Source: The Conversation – in French – By François-Michel Le Tourneau, Géographe, directeur de recherche au CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L’ESSENTIEL
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Le durcissement de la réponse pénale pour contrer la montée du narcotrafic est-il vraiment efficace ? Étude de cas au Brésil et en France.
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Engager les forces de police dans une logique d’affrontement peut couper celles-ci d’une partie de la population, pourtant indispensable pour démanteler les réseaux.
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Les marchés illégaux reposent sur des organisations capables de se reconstituer en permanence. Il faut donc se demander pourquoi la demande de stupéfiants est si importante dans nos sociétés.
Depuis plusieurs années, monte en France un discours sur la répression du narcotrafic, souvent qualifiée de « guerre », justifiant des mesures exceptionnelles et un durcissement de la réponse pénale pour contrer la montée de la violence, la puissance financière et la capacité de corruption et de nuisance des réseaux criminels.
De fait, la situation est grave. Les records historiques de saisies de cocaïne s’enchaînent en France (53,5 tonnes en 2024, 81 tonnes en 2025) et la disponibilité du produit reste extrêmement élevée. Ports, chaînes logistiques commerciales, et leurs personnels, apparaissent de plus en plus exposés à la corruption, à l’intimidation et, dans certains cas, à la violence.
Le raisonnement qui consiste à répondre par toujours plus de répression repose sur au moins trois présupposés :
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Une représentation très binaire du marché des drogues, où l’on distingue, d’un côté, des trafiquants violents et, de l’autre, une société qui en serait simplement victime.
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Une association presque mécanique entre narcotrafic et violence.
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L’idée que les sanctions ont un effet dissuasif ou inhibiteur proportionnel à leur force.
Ces présupposés peuvent être nuancés :
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La consommation de drogues provient de consommateurs insérés dans toutes les couches de la société, y compris dans les classes moyennes et supérieures. Elle ne peut donc pas être comprise uniquement comme le résultat de l’emprise de trafiquants sur des individus captifs.
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Concernant la violence, les quantités de cocaïne saisies au Havre sont considérables, mais le niveau de violence (qui existe) reste bien inférieur à celui de Marseille, ce qui montre que le volume d’un marché ne détermine pas automatiquement le volume des exactions.
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Nos travaux respectifs, basés sur des recherches de longue durée au Brésil et en France sur les marchés illégaux et les organisations criminelles, amènent à un constat commun qui nuance le troisième présupposé : les marchés illégaux ne résistent pas à la répression simplement parce qu’elle est insuffisante, mais aussi parce qu’ils reposent sur des formes d’organisation économique et des formes sociales spécifiques qui incluent une capacité à s’adapter à la répression.
Au Brésil, l’échec de la guerre contre le trafic de drogue
Le Brésil est en guerre contre le trafic de drogue depuis les années 1980. Sa population carcérale est passée de moins de 100 000 personnes à la fin des années 1980 à près d’un million aujourd’hui, accompagnant une période de très forte violence homicide, alimentée par les conflits entre groupes criminels, mais également par une létalité policière exceptionnellement élevée. Face à des organisations criminelles dont la puissance augmentait, l’État brésilien a cherché à frapper de plus en plus fort leurs dirigeants en créant des établissements et des régimes de détention de très haute sécurité afin de les isoler et de réduire leur capacité de commandement.
Si une répression extrêmement forte suffisait à faire disparaître le narcotrafic, le Brésil devrait donc être débarrassé de ce problème. Au contraire, on y observe que les marchés illégaux restent extrêmement puissants et que certaines organisations criminelles ont désormais acquis une implantation territoriale et économique qui dépasse largement le seul commerce des drogues. Par exemple, le Primeiro Comando da Capital (PCC), né dans les prisons de São Paulo, s’est progressivement inséré dans une chaîne transnationale reliant producteurs sud-américains, intermédiaires criminels, mafias européennes et marchés de consommation, fonctionnant moins comme un cartel que comme une sorte de plateforme capable d’organiser transactions, garanties, financement et logistique.
Si la violence homicide a fortement diminué dans plusieurs régions du Brésil au cours des dernières années, il est difficile d’attribuer cette évolution à la seule répression. La stabilisation des rapports de force entre groupes criminels, la diminution de certaines guerres territoriales et la consolidation de formes internes de régulation ont aussi joué un rôle fondamental.
Ces constatations ne prouvent pas que la répression serait inutile en elle-même. Une société doit poursuivre les auteurs d’homicides, démanteler les réseaux violents, saisir leurs avoirs et protéger ceux qui en sont victimes. La France fait cela, sur de nombreux plans, beaucoup mieux que le Brésil. La question est de savoir si ces instruments peuvent, à eux seuls, résoudre les problèmes sociaux, économiques et politiques qui permettent aux marchés criminels de se reproduire.
Des systèmes criminels très résilients
En premier lieu, les profits du trafic sont astronomiques et son économie est florissante, car il existe donc une demande solvable et stable, issue d’une partie non négligeable des sociétés concernées, pour des produits dont le prix final est sans commune mesure avec leur coût de production. Le trafic offre en conséquence d’innombrables possibilités d’emploi et de service, dont le degré d’implication dans le « crime » varie énormément. Vendre de la drogue est une chose. Transporter les produits, fournir une information, louer un véhicule ou un appartement, transférer de l’argent, recycler des profits ou mettre en relation des acteurs en sont d’autres. L’ensemble de ces opérations ne se réalise pas sous le contrôle vertical d’organisations criminelles centralisées. Nombre d’acteurs vendent plutôt des services précis et restent indépendants. Cela rend l’ensemble extrêmement flexible. Une arrestation ne détruit pas l’ensemble de la chaîne.
Les travaux menés sur l’orpaillage clandestin en Guyane française permettent d’observer un phénomène assez comparable. L’État y déploie depuis longtemps des moyens militaires, policiers et administratifs considérables pour détruire les sites clandestins et interrompre leurs approvisionnements. Pourtant, le « système garimpeiro » s’est montré particulièrement résilient, notamment parce qu’il ne constitue pas une organisation pyramidale qu’il suffirait de décapiter, mais un univers économique et social beaucoup plus diffus, composé de patrons de chantiers, d’ouvriers, de logisticiens, de commerçants, de transporteurs et d’intermédiaires. Lorsque l’État détruit un chantier, intercepte un convoi ou arrête certains participants, de nouveaux entrepreneurs surgissent pour occuper les niches de marché laissées vacantes. Bien que, sous une forte pression et contenu, le système réussit donc à se maintenir.
Le parallèle entre les deux situations est que lorsqu’une activité est extrêmement rentable et que son organisation repose sur de nombreux acteurs remplaçables, la destruction d’une infrastructure ou l’arrestation d’une personne peut représenter un succès policier sans produire nécessairement un effet durable. Face à des perspectives professionnelles considérées comme très peu rémunératrices, certaines activités illégales semblent préférables, même lorsqu’elles exposent à la prison, à la violence ou, moins souvent que l’on pense, à la mort.
On arrive ici à un paradoxe de la politique répressive. Une partie du profit tiré des activités clandestines vient du risque qu’il y a à les exercer. Une augmentation de ces risques peut donc être intégrée dans le fonctionnement économique du marché. Plus de répression augmente les coûts, mais aussi les marges de profit. Et lorsqu’une position économique existe et qu’elle est très rentable, quelqu’un finit généralement par l’occuper.
Les prisons, principaux espaces de recrutement
Mais il faut revenir au Brésil pour voir deux autres effets qui méritent attention.
Le premier concerne la prison. Les prisons de haute sécurité n’ont pas empêché l’expansion des grandes organisations criminelles contemporaines. Au contraire : la prison est aujourd’hui l’un des principaux espaces de recrutement, de socialisation et d’organisation de groupes comme le PCC.
C’est pourquoi les politiques de dispersion ou de concentration des détenus doivent être pensées avec prudence. Au Brésil, la circulation de prisonniers entre établissements et régions a parfois facilité les contacts et les alliances criminelles. La prison ne doit donc pas être pensée uniquement comme un lieu où l’on neutralise le crime. Elle est aussi un espace social qui produit des organisations nouvelles. Comme l’expansion de l’incarcération au Brésil a produit environ cinq millions d’anciens détenus depuis 1995, auxquels on peut ajouter trois personnes par famille, environ 10 % de la population est aujourd’hui en contact direct avec le monde carcéral, donnant une idée de son influence globale.
La confiance de la population dans la police, un facteur clé
Le second effet concerne la relation entre police et population. Au Brésil, la représentation de la sécurité publique comme une guerre repose sur l’opposition entre deux catégories morales : les « travailleurs » et les « bandits », la police devant protéger les premiers et punir les seconds.
Or, lorsque les modes d’intervention sont surtout fondés sur l’affrontement, la force publique peut finir par être perçue, dans certains quartiers, non comme un arbitre, mais comme un des acteurs armés en lutte sur le territoire. Cependant, si la population ne fait plus confiance à la police, elle collabore moins avec elle. Témoignages, informations et connaissance quotidienne des territoires, des ressources fondamentales pour le travail policier, deviennent plus difficiles à obtenir. À l’inverse, les garimpeiros brésiliens installés en Guyane française n’hésitent pas à dénoncer à la police française des crimes qui dépassent un certain niveau, justement parce qu’ils la considèrent comme un acteur impartial et non comme une autre faction.
Toute comparaison a ses limites. Les niveaux de violence au Brésil et en France sont très différents, les inégalités sociales également, et le comportement, la formation et les institutions des forces de sécurité dans les deux pays ont peu à voir.
Les enseignements de la comparaison France-Brésil
Si le Brésil n’est pas nécessairement le futur de la France, il permet de tirer des enseignements :
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L’augmentation des peines et de l’incarcération peut produire des résultats ponctuels importants sans générer nécessairement d’effet structurel sur le marché.
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Positionner les forces de sécurité dans une « guerre » peut les amener à se couper d’une partie de la population.
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La vision binaire trafiquants/victimes cache toute une économie de services située dans des zones grises entre activités légales et illégales.
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La force du système criminel réside dans la puissance financière du marché et la capacité de celui-ci à distribuer les tâches à des acteurs remplaçables.
Finalement, mettre en avant une répression toujours plus forte peut aussi permettre aux sociétés concernées d’éviter les questions les plus inconfortables : pourquoi la demande de produits stupéfiants demeure-t-elle si importante, quels usages sociaux ou souffrances révèle-t-elle, et sur quels fondements distingue-t-on certains produits licites d’autres, pourtant parfois comparables dans leurs effets, comme illicites ?
Une réponse plus cohérente supposerait donc de compléter la sanction des violences et des organisations criminelles par des politiques de santé publique, de prévention et, selon les produits, d’une plus forte régulation des marchés.
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François-Michel Le Tourneau a reçu des financements de l’ANR, la FAPESP et d’administrations françaises pour le support de projets de recherche sur l’orpaillage illégal ou la coopération scientifique France/Brésil.
Gabriel Feltran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Pourquoi le narcotrafic résiste si bien à la répression policière ? Ce que l’expérience brésilienne peut enseigner à la France – https://theconversation.com/pourquoi-le-narcotrafic-resiste-si-bien-a-la-repression-policiere-ce-que-lexperience-bresilienne-peut-enseigner-a-la-france-291853
