un rapport de forces avec l’adversaire auquel il s’oppose, qu’il s’agisse du gouvernement, d’un autre groupe social ou d’un acteur plus ou moins organisé.

Les agriculteurs bloquent parfois les routes. Les mouvements écologistes se manifestent par la parole, pour éveiller les consciences et, sur le territoire, en faisant barrage à des projets qui menacent l’environnement. Les étudiants occupent ou bloquent leurs établissements et défilent dans la rue en défense de l’éducation. Tout cela fait couramment partie d’une démocratie. L’espace politique n’est pas fait de la seule parole, et la démocratie n’est pas indépendante de la société, faite de rapports de pouvoir. On ne peut pas ignorer que la prise de parole elle-même dépend de la puissance de communication des médias et des réseaux sociaux, par exemple. Jusque-là, la force ne se confond pas avec la violence.

Droit de grève et mouvement ouvrier

Toute l’histoire du mouvement ouvrier s’est ainsi construite. C’est seulement quand les deux modalités de l’action, la manifestation et la grève, ont été reconnues dans le droit qu’il a pu être pleinement intégré à la démocratie.

C’est seulement avec la IVe République que le droit de grève acquiert une reconnaissance pleine, plus d’un siècle de mobilisations réprimées s’étant alors écoulé. Reconnue comme un rapport de forces légitime, la grève demeure l’un des acquis majeurs des démocraties contemporaines. En paralysant la production et les services lorsqu’il cesse de travailler, le salarié peut exiger une rétribution plus juste. La grève suppose la possibilité de faire plier la volonté du patron ou du gouvernement, de leur tenir tête. Mais son inscription dans le droit ne constitue nullement une victoire assurée. Le mouvement social engage toujours un bras de fer à l’issue incertaine.

Pourquoi les formes de mobilisation changent

Les formes que prennent aujourd’hui les mobilisations sont en grande partie la conséquence des défaites nettes essuyées depuis vingt ans par les mouvements sociaux.

Les gilets jaunes ont échoué à modifier l’ordre territorial qui relègue leur quotidien et impose l’utilisation de la voiture, avec des carburants dont les prix s’envolent à nouveau. Les jeunes des quartiers populaires continuent à dénoncer les violences policières qui ont enflammé de nombreux quartiers depuis Vaulx-en-Velin, à la fin des années 1970, sans qu’un changement majeur vienne répondre à une revendication qui tient des droits humains contre l’action illégitime des forces de l’ordre.

Manifestations et grèves n’ont pu arrêter la réforme des retraites ou du Code du travail ni celle du statut de la SNCF ou des universités par la loi LRU en 2007, même lorsqu’elles rassemblent des millions de personnes.

Ce délitement du pouvoir populaire tient à des facteurs divers. Sur le plan économique, les évolutions technologiques et la libéralisation des échanges qu’on appelle mondialisation ont transformé les formes de valorisation du capital, qu’il est devenu presque impossible d’identifier comme un adversaire social. Le capital semble inatteignable à la mobilisation, mais il conduit la marche vers l’avenir par la révolution technologique et son incontrôlable capacité de concentration des richesses. Le travail se précarise, les institutions de l’État social s’affaiblissent, les écarts de revenus se creusent.

Sur le plan politique, la détermination des gouvernements à poursuivre leurs projets même lorsqu’ils sont contestés, le transfert des décisions à des instances supranationales, comme l’Union européenne, l’indifférence à l’égard de l’abstention électorale et l’ascendant croissant de la décision technocratique sur la parole politique tendent à transformer les citoyens en simples spectateurs des décisions qui pourtant affectent leurs modes de vie.

Grève, blocus et barrage : des effets différents

Plus profondément, la grève est plus difficile pour un salariat de services que pour un salariat industriel. L’ouvrier qui paralyse la production de marchandises ne perturbe que l’activité de l’usine et la rentabilité de l’entreprise. L’employé de services, en revanche, produit une gêne immédiate pour les usagers, les voyageurs, les élèves et leurs familles, les patients de l’hôpital, les clients du commerce.

Potentiellement, le mouvement social suscite l’incompréhension de qui voit son quotidien immédiatement perturbé par l’arrêt de l’activité. Le blocus ou l’occupation d’un établissement et le barrage d’une route ont les mêmes conséquences. La solidarité des concitoyens avec la protestation est plus difficile. C’est ce qui est présent dans la thématique de « prise en otage » des usagers, souvent confondue avec la violence alors qu’il s’agit d’un rapport de forces. Un blocus, une occupation ou un barrage ne présupposent de la violence ni contre les biens ni contre les personnes.

Des lois et des gouvernements face à l’action collective

Or, la démocratie s’étiole quand on coupe l’une des deux ailes du mouvement social. Toute action de force, comme bloquer un lycée ou un rond-point, est dénoncée comme antidémocratique. Des lois sont venues limiter l’efficacité des rapports de force, telle la loi n° 2007-1224 du 21 août 2007 sur le dialogue social et la continuité du service public dans les transports terrestres réguliers de voyageurs, qui a réduit la portée du droit de grève sur les services publics.

Là où les conditions économiques ne suffisaient pas à l’affaiblir, les gouvernements se sont employés à diminuer la force de l’action collective. Le rapport de forces n’est admis que sur le plan du marché, comme quand les taux d’intérêt montent et mettent un gouvernement dans la contrainte de mettre en œuvre des coupes dans le budget.

Mais côté foule, seule l’expression des opinions dans l’espace public semble tolérée. Or, à croire les pancartes et les chants des manifestants que nous observons sur le terrain, ceux qui ont le sentiment de ne pas être entendus sont de plus en plus nombreux.

Gardes à vue et blessés depuis le début du mouvement lycéen

La violence qui s’exprime aujourd’hui est avant tout une réponse à la violence policière, telle que la séquence qui va du 21 septembre au 24 octobre : au 8 octobre, le ministère de la justice fait état de 6 877 personnes placées en garde à vue, dont 86 % sont des mineurs. Le tout, avant la journée du 17 octobre, où la violence des manifestants provoquera une grande émotion. Pour cette seule journée, le bilan consolidé est de 2 397 interpellations ; et pour le 24 octobre, à l’issue de la manifestation, le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez fait état de 1 000 interpellations (chiffre non consolidé au moment où nous rédigeons ces lignes).

Toujours avant les manifestations du 17 octobre, quatre adolescents ont été grièvement blessés à la suite de l’usage d’« armes de force intermédiaire » par les forces de l’ordre : le 28 septembre, à Saint-Ouen-l’Aumône, un adolescent de 14 ans perd la quasi-totalité de ses dents et voit sa mâchoire fracturée.

Le 30, à Tours, un jeune de 16 ans perd l’usage de son œil droit lors du blocus du lycée Balzac. Le 1 octobre à Argenteuil, un autre jeune de 16 ans également été blessé et pourrait perdre l’usage de son œil gauche, selon son avocat.

À Lens, un élève de 15 ans perd sa main et une partie de l’avant-bras suite à l’explosion d’une grenade de désencerclement. La réponse du gouvernement à la mobilisation a été essentiellement policière, et elle a été rude.

Que dit la violence ?

Nous n’entrerons pas ici dans les complexes distinctions existantes entre violence symbolique et physique, contre les biens et contre les personnes, mais celle-ci est fondamentale.

Résultant en partie des difficultés à établir un rapport de forces, en partie de la réponse policière à la mobilisation, la violence du 17 octobre, comme celles de 2018, de 2005 et de 2023, remplit une fonction expressive : se faire entendre et dénoncer l’usage illégitime de la contrainte par les agents de l’État. C’est pourquoi elle éclate contre le commerce, les représentations de l’État et les forces de l’ordre, comme lors de nos enquêtes concernant les incendies de bibliothèques, et elle quitte de plus en plus les périphéries des ronds-points et des quartiers pour chercher les centres-villes, les symboles du pouvoir et les signes de la richesse.

Dans l’action, les manifestants trouvent un signe qui les réunit, désignent clairement un adversaire (le gouvernement, les technocrates et les riches) et inventent un mode d’action qui, certes, n’arrive pas à rendre à la mobilisation sa double capacité d’action. La violence est aussi une conséquence de leur incapacité à s’organiser pour établir un rapport de forces. Mais les manifestants, pacifiques comme violents, viennent dire que la démocratie française est habitée par un peuple dont il faut tenir compte.

Le pouvoir face à la mobilisation

Affaibli, se montrant en difficulté pour articuler une réponse politique aux revendications, le président Macron ordonne de renforcer l’arsenal répressif. Mais les classes populaires, intégrées à la démocratie contemporaine par l’institutionnalisation de l’État social, ne peuvent se résigner à la défaite ni accepter sans mot dire un modèle économique, social et politique qui leur est imposé.

Le gouvernement invoque l’État de droit et la démocratie représentative, mais il rétrécit le droit et étend, mécaniquement, le champ de l’illégal. Il risque ainsi d’entamer la légitimité de la loi, d’éroder celle de la force publique et de transformer la police en force du gouvernement.

La démocratie en jeu

Dans son allocution du 18 octobre, le président de la République manifeste sa volonté de réduire la mobilisation sociale à la seule expression de revendications. Le vote viendrait ensuite sanctionner leur place lors de la séquence électorale de 2027, élections présidentielle puis législatives. Mais le gouvernement s’est montré incapable d’entendre ceux qui ont manifesté et bloqué leurs centres d’études avec l’objectif de les défendre contre les coupes budgétaires et les réformes du système éducatif mises en place en 2018 (réforme du lycée et du baccalauréat, et mise en place de la plateforme Parcoursup pour l’accès aux études supérieures).

Affaibli après la dissolution de l’Assemblée nationale (2024), le pouvoir condamnera durablement les perdants de la mondialisation à la défaite. En apprenti sorcier, il empêche la formation d’un rapport de forces. Il met ainsi, la démocratie en péril en créant les conditions d’affrontements toujours plus violents, dont il sera difficile de sortir.

The Conversation

Denis Merklen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Face au délitement du pouvoir, la violence est-elle une façon de se faire entendre ? – https://theconversation.com/face-au-delitement-du-pouvoir-la-violence-est-elle-une-facon-de-se-faire-entendre-295215