Source: The Conversation – in French – By Julie Metta, Chercheuse en économie, Université Savoie Mont Blanc

L’ESSENTIEL
-
Les petits gestes individuels ont peu d’effets contre la pollution plastique.
-
Les incitations financières également semble-t-il, comme le montrent des expériences réalisées dans divers endroits du monde.
-
Seules des législations paraissent efficaces, à l’instar de ce qui a été fait, par exemple, au Rwanda.
Saviez-vous que depuis le 1er juillet 2021, en France, à la suite de la loi Anti-gaspillage et économie circulaire (Agec), il est obligatoire de proposer une réduction sur l’achat de votre café (ou toute autre boisson) à emporter à condition que vous apportiez votre propre tasse ?
Ce genre de proposition visant à diminuer l’utilisation de plastique peut sembler idéale sur le papier. Mais dans les faits, ce genre de coup de pouce ou « nudge » ne fonctionne pas toujours comme on peut l’espérer.
QU’EST-CE QU’UN NUDGE ?
- Un nudge (ou « coup de pouce ») est une modification de l’environnement de choix visant à orienter les comportements sans rien interdire ni offrir de compensation financière. Ce concept a émergé de l’économie comportementale notamment grâce aux travaux de l’économiste Richard Thaler et du juriste Cass Sunstein.
- Appliqués à l’économie circulaire, les nudges s’avèrent peu efficaces, car ils ne s’attaquent pas aux barrières structurelles et peuvent provoquer un effet rebond : accomplir un geste vertueux grâce à un nudge donne souvent bonne conscience, mais peut inciter à consommer davantage par ailleurs, comme le montrent des études réalisées précédement, comme à Londres.
(Sources : Richard Thaler et Gauri Chandra.)
C’est ce que nous avons pu constater dans une étude sur l’utilisation de différents types de tasses à café (tasses jetables et tasses réutilisables) dans 223 cafés appartenant à six grandes chaînes internationales à Hongkong (de début 2018 et fin 2019). Nous voulions voir si les stratégies d’incitations financières visant à offrir un léger rabais aux consommateurs qui amènent leur propre tasse fonctionnaient.
Expérience à Hongkong
Nos données collectées ont montré que les réductions proposées ne parvenaient pas à infléchir les comportements dans le sens espéré. Concrètement, près de 80 % des points de vente proposaient un rabais pour les clients apportant leur propre tasse (en moyenne un peu moins de 3 HKD, soit 0,40 euro, environ 13 % du prix d’un café allongé), mais ce dispositif n’a été associé à aucune augmentation statistiquement significative de la part de clients utilisant une tasse réutilisable. Au contraire, nous avons même observé une légère baisse de la proportion de tasses réutilisables dans les cafés offrant un rabais par rapport à ceux qui n’en offraient pas.
De même, 37 % des enseignes affichaient une communication explicite sur l’existence du rabais (affiche, logo, message au comptoir), et cet affichage, pourtant pensé comme un nudge, n’a pas augmenté l’usage de tasses réutilisables.
Certains cafés proposaient également aux clients consommant sur place de boire leur café dans une tasse en porcelaine plutôt que dans une tasse jetable. Ce type d’affichage n’a pas non plus eu d’effet sur eux.
Au contraire, un effet d’exclusion est apparu : dans les enseignes où un rabais est mis en avant, les clients qui n’y avaient pas droit (parce qu’ils n’avaient pas apporté leur tasse) se tournaient plus souvent vers une tasse jetable plutôt que vers une tasse réutilisable fournie sur place, comme si le fait de voir d’autres consommateurs « récompensés » rendait leur propre geste moins valorisé ou plus coûteux à fournir.
Une réalité qui se vérifie à travers le monde
Ce retour de terrain est-il propre à Hongkong ? Pas nécessairement. On peut déjà rappeler que ce territoire est un carrefour mondial où résident de nombreuses nationalités. Il y avait par exemple plus de 20 000 Français résidents l’année de l’étude.
De plus, notre étude se situe dans la lignée de divers travaux pointant les mêmes réalités à travers le monde. Au Royaume-Uni et au Brésil ainsi qu’au Canada, des travaux ont montré que les nudges informatifs et les incitations financières douces n’encourageaient pas les consommateurs à abandonner les emballages jetables et à passer aux réutilisables. L’habitude et la recherche de commodité prenant systématiquement le dessus à moins d’appliquer des pénalités financières strictes ou des réglementations contraignantes.
Tous ces travaux permettent de constater que les incitations financières mineures et les nudges s’avèrent largement insuffisantes pour contrer l’ancrage profond des habitudes liées au plastique, se révélant parfois même contre-productives face à la résistance des consommateurs. À Hongkong comme ailleurs, les réductions et les affiches ne parviennent pas à compenser le coût logistique et l’ancrage des habitudes de consommation jetable. En somme, le bénéfice monétaire est « évincé » par les habitudes des consommateurs et des enseignes.
L’action publique plutôt que l’incitation individuelle
Ces travaux permettent en creux de pointer une autre réalité : seule une transition vers des politiques contraignantes, telles que des interdictions strictes ou des taxes dissuasives, permet d’obtenir des résultats environnementaux significatifs et durables là où les approches comportementales volontaires échouent.
C’est avec cette réalité en tête que, en 2019, la directive plastique fut mise en place par l’Union européenne. En France, elle s’est traduite en 2021 par l’interdiction à la vente de dix produits plastiques à usage unique tels que les cotons-tiges, les couverts (fourchettes, couteaux, cuillères, baguettes), les assiettes, les pailles, les bâtonnets mélangeurs pour boissons, les tiges pour ballons, les récipients et gobelets alimentaires en polystyrène expansé, et les plastiques oxo‑dégradables.
Au‑delà de l’Union européenne, d’autres interdictions ambitieuses montrent qu’un encadrement réglementaire peut réellement réduire la pollution plastique : le Rwanda a, ainsi, banni les sacs plastiques dès 2008, avec une application rigoureuse qui a fortement diminué la présence de sacs dans l’environnement, tandis que la Californie a instauré un ensemble de restrictions sur les sacs et certains articles à usage unique, contribuant à la baisse des déchets plastiques locaux.
En Europe comme ailleurs, cependant, ces politiques peuvent se heurter au poids des lobbys du plastique, qui tâchent désormais de communiquer auprès du grand public pour redorer le blason des emballages plastiques, avec par exemple la campagne Too Much début 2026.
Lancée par Polyvia, syndicat des industriels de la plasturgie Polyvia, cette campagne utilisait des visuels montrant des objets du quotidien sans leur protection plastique pour illustrer un chaos potentiel (nourriture périmée, objets cassés). Elle visait à convaincre le consommateur que le problème n’est pas le matériau (le plastique), mais uniquement sa fin de vie (le déchet), évitant ainsi de parler de la réduction de la production à la source. Il est pourtant important de rappeler que le plastique a été reconnu comme polluant affectant et la santé et le bien-être humain.
![]()
Julie Metta a reçu des financements de la commission européenne, sous le project DECEP (Marie Skłodowska-Curie Actions (MSCA): 101211786) et Julie fait part du project ANR PRICK (ANR-24-CE53-1368). L’idée du sondage et de l’étude fut développée en collaboration avec Dana Winograd de PlasticFreeSeas.
– ref. Les gestes individuels peuvent-ils quelque chose pour lutter contre la pollution plastique ? – https://theconversation.com/les-gestes-individuels-peuvent-ils-quelque-chose-pour-lutter-contre-la-pollution-plastique-292314
