De l’Italie à la Grèce, quand la corruption d’un arbitre de football ruine tout un championnat

Source: The Conversation – in French – By Petros Sekeris, Associate Professor in Economics and Finance, TBS Education


L’ESSENTIEL

  • Le dopage financier du club de Manchester City réveille les vieux démons du football. Un cas d’espèce pour examiner la triche sous toutes ses coutures.

  • La théorie des jeux montre comment la corruption d’arbitre affaiblit les championnats, en particulier les plus modestes.

  • Bien que l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) ne fasse pas l’unanimité, n’éloigne-t-elle pas la corruption des terrains rectangulaires ?


Lors de la saison 2025-2026, le football européen a engrangé plus de 40 milliards d’euros, un montant supérieur au PIB annuel de l’Islande ou de la Géorgie.

Au vu des enjeux financiers, il n’est pas étonnant que certains clubs soient tentés d’influencer les résultats via des pratiques illicites plutôt qu’en investissant dans leur équipe.

En cet automne 2026, Manchester City, géant de la Premier League contrôlé par des capitaux émiratis, est dans la tourmente. Le club est accusé de plus de 100 infractions aux règles financières du championnat anglais – notamment d’avoir eu recours à des contrats de sponsoring fantôme. Le risque ? Se voir retirer ses titres et être relégué en Championship, la Ligue 2 d’Angleterre.

Ces infractions restent d’ordre financier. Mais le football a connu des formes de triche plus directes, comme les affaires de matchs truqués en Italie où la Juventus de Turin fut reléguée en série B, ou l’affaire Koriopolis en Grèce.

Bien qu’emblématique des conséquences néfastes de la corruption dans le football, la Grèce et l’Italie sont loin d’être des cas isolés. Du Portugal, en passant par la Pologne ou la Tchéquie, nombre de championnats européens ont connu des affaires dans lesquelles des arbitres, ou leur désignation, auraient servi à favoriser certains clubs.

Notre étude éclaire ces mécanismes qui ont pu nuire à la compétitivité de ces championnats.

Soupçons de matchs truqués en Grèce

La Grèce illustre ce que peut produire ne fût-ce que le soupçon et la perception de corruption.

En 2011, l’affaire Koriopolis, une vaste affaire de matchs présumés truqués, jette un doute profond sur la crédibilité du championnat grec, même si de nombreux prévenus ont ensuite été acquittés. Aucune décision de justice n’a établi qu’un club en particulier ait été favorisé par l’arbitrage. Mais pour un club qui envisage d’investir en Grèce, c’est la perception d’un championnat faussé qui compte.

Entre 2011 et 2017, l’Olympiakos a remporté sept titres consécutifs, tandis que ses principaux rivaux s’effondraient. À titre d’exemple, l’effectif du Panathinaïkos, le rival historique, qui valait plus de 100 millions d’euros en 2009-2010, n’en valait plus que 17,5 millions en 2018-2019. L’AEK Athènes, criblé de dettes, a même dû repartir en troisième division. L’Olympiakos, porté notamment par ses participations régulières à la Ligue des champions, a quant à lui maintenu la valeur de son effectif.

Ces trajectoires ne démontrent pas de lien de cause à effet, d’autant plus qu’elles coïncident avec la crise économique grecque.

Pour rétablir la confiance, le football grec s’est attaqué directement à l’arbitrage en recrutant des arbitres étrangers pour les grands matchs à partir de 2018, puis en instaurant la VAR en 2019. Depuis, le titre a changé de mains plus souvent entre l’AEK, le PAOK et l’Olympiakos. Les rivaux ont recommencé à investir et l’effectif du Panathinaïkos vaut aujourd’hui 126 millions d’euros.

La théorie des jeux

Parmi les aficionados de foot, le débat sur les erreurs d’arbitrage se focalise généralement sur l’événement lui-même : l’Argentine aurait-elle remporté la Coupe du monde de 1986 sans la légendaire « main de Dieu » de Diego Maradona ?

Notre recherche met en lumière des conséquences plus graves pour les championnats de football. Pour les identifier, nous avons construit un modèle économique, issu de la théorie des jeux, qui met au jour les mécanismes à l’œuvre. Nous partons de l’hypothèse que les clubs investissent dans leur effectif pour remporter le championnat, et que seul le vainqueur accède aux coupes d’Europe.

Celles-ci rapportent gros. Pour la seule Ligue des champions, l’UEFA distribue près de 2,5 milliards d’euros par saison aux clubs participants. À cela s’ajoutent des contrats de sponsoring plus importants, une affluence accrue dans les stades et des ventes de produits dérivés en hausse.

Dans notre modèle, nous introduisons ensuite un arbitrage qui favorise l’un des clubs. Ses rivaux anticipent de remporter moins souvent le titre, voire jamais, avec à la clé le billet pour la Ligue des champions. Puisque recruter de nouveaux joueurs ne leur rapportera pas, ils réduisent leurs investissements, d’autant plus fortement que le championnat est truqué. L’écart de qualité entre les clubs se creuse ; le championnat devient moins relevé.

Le club, favorisé par l’arbitrage, lui, réagit de façon plus surprenante. Tant que la corruption reste modérée, il investit davantage que dans un championnat honnête. L’enjeu financier est considérable : chaque victoire et chaque tour franchi lors de la Ligue des Champions lui rapportent des primes de l’UEFA. Renforcer son effectif devient donc doublement rentable, puisqu’il rapporte à la fois sur la scène nationale et en Ligue des champions.

Mais quand la corruption devient trop intense, la logique s’inverse. La concurrence nationale s’effondre. À l’instar d’un employé pistonné qui n’a pas besoin de se tuer à la tâche pour obtenir sa promotion, le club favorisé sait qu’il dominera les autres. Il n’a plus de raison d’investir pour remporter le titre et se contente, en Europe, de grappiller ce qu’il peut avec un effectif réduit. Le champion est donc une équipe affaiblie, qui représente pourtant le pays sur la scène européenne.

L’effet secondaire : le niveau de tout le championnat baisse, devenant moins attractif pour les spectateurs.

Utilité de l’assistance vidéo à l’arbitrage

Généralisée en 2018, l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) vise à corriger les erreurs d’arbitrage. Une technologie qui ne fait pas l’unanimité pour nombre de supporters et de journalistes. La VAR tuerait la spontanéité du jeu sans éliminer les erreurs humaines.

En revanche, la VAR n’est pas qu’un outil pour trancher des hors-jeu au millimètre, elle peut s’avérer salvatrice dans des environnements où sévit la corruption. En rendant les décisions vérifiables à tout instant, elle aide à rétablir la confiance des supporters et des clubs envers les arbitres.

La conséquence ? Les rivaux peuvent désormais envisager d’être champions, et pour ce faire, ils investissent puisque cela peut rapporter gros à l’avenir.

Les championnats modestes, premières victimes

C’est dans les championnats les plus modestes que la corruption fait le plus de dégâts. Notre modèle montre en effet que plus l’argent européen pèse lourd par rapport aux recettes nationales, plus le club favorisé domine son championnat. Les primes européennes élevées renforcent donc l’effet de la corruption.

L’effet dépend aussi du nombre de places européennes en jeu. Dans les grands championnats comme la Ligue 1, plusieurs clubs se qualifient pour la Ligue des champions. Un club n’a donc pas besoin de remporter le titre pour espérer toucher sa part du gâteau, et garde ainsi un intérêt à investir dans son équipe même en présence de corruption.

Dans les championnats moins bien classés, en revanche, il est fréquent que seul le champion puisse espérer accéder à la Ligue des champions. Quand un titre semble promis d’avance à un club favorisé, ses rivaux n’ont plus grand-chose à gagner à investir.

La valeur d’un championnat ne dépend pas seulement de la qualité de son champion. Diffuseurs, sponsors et supporters apprécient aussi des championnats disputés, et l’incertitude. Plusieurs clubs solides capables de rivaliser entre eux constituent un produit plus attractif qu’un club dominant entouré d’adversaires résignés.

En décourageant les rivaux du club favorisé, la corruption appauvrit donc le championnat dans son entièreté. Dans ces cas-là, rétablir la confiance dans l’arbitrage, par la VAR ou le recours à des arbitres étrangers, n’est pas un luxe mais bien la condition pour que chaque club ait de nouveau intérêt à investir.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. De l’Italie à la Grèce, quand la corruption d’un arbitre de football ruine tout un championnat – https://theconversation.com/de-litalie-a-la-grece-quand-la-corruption-dun-arbitre-de-football-ruine-tout-un-championnat-293610