Source: The Conversation – in French – By Manon Pignot, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Longtemps, dans les manuels d’histoire, ils sont restés dans l’ombre des adultes. Pourtant les enfants sont des acteurs à part entière de leur époque et les derniers travaux de recherche soulignent combien leur place, la reconnaissance de leurs droits mais aussi les maltraitances dont ils sont victimes racontent notre société.
Dans les Enfants. Une autre histoire de la France (XIXᵉ-XXIᵉ siècle), publié en septembre 2026 aux éditions Tallandier, l’historienne Manon Pignot nous invite à traverser plus de deux siècles en nous plaçant à hauteur des plus jeunes. Elle nous montre comment les cadres familiaux et éducatifs ont évolué et rappelle que, si les enfants ne travaillent plus à la mine, ils restent des cibles de violences, comme l’ont tristement mis en lumière les récents scandales impliquant des crèches, des écoles ou des institutions religieuses. Extrait.
« Les enfants d’aujourd’hui ont bien de la chance. » Qui n’a pas été confronté dans son jeune temps à cette sentence, assénée par un aïeul ou un adulte déjà avancé en âge ? De l’orange reçue à Noël aux châtiments corporels infligés en classe, la liste est longue des progrès réalisés en France au cours du XXᵉ siècle pour améliorer les conditions de vie et d’éducation des enfants.
Si le constat est indéniable, cette petite phrase récurrente est aussi porteuse d’une charge profondément culpabilisatrice : les enfants d’aujourd’hui seraient-ils redevables du passé de leurs parents ? L’amélioration de leur vie matérielle et psychique ne s’est-elle pas faite au rythme d’un progrès commun à l’ensemble de la société ? Certes, en 2026, fillettes et garçonnets ne poussent plus de wagonnets au fond de la mine – en France, tout au moins. Certes, ils bénéficient désormais d’un univers culturel et de lois qui leur sont propres.
Mais est-ce à dire que la « cause des enfants » est désormais inattaquable et, surtout, inattaquée ? En 2025 éclate le scandale Bétharram, avec les révélations d’anciens pensionnaires sur les violences physiques, psychiques et sexuelles vécues pendant des décennies dans cet établissement catholique béarnais. Ce ne sont pas les agissements d’un ou deux bourreaux d’enfants isolés qui sont rapportés, mais un système dont les deux clés sont la violence et le silence. À travers des témoignages qui nous semblent venir d’un autre âge – mais duquel ? Celui des maisons de correction du XIXᵉ siècle ? –, l’enjeu dépasse largement la seule responsabilité de l’Église catholique : en rendant publiques et visibles la pédocriminalité et la violence systémique qui y avaient cours, l’affaire Bétharram apparaît comme le catalyseur de prises de conscience récentes et d’un réveil de la réflexion autour de la place des enfants dans la société française.
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Le vase clos béarnais, comme celui de Stanislas à Paris, comme celui du Kreisker en Bretagne, et comme tant d’autres institutions scolaires, religieuses ou non, n’est finalement qu’un miroir grossissant tendu à une société qui peine encore à admettre la réalité quotidienne des violences physiques et sexuelles infligées aux enfants parce qu’ils sont des enfants. À cet égard, les chiffres révélés par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), puis par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) dans son rapport de 2023, sont effarants :
« Cent soixante mille enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, 5,4 millions de femmes et d’hommes adultes en ont été victimes dans leur enfance. »
Parmi ces violences, celles perpétrées dans le huis clos familial sont les plus nombreuses et les plus régulières.
À écouter les témoins en 2025, on croirait entendre la dédicace de Jules Vallès évoquant sa propre enfance sous la monarchie de Juillet :
« À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents, je dédie ce livre. »
À les entendre, l’historien se prend à douter : rien n’aurait donc changé depuis les années 1830 ?
Les choses, pourtant, ont évolué depuis le XIXᵉ siècle : le progrès des législations visant à protéger la jeunesse et la lente transformation des représentations collectives ont peu à peu relégué Cosette, le Petit Chose ou Poil de Carotte au rang de figures littéraires qu’on a cru – à tort ? – désormais éloignées de toute réalité contemporaine. C’est l’un des enjeux de ce livre d’interroger comment les limites de l’intolérable ont progressivement été déplacées, au sein de la société française comme dans l’ensemble du monde occidental, pour donner aux enfants non seulement un statut légal spécifique, mais aussi une place à part dans les pratiques et dans les représentations des Français. Ou, pour le dire autrement, comment l’« espace moral » autour des enfants s’est profondément modifié depuis les années 1800.
Les transformations économiques, sociales, politiques et culturelles traversées par la catégorie enfantine depuis le XIXᵉ siècle sont au cœur de cet ouvrage. L’époque contemporaine n’a pas « inventé » les enfants, ni l’amour parental, ni même les théories éducatives ou pédagogiques sur l’enfance. Aiguillonnés par la thèse de l’historien Philippe Ariès, qui affirmait, au début des années 1960, que le « sentiment d’enfance » n’existait tout simplement pas à l’époque médiévale, les historiens du Moyen Âge ont, depuis plusieurs décennies, contribué à nourrir notre connaissance de l’enfance avant la Renaissance et montré au contraire combien les hommes et les femmes de cette époque aimaient et choyaient leurs enfants.
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La seconde partie de la thèse d’Ariès reste, en revanche, d’une grande validité historique, qui montre l’« invention » de l’enfance à l’époque moderne. Il faut entendre par là le développement d’un nouveau type d’intérêt pour l’enfance dans les classes aristocratiques, dont les manuels d’éducation sont l’un des symboles les plus célèbres. Pour autant, l’ère contemporaine constitue aussi un tournant important dans l’histoire de l’enfance et des enfants, en Europe en général et en France en particulier.
La rupture démocratique que représente la Révolution française, suivie du bouleversement de l’industrialisation, entraîne une mutation profonde des structures sociales, et donc familiales : l’exode rural, le déclin de formes traditionnelles de sociabilité tout comme l’individualisation du rapport des citoyens à l’État induisent un resserrage des liens autour de la cellule familiale immédiate, du noyau parents-enfants. En parallèle, le développement progressif d’un marché de l’enfance achève de transformer la catégorie en enjeu commercial, d’abord au sein de la seule bourgeoisie, puis dans le reste de la société, dans la mesure des moyens de chacun.

L’évolution historique se mesure aussi à la possibilité de définir ce qu’est un enfant. S’il est assez ardu de le faire en 1800, la réponse tombe sous le sens à l’orée du XXIᵉ siècle. En 1800, un enfant est un individu comme un autre, dont on espère qu’il survivra au-delà de cinq ans ; un individu inachevé, mais pas inutile, et dont l’âge d’entrée dans le monde adulte varie selon son milieu social et les besoins financiers de sa famille. En 2026, un enfant est un mineur de moins de 18 ans, protégé par un arsenal législatif qui lui permet d’étudier, de se soigner, de se divertir.
Le temps de l’enfance s’étant considérablement allongé, on distingue désormais l’enfance de l’adolescence (à partir de 13 ans environ, c’est-à-dire l’âge pubertaire). Ces enjeux définitionnels ne sont pas anodins : outre qu’ils nous permettent de mesurer le chemin parcouru, ils traduisent aussi combien les enfants ont acquis, depuis la Révolution française, une identité propre.
Or il existe un lien entre la baisse constante de la natalité et le changement de regard porté sur l’enfance, comme l’ont montré les travaux précurseurs de la sociologue Viviana A. Zelizer : au cours du XIXᵉ siècle, la valeur des enfants a changé. D’utiles sur le plan économique, ils sont progressivement devenus improductifs, tandis que leur valeur sentimentale ne cessait d’augmenter. Appliquant à l’enfance l’idée selon laquelle ce qui est rare est cher, V. A. Zelizer montre que si la valeur monétaire des enfants décroît à l’époque contemporaine, leur prix – autrement dit leur valeur affective et sociale – ne cesse au contraire de grimper : tout au long du XXᵉ siècle, les enfants deviennent « inutiles » économiquement, mais émotionnellement « inestimables ». Les premières décennies du XXIᵉ siècle demandent toutefois à être interrogées sous cet angle de vue : pour reprendre les mots de V. A. Zelizer en 1985, la figure de « l’enfant sacré, économiquement inutile », n’est-elle pas aujourd’hui dépassée ?
L’élaboration récente du concept d’infantisme éclaire efficacement ce débat : par ce terme, la pédopsychiatre et sociologue Laelia Benoit désigne l’ensemble des préjugés, des stéréotypes et des discriminations qui visent les enfants en tant qu’enfants,
« préjugés fondés sur la croyance qu’ils appartiennent aux adultes et qu’ils peuvent être contrôlés, asservis ou supprimés pour servir les besoins des adultes ».
Un détour par le long XIXᵉ siècle permet de rappeler que l’enfance est une catégorie hautement politique, objet d’enjeux et d’affrontements majeurs qui déterminent une société : si le changement de regard porté sur les enfants les a progressivement fait sortir de l’espace public pour les cantonner à la sphère familiale et domestique, il n’a pas pour autant dépolitisé la catégorie, bien au contraire.
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Manon Pignot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. L’histoire de l’enfance : une clé pour comprendre comment change la société française, entre infantisme et nouveaux droits – https://theconversation.com/lhistoire-de-lenfance-une-cle-pour-comprendre-comment-change-la-societe-francaise-entre-infantisme-et-nouveaux-droits-294522
