Qu’est-ce qu’une forêt ? Pourquoi cette question est bien plus complexe qu’il n’y paraît

Source: The Conversation – in French – By Thierry Gauquelin, Professeur émérite, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)

Forêt d’_Abies pinsapo_ et de pins d’Alep, Sierra de Los Nieves, Andalousie (Espagne). Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Il existe au moins 1 000 définitions du mot « forêt ».

  • Définir ce qu’est une forêt demeure très important. Cela permet de savoir ce que l’on promeut exactement sur le plan économique, écologique ou climatique.

  • Pour un écologue, une plantation d’arbres qui sont tous de la même espèce et de la même taille ne peut être une forêt.


Qu’est-ce qu’une forêt ? De prime abord, cette question paraît relativement simple. Un enfant pourrait y répondre. Il n’est, de fait, pas très difficile de décrire une forêt. Lorsqu’il s’agit de la définir cependant, de nombreuses versions peuvent s’affronter. En 2006, une publication scientifique recensait même 1 000 définitions.

Quand on regarde du côté de l’étymologie de « forêt », on constate qu’au fil des siècles celle-ci a pu être définie par son étendue, par la taille des arbres ou encore par le fait qu’elle appartienne au pouvoir royal.

Cette question de savoir ce qu’est une forêt n’est pas, cependant, qu’une querelle de linguistes. Elle a des conséquences concrètes : un endroit considéré comme une forêt pourra, par exemple, bénéficier des lois et des aides qui protègent les forêts. Des intérêts économiques, écologiques et climatiques surviennent ainsi vite derrière cet enjeu de la définition.

Mais alors qu’est-ce qu’une forêt ?

La définition des écologues

Pour l’écologue, la définition est assez simple. C’est un écosystème, structuré par une strate arborée – donc, avec des arbres – qui montre un haut degré de complexité en relation avec l’importante biodiversité qu’il abrite. Aujourd’hui, 80 % de la biodiversité terrestre se trouve dans les forêts.

La forêt est ainsi le siège d’échanges de matière et d’énergie et de relations intenses presque infinies entre vivant et non-vivant, et au sein du vivant lui-même dont tous les acteurs sont interdépendants.

Sans le geai qui dissémine les glands, par exemple, la régénération de la forêt de chênes serait limitée. Sans les champignons mycorhiziens en symbiose avec les racines des arbres, il y aurait moins, voire pas du tout, de prélèvements d’eau du sol et d’éléments minéraux indispensables à la vie des arbres.

Sans les champignons et les coléoptères saproxyliques, il n’y aurait pas non plus de dégradation du bois mort tombé au sol et pas de recyclage de toute cette matière organique participant à la fertilité du sol. Les relations entre le sol – où la grande majorité de la biodiversité se trouve – et la végétation sont ainsi particulièrement exacerbées en forêt.

Champignons saroxyliques colonisant un bois mort en forêt de Sainte Baume
Champignons saproxyliques colonisant le bois mort au sol en forêt de Sainte-Baume (Var/Bouches-du-Rhône).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Ce n’est certes pas l’apanage des forêts de montrer un tel niveau de complexité ; beaucoup d’écosystèmes sont aussi complexes. Mais le simple fait d’abriter des arbres confère déjà aux forêts une structure diversifiée, liée à la stratification de l’espace. Ainsi, la lumière, l’ombre, l’humidité, la chaleur sont réparties différemment d’un point à l’autre, verticalement, horizontalement et temporellement.

On peut donc trouver dans une même forêt des plantes sciaphiles, celles qui supportent l’ombre des arbres, ou des plantes dites vernales, comme les scilles lis-jacinthes (Scilla lilio-hyacinthus), qui fleurissent dans les hêtraies au printemps avant que les feuilles des arbres ne viennent obscurcir le ciel et qui ne vont ensuite subsister l’été que sous forme de bulbes cachés dans le sol.

Hêtraie, forêt d’Auberive, Haute-Marne
Hêtraie, forêt d’Auberive, Haute-Marne.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Forêt ou plantation ?

Pour comprendre ce qu’est et ce que n’est pas une forêt, le botaniste Francis Hallé nous avertit également :

« Ne prenons plus les plantations d’arbres pour des forêts. »

Dans les plantations d’arbres, et particulièrement dans les plantations monospécifiques, la biodiversité très réduite limite la complexité des échanges inhérente aux forêts. La structure est particulièrement simplifiée, avec une seule strate constituée d’arbres du même âge, soit des arbres qui font tous la même taille. Il ne s’agit donc plus d’une forêt au sens écologique du terme. Ces plantations sont plus des champs d’arbres que des écosystèmes forestiers.

Plantation de pins maritimes dans les landes de Gascogne
Plantation de pins maritimes dans les landes de Gascogne.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Elles sont aussi moins résilientes et souvent plus sensibles aux incendies que des forêts diversifiées et ne peuvent assurer les mêmes fonctions écologiques que les forêts (qualité de l’air et de l’eau, régulation du climat, protection des sols, préservation de la biodiversité) qu’elles ont parfois remplacées.

Plantation d’Eucalyptus ayant remplacé une forêt de Chênes liège au Maroc
Plantation d’eucalyptus ayant remplacé une forêt de chênes liège au Maroc.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Entre ces deux extrêmes on peut parfois trouver des situations intermédiaires. Dans la « forêt » des Landes, la diversification des essences introduites en lisière ou au sein des peuplements de pin maritime avec, par exemple, des chênes, des arbousiers, et une gestion s’inspirant de la sylviculture mélangée à couvert continu pourraient progressivement nous permettre de qualifier ces plantations de forêt.

Une définition administrative

Cependant, la définition administrative ne fait pas pour sa part cette différence entre forêt et plantation. C’est une définition statique et froide, celle qui permet les statistiques de l’Inventaire forestier national ou, au niveau mondial, de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Ces définitions ont émergé, car il faut bien s’entendre sur une définition malgré la diversité très grande des forêts et de la manière dont elles sont perçues.

À l’évidence, la présence d’arbres est un prérequis. Mais, du coup, si l’arbre est évidemment indispensable à une forêt, encore faut-il, d’une part, que cet arbre soit d’une taille minimale et, d’autre part, qu’il soit surtout représenté dans cette forêt avec une densité, un recouvrement minimal. Un seul très vieux et très beau chêne au milieu d’une prairie, ce n’est évidemment pas une forêt.

De même, il est impossible de nommer « forêt » un peuplement assez dense de petits arbustes. Ce n’est qu’une forêt en devenir. Il faut donc mettre des limites quand la nature, où tout est gradient, n’en a pas mis.

La Communauté européenne et la FAO se sont ainsi entendues, dès les années 2000, sur une définition qui étonne nombre de ceux qui la découvrent, tant elle est, tout du moins pour les Occidentaux que nous sommes, éloignée de la perception que l’on peut avoir de la forêt. La voici :

« Une forêt est une terre ayant un couvert arboré (ou une densité de peuplement équivalente) supérieur à 10 % et une superficie supérieure à 0,5 hectare. Les arbres doivent pouvoir atteindre une hauteur minimale de 5 mètres à maturité in situ. »

Lorsqu’on lit cette définition, c’est surtout cette densité du couvert arboré, seulement supérieure à 10 %, qui interroge. La densité correspond ici à la projection au sol de la couronne des arbres. Donc 10 %, c’est suffisant pour définir une forêt. On est loin de la forêt sombre et dense dans laquelle s’aventure le Petit Chaperon rouge ou encore de la forêt tropicale sur la canopée de laquelle s’asseyait le radeau des cimes.

Mais c’est ainsi et, à la réflexion, cela permet d’intégrer un tas de formations végétales arborées dans lequel l’arbre joue un rôle majeur sans pour autant occuper tout l’espace. C’est le cas d’un certain nombre de forêts du bassin méditerranéen, qui, soit parce que le climat ne le permet pas, soit parce que l’humain en a décidé autrement, ne présentent qu’une densité d’arbres assez faible, laissant des plages de sol nu importantes, propices à l’épanouissement de plantes de lumière.

Forêt ou steppe arborée d’Arganiers (Souss Marocain)
Forêt ou steppe arborée d’arganiers (Souss marocain).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Concernant la hauteur minimale des arbres mentionnées, c’est-à-dire cinq mètres, c’est plus évident : c’est déjà une hauteur raisonnable, presque un immeuble de deux  étages. Mais cela reste modeste en comparaison des cathédrales végétales de 40 à 100 mètres de haut que l’on peut apercevoir en Amérique du Nord avec les séquoias ou bien en Asie du Sud-Est avec les diptérocarpacées.




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Forêt de Sequoiadendron giganteum (Sequoia Park, Californie)
Forêt de Sequoiadendron giganteum (Sequoia Park, Californie).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Une forêt, des forêts

De fait, sur tous les continents, la diversité des forêts est immense. Il n’y a, en réalité, pas une forêt, mais des forêts qui se distinguent par leur structure, leur biodiversité, leur histoire et leur dynamique et, enfin, leur fonctionnement, ces quatre piliers indissociables et interconnectés qui caractérisent chaque écosystème forestier.

Leur structure est en effet très variable et notamment leur structure verticale. Si la stratification – l’organisation des différentes strates herbacées, arbustives, arborées – peut être très complexe, certaines forêts ne présentent qu’une seule strate arborée, comme les mangroves.

C’est aussi le type d’arbre qui peut être variable avec des arbres à tronc unique édifiant des futaies ou bien des arbres à troncs multiples résultant souvent de rejets de souche qui caractérisent les taillis.

Taillis de Chêne vert (Quercus ilex), Sainte-Baume(Var)
À gauche, futaie régulière, forêt de Bercé (Sarthe). À droite, taillis de chênes verts (Quercus ilex), Sainte-Baume (Var).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

La structure temporelle, aisément compréhensible par le promeneur régulier en forêt, peut également être très variée. Les forêts peuvent de fait présenter des physionomies très différentes en fonction des saisons selon la phénologie des essences présentes qui peuvent être caducifoliées – elles perdent leurs feuilles à la mauvaise saison – ou sempervirentes – les arbres conservent une partie de leur feuillage en hiver.




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C’est enfin la structure d’âge qui différencie, par exemple, des futaies régulières où l’ensemble des arbres ont sensiblement le même âge et des futaies irrégulières où cohabitent au sein de la même espèce des arbres d’âge différent.

Concernant la biodiversité, il n’y a rien de commun entre les forêts tropicales où sur un hectare jusqu’à 600 espèces d’arbres peuvent être dénombrées, contre une quinzaine à peine dans une forêt tempérée riche.

Mais il peut aussi exister de véritables forêts dominées par une seule espèce arborée, telles des forêts de montagne où une unique espèce est capable de se développer dans ces environnements difficiles.




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Les forêts sont aussi très diverses en fonction de leur histoire, de son ancienneté et de l’influence de l’humain.

Tous les intermédiaires existent entre la forêt primaire – qui n’existe plus en Europe – dont le fonctionnement n’a jamais été significativement altéré par l’humain et une forêt récente, faisant l’objet d’une sylviculture plus ou moins intense.

À cet égard, les forêts subnaturelles, généralement matures – ce qui implique une certaine ancienneté sans présenter de traces visibles d’exploitation depuis plusieurs siècles – sont celles qui se rapprochent le plus des forêts primaires sous nos latitudes. Ce sont elles qui présentent le plus haut degré de naturalité.

Leur sol est généralement épais et en équilibre avec la végétation qu’il supporte. Leur importance en tant que puits de carbone et comme rempart contre les incendies est d’ailleurs aujourd’hui clairement démontrée. Les sanctuariser doit constituer une priorité tout en favorisant la libre évolution des peuplements, un des leviers d’adaptation au changement climatique.

Forêt subnaturelle de la Sainte Baume
Forêt subnaturelle du massif de la Sainte-Baume (Var/Bouches-du-Rhône).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Qu’est-ce que donc finalement qu’une forêt ? Avant tout, une « créature » comme dirait l’écrivain Richard Powers, auteur du magistral livre l’Arbre-monde (The Overstory, 2018). C’est-à-dire une entité vivante, représentée par une incroyable diversité de formes, mais toujours caractérisée par une interdépendance de toutes ses composantes et une complexité fonctionnelle qu’il reste encore à déchiffrer.

The Conversation

Thierry Gauquelin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Qu’est-ce qu’une forêt ? Pourquoi cette question est bien plus complexe qu’il n’y paraît – https://theconversation.com/quest-ce-quune-foret-pourquoi-cette-question-est-bien-plus-complexe-quil-ny-parait-294311