Source: The Conversation – France (in French) – By Peter Edwell, Associate Professor in Ancient History, Macquarie University

L’ESSENTIEL
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Contrairement à une idée reçue, rien ne prouve que les soldats romains aient été payés en sel.
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Ils recevaient une solde en pièces de monnaie, complétée par des primes et divers avantages.
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Le mot « salaire » vient bien du latin salarium, lui-même lié au sel, mais l’origine exacte de ce lien reste incertaine.
Un mercredi sur deux, avec une régularité d’horloge, mon salaire de chercheur à l’Université Macquarie en Australie arrive sur mon compte bancaire. Dès le jeudi, il n’en reste presque plus rien. Récemment, pourtant, en réfléchissant à son apparition et à sa disparition bimensuelles, j’ai commencé à m’interroger sur l’origine du mot « salaire ». En tant qu’historien de l’Empire romain, je pense souvent à l’héritage que celui-ci continue de nous transmettre aujourd’hui.
On croit généralement que le mot « salaire » vient du latin salarium, parce que les soldats romains auraient parfois été payés avec de véritables blocs de sel. Sal, le mot latin pour désigner le sel, se retrouve également dans divers mots liés au sel, de saline à salami.
Si cette idée est séduisante par sa simplicité, elle pose néanmoins d’importants problèmes. Voici ce que nous savons réellement de la manière dont les soldats romains étaient rémunérés.
Mériter son salaire
De nombreux éléments attestent que le sel était une denrée précieuse et largement utilisée dans l’Antiquité. Dans une société dépourvue de moyens de réfrigération modernes, il jouait un rôle important dans la conservation des aliments, en particulier de la viande et du poisson. Il était également facile à transporter : il n’est donc pas surprenant que l’idée selon laquelle les soldats étaient payés en sel se soit répandue.
Peter Gainsford, spécialiste de l’Antiquité installé en Nouvelle-Zélande, souligne que le mot anglais salary dérive bien du latin salarium, qui signifie « solde » ou « allocation en argent ».
Mais, affirme Gainsford, s’il existe bien un lien entre salarium et sal, le mot latin désignant le sel, rien ne prouve que ce lien s’explique par le fait que les soldats romains auraient été payés en sel.
La « loyauté des soldats »
Les éléments dont nous disposons laissent penser que les soldats romains étaient principalement payés en pièces de monnaie, notamment en pièces d’argent. Celles-ci étaient souvent ornées de représentations à caractère militaire.
Les pièces représentant Fides, déesse de la bonne foi et de la confiance mutuelle, accompagnées de l’expression fides militum, qui signifie « loyauté des soldats », comptaient parmi les plus courantes.
The Trustees of the British Museum, CC BY-NC-SA
L’historien romain Tite-Live affirmait que l’État romain avait pris en charge le versement régulier de la solde des soldats en 405 avant notre ère. Il n’en précise pas le montant, mais indique simplement qu’ils étaient désormais payés par l’État.
Cette rémunération était appelée stipendium – terme dont dérive le mot moderne « stipendier » (« corrompre »). Jusqu’alors, les soldats servaient à leurs propres frais. Le stipendium était versé en trois fois au cours de l’année. Les frais liés aux vêtements, à la nourriture et même aux funérailles étaient déduits avant que le montant net ne soit versé aux soldats.
Plus de trois siècles plus tard, vers 50 avant notre ère, Jules César doubla le stipendium, le portant à 225 deniers par an. À l’époque, une miche de pain coûtait jusqu’à un quart de denier. À la fin du IIᵉ siècle de notre ère, cette somme avait atteint 600 deniers. Précisons que ces montants concernaient les simples fantassins, ou légionnaires. Les centurions et les autres officiers percevaient des soldes nettement supérieures.
Des primes en complément
Au fil du temps, cependant, le stipendium ne suffit plus. L’inflation, particulièrement forte au IIIᵉ siècle de notre ère, conduisit les soldats à réclamer une solde plus élevée. Des paiements supplémentaires leur furent accordés, notamment sous la forme de donativa, qui constituaient en quelque sorte des primes. Celles-ci augmentaient considérablement leur revenu total.
Les donativa étaient versés chaque année et liaient plus directement la loyauté de l’armée à la personne de l’empereur. Les empereurs savaient que, en réduisant leur montant ou en refusant tout simplement de les verser, ils risquaient de provoquer la déloyauté des soldats.
Sur son lit de mort, l’empereur Septime Sévère, qui régna de 193 à 211, donna à ses fils un conseil qui illustre clairement l’importance de ce principe :
« Vivez en bonne intelligence, enrichissez les soldats et méprisez tous les autres hommes. »

Un portrait circulaire représentant l’empereur Septime Sévère, son épouse Julia Domna et leur fils aîné Caracalla. Le visage de leur fils cadet Geta a été effacé
Les autres avantages du métier
Une fois qu’un soldat romain avait prêté le serment militaire, appelé sacramentum, il devait généralement servir pendant vingt-cinq ans. La perception d’un revenu régulier, à laquelle s’ajoutait la possibilité de toucher des primes, rendait la carrière militaire attrayante pour beaucoup. Les soldats bénéficiaient également d’autres avantages.
À leur départ à la retraite, les soldats recevaient les praemia militiae, une somme forfaitaire qui s’élevait à 3 000 deniers (12 000 sesterces) sous le règne d’Auguste, vers la fin du Iᵉ siècle avant notre ère. Son montant augmenta par la suite.
Au IVᵉ siècle de notre ère – et peut-être même avant –, les soldats recevaient également une allocation destinée à couvrir leurs dépenses de nourriture, de vêtements et d’autres biens. Celle-ci était financée par un impôt spécial appelé annona militaris.
Une crise de l’inflation dans l’Antiquité
Au IIIᵉ siècle, une crise de la monnaie d’argent avait conduit les soldats à perdre confiance dans sa valeur. Au IVe siècle, sous le règne de l’empereur Constantin (306-337), une nouvelle pièce d’or fut frappée. Elle était appelée solidus.

Public domain via Wikimedia
Le solidus pesait 4,5 grammes et remplaça l’aureus, une pièce plus ancienne de 7,5 grammes. Il devint la monnaie la plus fiable et la plus digne de confiance du monde romain pendant un millénaire.
Les soldats en furent les principaux bénéficiaires, et selon une hypothèse répandue, le mot « soldat » dériverait de solidus. Toutefois, comme pour l’hypothèse qui relie le mot « salaire » au sel, rien ne prouve clairement que « soldat » dérive de solidus.
Un fond de vérité ?
Des milliers de mots des langues européennes trouvent leur origine dans le latin, de même que dans le grec ancien. Le lien entre « salaire » et le mot latin salarium en est un exemple. Grâce à ses propriétés de conservation, le sel était une denrée vitale pour les soldats. En campagne comme dans les casernes, il était indispensable.
Rien ne prouve toutefois que cela ait un lien avec l’idée selon laquelle les soldats romains auraient été payés en sel. Les pièces de monnaie remplissaient déjà parfaitement cette fonction.
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Peter Edwell a reçu des financements de l’Australian Research Council.
– ref. Notre paie s’appelle un « salaire », mais est-ce vraiment parce que les soldats romains étaient payés en sel ? – https://theconversation.com/notre-paie-sappelle-un-salaire-mais-est-ce-vraiment-parce-que-les-soldats-romains-etaient-payes-en-sel-292155
