Source: The Conversation – in French – By Alèxe Duvaut, Docteur en Sciences Politiques, Sciences Po Bordeaux
Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?
Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.
Ce cinquième épisode s’intéresse au coût des funérailles. À partir d’une analyse sociohistorique du secteur funéraire, il révèle que le problème du prix des obsèques, initialement pensé comme un enjeu de justice sociale et de redistribution à travers le système des pompes funèbres, a changé de nature au fil du temps.
L’ESSENTIEL
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Au XIXᵉ siècle, en France, les recettes générées par les obsèques les plus coûteuses servent à financer celles des plus démunis.
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Le secteur du funéraire s’est transformé dans les années 1990, avec la fin du monopole communal et l’ouverture à la concurrence.
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Depuis quelques années, une nouvelle reconfiguration est en cours, et la question du coût des obsèques et de leur prise en charge collective revient dans les débats.
Les obsèques coûtent cher : 4 000 euros en moyenne en 2026. En France, leur prix est régulièrement dénoncé, et les enquêtes d’associations de consommateurs alimentent l’idée d’un marché abusif. Pourtant, malgré cette médiatisation récurrente, les politiques publiques n’ont jamais véritablement cherché à encadrer le niveau des prix.
Ce paradoxe invite à déplacer le regard. Car le secteur funéraire ne constitue pas un marché comme les autres : il intervient dans un moment de forte vulnérabilité et mobilise des valeurs morales.
Il constitue ce que l’on appelle un « marché contesté », dont le fonctionnement est encadré par des outils de régulation publique qui arbitrent entre logiques économiques et exigences symboliques. Mais encore faut-il comprendre sur quoi porte cette régulation.
En réalité, le prix des obsèques n’est plus, aujourd’hui, défini comme un problème de « niveau de prix ». Il est désormais cadré comme un problème de transparence, dans un marché concurrentiel.
Faire payer les riches pour enterrer les pauvres
Dès la Révolution française, la question des obsèques devient un enjeu politique, notamment à travers le problème de l’inhumation des plus pauvres. La prise en charge des défunts est alors progressivement sortie du seul domaine religieux pour devenir une responsabilité publique.
À la fin du XVIIIᵉ siècle, un système original de régulation se met en place. Il repose sur un principe simple : organiser le marché funéraire de manière à garantir l’accès de tous à des obsèques. Pour cela, les prestations sont structurées en différentes classes tarifaires, permettant aux familles les plus aisées d’organiser des funérailles plus fastueuses. C’est le début de la « pompe », c’est-à-dire le faste du cérémonial qui accompagne les funérailles.
Les écarts sont alors très visibles. Émile Zola décrit dans Comment on meurt les convois les plus prestigieux, où « le corbillard est une voiture de première classe, empanachée de plumes, drapée de tentures à franges d’argent (…) le corbillard triomphal ». À l’inverse, les plus pauvres sont enterrés dans des conditions bien plus modestes : « Quatre planches mal rabotées, fournies gratuitement par l’administration, sur le certificat d’indigence. »
Cette régulation ne repose pas sur un seul acteur, mais sur une architecture institutionnelle. Les opérateurs funéraires organisent concrètement les obsèques pour l’ensemble de la population. Les fabriques religieuses encadrent encore une partie des rites et des pratiques. Les communes assurent la gestion des cimetières et deviennent progressivement centrales dans l’organisation du service. L’État, enfin, joue un rôle de régulateur en structurant les règles du secteur et en permettant des mécanismes de redistribution.
Mais loin d’être purement symboliques, ces différences de traitement ont une fonction économique et politique essentielle. Les recettes générées par les obsèques les plus coûteuses servent à financer celles des plus démunis. Les obsèques des 20 % les plus riches permettent ainsi de prendre en charge celles des 80 % les plus pauvres.
Ce système repose sur un paradoxe assumé : on encourage l’inégalité au nom de l’égalité. La « pompe » devient un instrument de redistribution. La marchandisation n’est pas rejetée, mais encadrée et mise au service d’un objectif de justice sociale. Dans ce cadre, le prix des obsèques ne constitue pas un problème public en tant que tel. Il est au contraire un levier d’action publique, permettant de garantir à chacun un accès à des funérailles dignes. La question centrale n’est pas celle du coût, mais celle de l’égalité devant la mort.
Au cours du XXᵉ siècle, l’organisation des obsèques se stabilise autour d’un cadre institutionnel durable. La loi de 1905 consacre le funéraire comme un service public communal, affirmant le principe d’une prise en charge collective des morts et, à ce titre, d’une forme d’égalité de tous face au service funéraire.
Dans ce cadre, le service extérieur des pompes funèbres relève des communes, qui en assurent la responsabilité tout en en déléguant très largement l’exercice à des opérateurs spécialisés, en particulier les Pompes funèbres générales (PFG). Ce système, fondé sur un monopole public dans ses principes, mais largement délégué dans sa mise en œuvre, structure le secteur pendant près d’un siècle. Il permet d’encadrer les pratiques funéraires, d’en homogénéiser l’organisation et de limiter les formes les plus visibles de concurrence.
Dans cet espace stabilisé, la question du prix des obsèques n’est pas constituée en problème public autonome. Elle reste intégrée à une organisation du service orientée vers un objectif central : garantir la continuité de la prise en charge des défunts et l’accès de tous aux obsèques.
La victoire du cadrage de la transparence
Ce modèle est profondément remis en cause dans les années 1990. La loi de 1993 ou loi Sueur, met fin au monopole communal et ouvre le secteur à la concurrence. Les opérateurs funéraires deviennent des acteurs d’un marché, en concurrence pour capter une clientèle.
Avec cette libéralisation, le problème du prix ne disparaît pas, mais il change de nature. Alors que les médias et les associations de consommateurs dénoncent des obsèques « trop chères », ce cadrage ne s’impose pas dans les politiques publiques.
Dès la fin des années 1980, un autre diagnostic s’affirme : celui d’un marché opaque, dans lequel les familles, fragilisées par le deuil, ne disposent pas des informations nécessaires pour comparer les offres. Le déséquilibre entre professionnels et usagers est ainsi requalifié : il n’est plus pensé comme économique, mais comme informationnel.
Ce déplacement est décisif : il structure l’ensemble des politiques publiques depuis trente ans. Plutôt que d’encadrer les prix, l’État cherche à organiser la transparence du marché.
Plusieurs dispositifs sont progressivement mis en place. En 1999, il devient obligatoire de fournir une documentation accessible aux familles et d’afficher les informations générales sur les prestations. En 2004 et en 2008, les contrats d’obsèques sont encadrés, les exigences en matière d’information, renforcées, et des devis types sont mis en place, qui permettent de comparer les prestations entre opérateurs.
Ces instruments poursuivent un même objectif : donner aux familles la possibilité de faire jouer la concurrence en rendant les prix lisibles et comparables. Autrement dit, l’action publique ne vise pas à faire baisser les prix, mais à améliorer les conditions dans lesquelles ils sont présentés. Le bon fonctionnement du marché est censé produire, à lui seul, une forme de régulation des prix.
La transparence, un compromis acceptable pour les acteurs du secteur
Ce cadrage de la transparence ne s’est pas imposé spontanément. Il est le produit d’un travail politique mené par certains acteurs, dans des arènes spécifiques.
Il est d’abord porté par des acteurs institutionnels et professionnels du secteur funéraire, ainsi que par certains responsables politiques investis de longue date sur ces questions, comme le sénateur Jean-Pierre Sueur. Pour ces acteurs, faire de la transparence le cœur du problème présente un avantage décisif : cela permet de corriger les déséquilibres du marché sans remettre en cause son fonctionnement ni intervenir directement sur les prix.
Ce cadrage s’impose principalement dans des arènes politiques discrètes et spécialisées où se fabriquent concrètement les politiques publiques. Dans ces espaces relativement fermés, les acteurs les mieux dotés en ressources institutionnelles et en expertise disposent d’un avantage décisif pour définir les termes du problème.
À l’inverse, le cadrage concurrent centré sur le niveau des prix, porté notamment par des associations de consommateurs, reste largement cantonné à des arènes médiatiques. S’il contribue à publiciser l’enjeu et à dénoncer des pratiques abusives, il peine à se traduire en dispositifs contraignants.
La transparence s’impose ainsi non seulement parce qu’elle repose sur un diagnostic partagé – la vulnérabilité des familles face aux professionnels – mais aussi parce qu’elle constitue un compromis acceptable pour les acteurs dominants du secteur.
Elle permet de réguler le marché sans en contester les fondements. C’est cette combinaison, du travail politique d’acteurs institutionnels et d’un accès différencié aux arènes de décision et compatibilité avec le fonctionnement du marché, qui explique que, depuis plus de trente ans, les politiques publiques portent sur la transparence plutôt que sur la fixation des prix.
Mais ce cadrage n’est pas sans contestation : depuis quelques années, des acteurs portant l’idée d’une « sécurité sociale de la mort », tentent de remettre au centre la question du coût des obsèques et de la justice sociale, ouvrant la voie à une redéfinition possible du problème.
Créer une « sécurité sociale de la mort » ?
En France, les ordonnances du 4 octobre 1945 ont institué à l’échelle nationale la couverture collective des risques individuels, avec la mise en place du régime général en 1946, qui a concrétisé la Sécurité sociale.
L’article 3 prévoyait alors de confier aux caisses primaires d’assurance la « gestion des risques maladie, maternité et décès ». Si plusieurs dispositifs de solidarité furent créés, couvrant progressivement un certain nombre de ces « risques » (maladie, famille, accidents du travail, retraite), aucun ne fut mis en place concernant les droits liés à la mort. Ce vide fut comblé par le secteur privé de l’assurance.
Fondé en 2021, et inspiré par les travaux du sociologue et économiste Bernard Friot – avec qui il collabore d’ailleurs –, le Collectif pour une Sécurité sociale de la mort développe un discours autour de la possibilité d’une extension de la Sécurité sociale afin de protéger les individus de leur naissance jusqu’à leur mort, en prenant en charge les obsèques de chacun. Puisque, en dernière analyse, ce sont les vivants qui payent.
Ce projet de Sécurité sociale de la mort se décompose en trois axes :
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pour les familles : le remboursement automatique des frais liés aux obsèques pour l’ensemble des décès du territoire et la mise en place d’un congé deuil (période de congé durant laquelle 100 % du salaire est conservé) ;
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pour les professionnels : le conventionnement des entreprises sous certains critères et un salaire lié à la qualification des agents directement payés par la Sécurité sociale ;
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pour la gouvernance : l’accès aux collèges funéraires pour les familles et professionnels afin de prendre conjointement les décisions concernant le secteur funéraire et ses évolutions.
Pour financer ces nouveaux droits, les porteurs de l’initiative proposent son financement par une cotisation du salaire brut à hauteur de 0,27 % qui permettrait de couvrir les 2,5 milliards d’euros de frais d’obsèques annuels en France (soit, en moyenne, 3 euros/décès).
Cette idée de sécurité sociale de la mort a su trouver au fil des mois des relais au sein de différentes arènes de légitimation. Outre un certain écho médiatique, le député LFI Hadrien Clouet a déposé, le 28 octobre 2025, une proposition de loi visant à instaurer une « sécurité sociale funéraire ».
Tenir compte de l’histoire du secteur funéraire
Cette proposition a le mérite de proposer un cadrage alternatif à celui de la transparence des prix. Renouant avec le principe de justice sociale hérité de la période révolutionnaire, elle permet de reposer la question du prix mais aussi celle de savoir à qui il revient de prendre en charge ce risque universel qu’est la mort : l’individu ou la collectivité ?
Pour autant, elle présente une limite importante. Elle apparaît en partie sourde à l’histoire du secteur funéraire, marquée par une implication ancienne et durable des acteurs privés.
Loin d’un service public initial qui aurait ensuite été privatisé, le secteur funéraire s’est construit dans une relation étroite entre autorités publiques et opérateurs privés, les premières ayant longtemps délégué l’organisation concrète des obsèques.
Dans ce contexte, la perspective d’une démarchandisation de la mort suppose non seulement de nouveaux instruments de financement, mais aussi une reconfiguration profonde des équilibres institutionnels anciens, ce qui contribue à expliquer les difficultés de ce cadrage à s’imposer.
Cette difficulté tient notamment à son caractère profondément transformateur. Là où le cadrage de la transparence s’inscrit dans la continuité du marché, celui de la Sécurité sociale de la mort implique une reconfiguration des rapports entre État, marché et solidarité. Il en résulte une asymétrie forte entre les cadrages en présence. Le cadrage de la transparence, compatible avec l’ordre existant, s’est imposé durablement dans l’action publique.
Le cadrage de la justice sociale, lui, reste porté par des acteurs moins institutionnalisés comme les associations de consommateurs, et dépend encore de leur capacité à transformer une critique du marché en instruments politiques.
Néanmoins, le départ de Jean-Pierre Sueur, grand artisan de la transparence des prix, ouvre de nouveaux horizons pour les autres politiciens qui souhaiteraient se saisir des questions relatives au funéraire.
Cette reconfiguration constitue une occasion de déplacer les débats ayant trait au funéraire d’un référentiel purement technique vers un référentiel plus politique : la question du coût des obsèques et de leur prise en charge collective, largement éludée par le cadrage de la transparence, revient aujourd’hui sur le devant de la scène.
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Damien Charabidzé a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du CNRS, de l’Union du Pôle Funéraire Public et de l’Université de Lille. Aucun de ces acteurs n’a participé à la rédaction ou à la relecture de ces articles et ne tire profit de cet article.
Alèxe Duvaut et Pierre Mirambet ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Qui doit payer les morts ? Une histoire politique du prix des obsèques – https://theconversation.com/qui-doit-payer-les-morts-une-histoire-politique-du-prix-des-obseques-278246
