Pourquoi il est erroné de ne voir les houthistes que comme des supplétifs de l’Iran

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bonnefoy, CNRS research fellow, Center for International Studies, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Les houthistes ont développé leur capacité militaire et visent directement l’Arabie saoudite, y compris ses infrastructures civiles.

  • Désireux de ne pas apparaître comme des pantins de Téhéran, ils ont attendu le moment propice pour passer à l’action, plusieurs mois après le début de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran.

  • Leurs attaques menacent d’aggraver les tensions régionales et de perturber le commerce mondial, tandis que les civils yéménites, éternels oubliés, continuent de subir les conséquences de la guerre.


Ce 10 octobre, une attaque meurtrière des houthistes contre l’aéroport international de Riyad a mis en lumière la manière dont le mouvement yéménite redéfinit son rôle, souvent réduit à celui de « supplétif de l’Iran », et recentre son attention régionale sur son affrontement de longue date avec l’Arabie saoudite.

La frappe, qui a fait 13 morts et des centaines de blessés, constitue l’épisode le plus meurtrier sur le sol saoudien depuis le début de la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, en février. Elle a été suivie, dans les jours qui ont suivi, de nouvelles salves de missiles, certes moins meurtrières.

Ces attaques, qui surviennent en outre au moment où le royaume accueille le World Petroleum Council, un important congrès international réunissant les pays producteurs de pétrole, constituent une nouvelle illustration de l’impasse régionale dans laquelle se retrouve aujourd’hui le Moyen-Orient. Il est d’autant plus important de comprendre comment la guerre qui ravage le Yémen depuis douze ans produit des effets bien au-delà des frontières de ce seul pays.

Comment les houthistes veulent être perçus

Le mouvement houthiste, apparu en 2004 comme un acteur politique militarisé, est engagé depuis des années dans une guerre civile contre le gouvernement central yéménite internationalement reconnu et soutenu par l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, les houthistes contrôlent environ un tiers du territoire du pays, où résident les deux tiers de la population. Ils constituent sans conteste la force armée la plus puissante du Yémen. S’ils ne disposent pas d’avions de combat, ils possèdent un arsenal de missiles à longue portée et de drones.

Depuis leur apparition, leurs adversaires et de nombreux observateurs étrangers les ont régulièrement présentés comme des supplétifs de l’Iran, principal rival régional de l’Arabie saoudite.

Il est vrai que le mouvement est depuis longtemps globalement aligné sur Téhéran et qu’il partage fréquemment ses positions sur les enjeux régionaux, même si cette relation est complexe et variable. Dans le même temps, l’évolution du mouvement houthiste demeure étroitement liée au contexte politique intérieur du Yémen et à une rivalité historique propre au pays — un sujet que de nombreux chercheurs, dont l’auteur de ces lignes, ont étudié.

Ce qui est particulièrement significatif dans l’escalade actuelle avec l’Arabie saoudite, c’est la manière dont la direction houthiste a cherché, tout au long de l’année 2026, à redéfinir le sens de son engagement militaire afin de ne pas donner l’impression d’agir sur ordre de l’Iran. Cette évolution révèle comment les dirigeants houthistes appréhendent l’efficacité politique de certains récits et comment ils cherchent à légitimer leurs actions.

Une implication dans la guerre plus tardive qu’attendu

Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé leur attaque contre l’Iran, le 28 février, de nombreux observateurs s’attendaient à ce que les houthistes entrent rapidement dans le conflit. L’expérience de leurs frappes contre des navires en mer Rouge, entre novembre 2023 et mai 2025, en soutien aux Palestiniens après le déclenchement de la guerre à Gaza, avait dans une certaine mesure fourni au régime iranien un modèle dont celui-ci a pu s’inspirer pour perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.

Les bénéfices symboliques de leur campagne avaient été considérables. D’une part, celle-ci avait montré au monde entier qu’ils étaient prêts à agir concrètement en soutien à Gaza, à un moment où la plupart des États arabes étaient accusés d’abandonner les Palestiniens à leur sort. D’autre part, elle avait révélé la capacité du mouvement à perturber les chaînes d’approvisionnement mondiales et à affecter le commerce international bien au-delà du Yémen.

Pourtant, après les premières frappes américano-israéliennes contre l’Iran, les houthistes sont restés en retrait pendant plusieurs mois. Il a été rapporté que, en juillet 2026, des responsables iraniens leur auraient demandé de fermer le détroit de Bab el-Mandeb à la navigation commerciale ; si ce fut bien le cas, alors les houthistes avaient décidé d’ignorer ces demandes.

C’est mal interpréter l’histoire du Yémen et les marqueurs identitaires qui fondent la légitimité politique du mouvement houthiste que de croire que celui-ci agirait automatiquement sur ordre de Téhéran. Une intervention en soutien aux Palestiniens pouvait être présentée, auprès des opinions publiques yéménite et régionale, comme une expression de solidarité arabe. En revanche, agir pour le compte de l’Iran, un pays perse non arabe dont la population est presque entièrement composée de chiites duodécimains, était beaucoup plus difficile à justifier dans un Yémen arabe où les chiites duodécimains sont absents et où les sunnites sont majoritaires.

Le retour des houthistes dans le conflit régional, en août, s’est accompagné d’une évolution de leur discours politique, qui s’est de plus en plus centré sur leur adversaire de longue date : l’Arabie saoudite.

Même si les conséquences stratégiques de leurs actions peuvent, en définitive, servir les intérêts de l’Iran dans ses propres affrontements régionaux et internationaux, les houthistes considèrent avant tout leur campagne militaire contre l’Arabie saoudite comme un acte de défense nationale.

Avant le bombardement de l’aéroport de Riyad, il y a eu celui de Sanaa

Au cours de l’été 2026, un épisode important est passé largement inaperçu dans les médias occidentaux : la tentative des houthistes d’obtenir la réouverture de l’aéroport international de Sanaa en organisant le départ surprise d’un vol à destination de Téhéran, puis son retour.

Situé dans la capitale contrôlée par les houthistes, l’aéroport était fermé depuis la fin de l’année 2024, à la suite de frappes israéliennes. Cette fermeture prolongée signifiait que les déplacements vers et depuis les territoires contrôlés par le mouvement restaient soumis aux restrictions imposées par ses adversaires, au premier rang desquels les autorités qui contrôlent Aden, capitale provisoire du gouvernement internationalement reconnu.

Du point de vue des houthistes, leur souveraineté demeurait donc incomplète. La fermeture de l’aéroport (après une ouverture longue d’environ deux années) limitait les déplacements des civils et, surtout, entravait leur capacité à envoyer des partisans à l’étranger pour y suivre des formations et, potentiellement, à recevoir du matériel militaire. Le 13 juillet, le bombardement de la piste d’atterrissage de Sanaa par l’armée saoudienne, alors que l’avion en provenance de Téhéran approchait, a offert au mouvement l’occasion de relancer son affrontement avec Riyad.

Après plus de trois ans de cessez-le-feu de facto et de négociations difficiles, l’Arabie saoudite semblait désireuse de se dégager des interminables conflits régionaux qui l’opposaient aussi bien à l’Iran qu’aux houthistes. Sentant que le moment était propice, la direction houthiste est passée à l’attaque en invoquant une logique de représailles.

La stratégie actuelle des houthistes fait en quelque sorte écho aux opérations lancées à leur encontre en 2015 par l’Arabie saoudite et ses alliés : une campagne de bombardements et un blocus des territoires du Yémen contrôlés par les houthistes avaient entraîné plusieurs années de guerre civile. Aujourd’hui, les houthistes revendiquent le droit de s’en prendre à l’Arabie saoudite de façon équivalente, notamment en ciblant ses ports et ses infrastructures d’exportation pétrolière.

Une confrontation avec Riyad appelée à durer ?

La nouvelle tactique des houthistes répond à deux objectifs. Premièrement, elle leur permet d’attribuer la responsabilité de la crise économique et humanitaire qui frappe Sanaa et ses environs au blocus imposé par l’Arabie saoudite, plutôt qu’à leurs propres défaillances en matière de gouvernance, leur mauvaise gestion et la corruption de leur régime. Deuxièmement, elle leur fournit une justification pour intensifier le conflit à l’échelle régionale.

En octobre 2025, la direction militaire houthiste avait suspendu ses attaques contre les navires liés à Israël en mer Rouge après le cessez-le-feu officiel à Gaza, malgré les bombardements répétés dont elle avait fait l’objet. Quelques mois plus tôt, en mai, elle avait conclu un accord avec l’administration Trump aux termes duquel elle avait accepté d’interrompre ses attaques contre les navires américains en contrepartie d’une cessation des frappes américaines contre ses positions au Yémen.

Ces décisions témoignaient d’un certain pragmatisme derrière la rhétorique du mouvement. Ce pragmatisme semble avoir perduré même lorsque les houthistes ont repris leur engagement militaire dans la région : en septembre 2026, des diplomates américains auraient ainsi rencontré des représentants houthistes en Oman.

Face à Riyad, en revanche, les houthistes ont fait preuve de moins de scrupules. L’Arabie saoudite était déjà confrontée à des salves répétées de missiles iraniens, conséquence de son alliance avec les États-Unis, ainsi qu’à une pression croissante sur ses exportations énergétiques. Avec l’attaque contre l’aéroport de sa capitale, la direction houthiste a donc piégé le royaume, avec des conséquences susceptibles de s’étendre à l’économie mondiale.

Cette stratégie de représailles a été renforcée par les succès qu’ont remportés les houthistes au début du mois de septembre, lorsqu’ils sont parvenus à établir un certain contrôle sur le détroit de Bab el-Mandeb, l’un des points de passage maritimes stratégiques les plus importants au monde. Ils disposent ainsi d’un moyen de pression sur le trafic maritime en mer Rouge, essentiel pour l’Arabie saoudite.

Les drones et les missiles balistiques donnent également au mouvement la capacité de frapper des cibles dans une grande partie de l’Arabie saoudite, comme l’illustre le bombardement de l’aéroport de Riyad.

Les attaques contre les infrastructures civiles saoudiennes, en particulier les aéroports, illustrent cette logique de représailles que les houthistes invoquent pour justifier leurs actions. Les conséquences de la campagne houthiste de plus en plus agressive restent toutefois très incertaines. La région semble s’engager dans une nouvelle période de tensions durables ; reste à savoir si cette escalade entraînera le retour d’acteurs comme les États-Unis, qui se sont montrés réticents à s’engager de nouveau dans un conflit régional à grande échelle. Les détails de l’engagement de l’armée française sur le terrain saoudien, annoncé par Emmanuel Macron fin septembre 2026, restent encore à préciser.

Rien de tout cela ne doit cependant occulter le sort des civils yéménites. Cette situation doit au contraire nous rappeler les souffrances d’une population épuisée par une guerre qui dure depuis plus de dix ans et qui a dévasté les infrastructures déjà très limitées d’un pays qui était déjà le plus pauvre du Moyen-Orient avant même le début du conflit.

The Conversation

Laurent Bonnefoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi il est erroné de ne voir les houthistes que comme des supplétifs de l’Iran – https://theconversation.com/pourquoi-il-est-errone-de-ne-voir-les-houthistes-que-comme-des-suppletifs-de-liran-294610