Pourquoi nous avons de plus en plus de mal à lire des textes longs – et comment entretenir cette capacité

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Bernard, Maître de conférences en neuropsychologie, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • La dernière enquête internationale PISA a révélé une baisse du niveau en lecture, en particulier des textes longs.

  • Outre des capacités d’attention, la lecture dite « profonde » dépend de l’écho que le texte suscite en chacun.

  • Quelles conditions préserver pour que la lecture reste un moyen de se construire et de donner forme à son expérience ?


Les jeunes de 15 ans comprendraient moins bien les textes qu’ils lisent qu’il y a quelques années. Et la baisse de leurs performances serait particulièrement marquée lorsque les textes sont longs. C’est l’un des constats de la dernière édition de l’enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), menée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Parmi les causes régulièrement invoquées pour expliquer cette dynamique négative figure la captation de notre attention par certains dispositifs numériques, dont les mécanismes seraient conçus pour maximiser notre engagement. Ce phénomène s’ajouterait à un mouvement plus ancien d’accélération de nos sociétés décrit par le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa.

Notre rapport au temps et à l’information serait ainsi devenu de moins en moins compatible avec la lecture prolongée : notre capacité à nous engager dans ce que Maryanne Wolf, professeure émérite en éducation à l’UCLA, appelle la « lecture profonde » se serait progressivement érodée, nous faisant peut-être glisser vers cette « civilisation du poisson rouge » décrite par le dirigeant de presse Bruno Patino.

Mais parler de « lecture profonde » peut être trompeur. Il ne s’agit pas d’une capacité cognitive unique que nous posséderions plus ou moins. Lire longuement un texte en cherchant à le comprendre mobilise au contraire un ensemble de processus qui doivent fonctionner de concert.

Lire pour construire du sens

Pour Maryanne Wolf, la lecture profonde désigne précisément cet ensemble de processus qui permettent d’aller au-delà du décodage et de la compréhension littérale d’un texte : mobiliser ses connaissances antérieures, produire des inférences (c’est-à-dire activer des informations qui ne sont pas exprimées de façon explicite) et des analogies, adopter éventuellement le point de vue d’autrui, mais aussi analyser et évaluer de façon critique ce que l’on vient de lire.

Au-delà de la dimension cognitive, cette lecture peut aussi être envisagée du point de vue de l’expérience des lecteurs. Les travaux de l’anthropologue Michèle Petit montrent combien lire peut constituer une manière de donner forme à son expérience, de construire du sens et de se construire soi-même.

Maryanne Wolf en a elle-même fait l’expérience. Dans Lecteur, reste avec nous !, elle raconte combien il lui est devenu difficile de retrouver la disponibilité nécessaire pour lire intégralement un roman exigeant qu’elle avait autrefois aimé. Accaparée par ses activités et par un environnement favorisant des lectures plus rapides et fragmentées, elle constate que sa manière de lire s’est elle-même transformée.

Son témoignage pose une question essentielle : de quoi avons-nous besoin pour entretenir notre capacité à entrer dans une lecture profonde et surtout à nous y maintenir ?

Des ressources cognitives

Plusieurs études consacrées aux difficultés d’attention apportent des éléments de réponse. En 2013, Amanda Miller et ses collègues ont montré que des enfants âgés de 9 ans à 10 ans présentant un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) se rappelaient moins d’idées centrales d’un texte de 263 mots que des enfants du même âge sans TDAH.

Selon les auteurs, maintenir leur attention pendant la lecture pourrait mobiliser chez ces enfants davantage de ressources, qui ne seraient alors plus disponibles pour relier entre elles les idées centrales et construire une représentation cohérente du texte.

La même année, Pnina Stern et Lilach Shalev ont également mis en évidence, chez des adolescents avec et sans TDAH, une association entre leurs performances à une tâche d’attention soutenue et leur compréhension de textes. Ces travaux rappellent ainsi combien l’attention soutenue constitue l’une des conditions de la lecture profonde. Lire un texte long suppose de maintenir suffisamment longtemps son attention pour relier progressivement les informations et construire une représentation cohérente de ce qu’on lit.

Une question d’intérêt porté au texte

Mais notre capacité à rester attentif à un texte ne dépend pas seulement des ressources cognitives dont nous disposons. Elle dépend aussi de l’intérêt que nous lui portons. C’est ce qu’illustre une étude de Sabine Krawietz et de ses collègues publiée en 2012.

Des adultes jeunes et âgés devaient lire les cinq premiers chapitres de Guerre et Paix de Tolstoï, tandis que les chercheurs évaluaient la fréquence avec laquelle leur esprit s’éloignait du texte. Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, les participants les plus âgés, malgré une mémoire de travail moins performante, présentaient moins de vagabondage de la pensée que les plus jeunes. Mais ils trouvaient également le texte plus intéressant.

Lorsque les chercheurs contrôlaient statistiquement cet intérêt, la différence de vagabondage entre les deux groupes d’âge disparaissait. L’intérêt porté au texte semble donc contribuer à expliquer pourquoi les lecteurs âgés parvenaient davantage à y maintenir leur attention.

L’intérêt apparaît ainsi comme l’un des facteurs susceptibles de favoriser le maintien de l’attention pendant la lecture. Mais il ne résume probablement pas à lui seul ce qui nous conduit à nous y engager. Comme le suggèrent les travaux de Michèle Petit, une lecture peut aussi prendre sens par ce qu’elle permet aux lecteurs d’élaborer de leur propre expérience.

Plus largement, l’enjeu que représente un texte dépend de la situation dans laquelle nous le rencontrons : nous pouvons lire pour comprendre une question qui nous préoccupe, acquérir des connaissances dont nous avons besoin, préparer un travail ou entrer dans un univers qui nous importe.

Se soustraire aux sollicitations concurrentes

Encore faut-il que les conditions de lecture permettent de maintenir cet engagement. Le support lui-même peut y contribuer. Les études comparant la lecture sur papier et sur écran mettent notamment en évidence un avantage du papier pour la compréhension des textes documentaires. Sa matérialité fournit par ailleurs des repères spatiaux et sensorimoteurs qui peuvent aider les lecteurs à situer et à ordonner les informations au fil de la lecture. Le papier semble ainsi offrir des conditions particulièrement favorables à une lecture attentive et approfondie, sans que celle-ci soit pour autant impossible sur écran.

Disposer d’un temps suffisamment long et pouvoir se soustraire momentanément aux sollicitations concurrentes constituent d’autres conditions susceptibles de favoriser une lecture prolongée. L’enjeu n’est donc pas simplement d’inciter à lire plus longtemps, mais de préserver des situations dans lesquelles une attention prolongée peut effectivement être mobilisée et dans lesquelles nous avons suffisamment de raisons de la mobiliser.

Entretenir notre capacité à lire des textes longs suppose ainsi de considérer à la fois les ressources attentionnelles du lecteur, les raisons qu’il a de les mobiliser et les conditions qui rendent cette mobilisation possible. Pour éviter d’entrer ou de demeurer dans une « civilisation du poisson rouge », il s’agit alors moins de nous contraindre à rester attentifs que de continuer à créer des situations dans lesquelles lire longuement mérite notre attention.

The Conversation

Frédéric Bernard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi nous avons de plus en plus de mal à lire des textes longs – et comment entretenir cette capacité – https://theconversation.com/pourquoi-nous-avons-de-plus-en-plus-de-mal-a-lire-des-textes-longs-et-comment-entretenir-cette-capacite-293870