Face aux incertitudes budgétaires de 2027, les universités françaises poussées à changer de modèle ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Mériade, Professeur des universités en sciences de gestion – Agrégé des facultés – IAE – CleRMa, Université Clermont Auvergne (UCA)


L’ESSENTIEL

  • Les universités françaises font face à une dégradation rapide de leurs finances, tandis que leurs réserves réellement disponibles s’épuisent.

  • L’État pousse les établissements à développer leurs ressources propres, notamment à travers les nouveaux contrats d’objectifs, de moyens et de performance.

  • Hausse des droits d’inscription, sélection, réduction des formations… La crise budgétaire pourrait remettre en cause le modèle universitaire français.


Ces derniers mois, les signaux adressés aux universités se sont accumulés. Le décret du 19 mai 2026 a plafonné les exonérations de droits d’inscription des étudiants extracommunautaires. Les Assises du financement des universités ont rendu leur rapport en juin, documentant la dégradation de la situation financière des établissements. Enfin, le rapport de la commission d’enquête sénatoriale du 9 septembre a relancé le débat sur les droits d’inscription et sur l’accès à l’université.

Derrière ces annonces se pose une question plus concrète que le seul montant des crédits qui seront votés dans le projet de loi de finances (PLF) pour 2027 : de quelle marge de manœuvre les universités disposent-elles réellement pour continuer à assurer leurs missions ?

Ces évolutions interviennent dans un contexte budgétaire déjà très contraint. Un budget 2026 adopté par le recours à l’article 49.3 début février, un point d’indice (servant au calcul du salaire des fonctionnaires) gelé depuis juillet 2023 et un objectif d’économies porté à 54 milliards d’euros pour 2027.

Elles s’accompagnent d’un changement de cadre. Les futurs contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP), expérimentés localement depuis 2026, doivent régir la contractualisation entre l’État et la quasi-totalité des universités à compter de 2027. Or, ni le calendrier budgétaire ni le climat social ne favorisent la sérénité du dialogue de gestion que ces contrats sont censés incarner.

D’où l’on part : une dégradation continue

Il y a trois ans, j’écrivais dans ces mêmes colonnes que 30 % des universités françaises affichaient un budget déficitaire. Depuis, la situation ne s’est pas stabilisée. Elle s’est aggravée. Près de 80 % des universités ont déposé un budget déficitaire pour 2025. Le rapport des Assises du financement des universités de juin 2026 objective ce dérapage avec précision. Entre 2018 et 2025, la subvention pour charges de service public (SCSP) versée par l’État a progressé de 26 % en euros courants, mais les charges de personnel ont augmenté de 37 % sur la même période, et la capacité d’autofinancement des établissements s’est effondrée de 37 %. À législation et financement inchangés, le rapport projette un déficit cumulé d’environ 2 milliards d’euros à l’horizon 2030.

Le budget 2026, adopté dans la douleur par un recours à l’article 49.3 début février, illustre le mécanisme à l’œuvre. La mission Recherche et enseignement supérieur y progresse de 0,7 % en valeur, soit environ 175 millions d’euros supplémentaires pour le programme 150, qui finance les formations supérieures et la recherche universitaire. Cependant, cette hausse modérée (moins de 1 %) ne couvre que partiellement l’inflation et les charges nouvelles non compensées par l’État (200 millions d’euros liés à la hausse de la cotisation retraite [CAS Pensions], dont seulement 81 millions sont pris en charge par le ministère ; 60 millions au titre de la protection sociale complémentaire ; 145 millions de restes à charge pérennes issus des mesures salariales décidées les années précédentes). Au total, les établissements doivent absorber, cette année encore, près de 180 millions d’euros de dépenses nouvelles.

L’amortisseur de la trésorerie : une vision en trompe-l’œil

Face à cet effet de ciseaux entre des recettes contraintes et des charges qui progressent mécaniquement, les universités ont, depuis plusieurs années, mobilisé une ressource qui leur restait propre, leurs réserves de trésorerie et leur fonds de roulement. Ce choix n’est pas nouveau, mais son sens a radicalement changé.

Au milieu des années 2010, l’État avait estimé que certains établissements disposaient de réserves excessives. Dix ans plus tard, le diagnostic s’est inversé. Selon le rapport de l’inspection générale des finances (IGF) et de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) sur le modèle économique des établissements publics de l’enseignement supérieur, la trésorerie nette du secteur serait passée de 3,4 milliards d’euros en 2018 à 5,1 milliards en 2023, une hausse continue qui, en apparence, traduirait une situation financière confortable.

En 2026, la Cour des comptes montre que cette progression de la trésorerie provient principalement de financements sur projets (notamment financements européens ou nationaux de projets de recherche ou immobiliers) dont les avances sont comptabilisées en trésorerie bien qu’elles soient d’ores et déjà fléchées vers des dépenses précises et échelonnées sur plusieurs années. Autrement dit, le stock de réserves grossit, mais la part réellement disponible pour financer les besoins de fonctionnement courant, elle, se réduit. La Cour parle explicitement d’une trésorerie « de moins en moins disponible ».

En décembre 2024, le nouveau régime financier des universités a fixé trois seuils prudentiels (un niveau plancher de trésorerie, un niveau plancher de fonds de roulement et un plafond pour la part des charges de personnel dans les dépenses). Selon les données transmises par les établissements eux-mêmes, 82 % des universités respectaient encore, en 2024, ces trois seuils simultanément. Le ministère s’appuie sur ce chiffre pour estimer que les budgets initiaux, souvent présentés en déficit par les établissements, dressent un tableau excessivement négatif par rapport à ce que montrent, a posteriori, les comptes financiers.

Cependant, ces trois seuils souffrent de lacunes de calcul préoccupantes au regard du principe de sincérité des données de finances publiques, notamment parce qu’ils ne prennent pas en compte la part des fonds de roulement ou de la trésorerie déjà fléchée, et donc non disponible, des établissements. Ainsi, la part de la trésorerie réellement « libre d’emploi », c’est-à-dire non fléchée vers des opérations pluriannuelles ou des projets sur financements compétitifs, s’est effondrée. Elle est passée de 1,1 milliard d’euros en 2019 à 228,8 millions d’euros en 2024, soit une baisse de 80 % en cinq ans.

Un nouveau modèle économique reposant sur l’autonomisation financière des universités ?

Face à cette situation, se pose, en filigrane, la question structurelle du modèle économique des universités. Comment souhaite-t-on que les universités soient financées dans l’avenir et avec quel niveau d’intervention de l’État ? Les recommandations des dernières assises du financement des universités vont dans le sens d’une autonomie patrimoniale et de ressources humaines élargie, d’une garantie de progression annuelle de la SCSP d’au moins 1 % au-dessus de l’inflation, et d’une diversification des ressources propres.

Ce dernier point semble crucial, car il est à la fois celui qui, concrètement, peut produire le plus d’effets sur le financement des universités, mais aussi celui qui modifierait radicalement le modèle économique actuel des universités. Il se retrouve d’ailleurs dans l’architecture des nouveaux COMP. Le « taux de ressources propres » y figure comme l’un des huit indicateurs nationaux de pilotage.

Le développement des ressources propres des universités constitue un projet de près de vingt ans (Loi LRU de 2007). Elles s’élèvent actuellement à 4,4 milliards d’euros, soit 24 % des recettes totales en 2023 (contre 20 % en 2019). Un bilan mitigé, car la hausse repose principalement sur des ressources publiques (47 %) ou privées « aidées » (28 % ; l’apprentissage et les financements PIA/France 2030), alors que les ressources privées non aidées ne représentent que 13 %. Ce qui pousse le ministère de l’enseignement supérieur à aller plus loin encore.

Parmi les leviers recensés pour développer les ressources propres, l’apprentissage (688 millions d’euros) est présenté comme ayant déjà atteint un palier de croissance. La formation continue (de 400 millions à 450 millions d’euros) disposerait d’un potentiel de développement limité à environ 200 millions d’euros supplémentaires. La valorisation du patrimoine immobilier, qui représente 16,3 millions de mètres carrés, reste largement sous-exploitée, mais nécessite un fort appui financier de l’État, peu envisageable à l’heure actuelle. Dès lors, le levier de loin le plus significatif reste l’augmentation des droits d’inscription des étudiants.

Un récent rapport de la commission d’enquête sénatoriale, publié le 9 septembre 2026 et adopté malgré l’opposition des élus de gauche, reprend les préconisations des Assises du financement des universités de juin 2026 : faire passer les droits d’inscription des étudiants français et communautaires de 175 euros à 900 euros en licence et de 243 euros à 1 300 euros en master, dans le cadre d’une réforme beaucoup plus large (fin du droit d’accès automatique des bacheliers à l’université, sélection à l’entrée, création d’une « année de propédeutique »). Cela concrétise la volonté de l’État de pousser le développement d’un nouveau modèle économique des universités au moyen du basculement d’un financement par la solidarité nationale vers un financement par les individus.

Ce basculement avait déjà été entrevu à travers l’instauration, en 2019, des droits d’inscription différenciés pour les étudiants extracommunautaires. Fixés à 2 770 euros en licence et 3 770 euros en master, ces droits avaient jusqu’ici été neutralisés par de nombreuses universités, qui exonéraient la quasi-totalité de leurs étudiants extracommunautaires. Le décret du 19 mai 2026 est venu corriger cette neutralisation de fait, en plafonnant ces exonérations à 30 % des effectifs concernés dès 2026-2027, puis à 25 % en 2027-2028 et à 20 % à partir de 2028-2029.

Cela renforce l’idée que l’État souhaite voir les universités prendre progressivement leur autonomie financière. Mais cette évolution s’opère de manière larvée, sans débat public, alors qu’elle pourrait remettre en cause des principes universitaires fondamentaux tels que la (quasi) gratuité de l’enseignement public, qui date de la Constitution de 1946, ou le droit d’accès des bacheliers à l’université, hérité du décret napoléonien du 17 mars 1808 qui faisait du baccalauréat le « premier grade universitaire ».

Une double incertitude pour les établissements

Dans ce contexte, une double incertitude (politique et méthodologique) pèse sur la construction des budgets universitaires pour 2027. D’une part, les universités doivent construire un budget dans une période où le budget de l’État se construit par 49.3, où le glissement vieillesse-technicité (c’est-à-dire l’augmentation mécanique de la masse salariale) et les cotisations retraite ne sont que partiellement compensés d’une année sur l’autre, et où l’objectif d’économies pour 2027 vient d’être porté à 54 milliards d’euros.

D’autre part, elles doivent le faire dans un nouveau contexte réglementaire, où le calendrier de généralisation des COMP 100 % prévoit que l’essentiel des universités négocient et signent leur contrat pour une entrée en vigueur au 1er janvier 2027, sur une durée de cinq ans.

Les universités doivent donc s’engager sur des cibles chiffrées pluriannuelles alors que, premièrement, le budget national qui doit les financer n’a, comme en 2026, aucune garantie d’être adopté dans les délais ni dans les termes annoncés. Deuxièmement, les deux principaux indicateurs financiers de ces COMP (niveau des ressources propres et niveau de trésorerie), qui conditionnent les autres, sont, l’un politiquement dangereux à manipuler, l’autre déjà proche de ses limites financières.

Pour 2027, trois scénarios qui conduisent, tôt ou tard, à des changements radicaux

Trois trajectoires sont aujourd’hui envisageables pour le budget 2027. La première est celle d’une nouvelle crise parlementaire, avec rejet ou blocage du PLF, comparable à celle de l’automne 2025. Un budget 2027 non voté avant la fin de l’année contraindrait à nouveau les universités à construire leur budget initial sur des hypothèses provisoires sans aucune visibilité sur le montant des SCSP.

La deuxième est celle du vote du budget de l’État avant la fin de l’année qui conduirait très probablement, pour les universités à la poursuite du scénario 2025-2026, c’est-à-dire une hausse restreinte de la mission Recherche et enseignement supérieur, mais de nouveau absorbée par la hausse mécanique des salaires, les cotisations sociales et l’inflation. Ce qui reviendrait, pour de nombreuses universités à devoir puiser dans des réserves qui, pour beaucoup d’entre elles, deviennent de moins en moins disponibles.

Enfin, la troisième serait celle d’une réforme structurelle progressivement imposée par les COMP 100 % et mise en œuvre par les universités. Celles-ci seraient alors amenées à suivre les objectifs des COMP, inspirés notamment par leurs huit indicateurs nationaux (nombre de formations transformées parmi les moins performantes ; effectifs étudiants dans les filières scientifiques ; indicateur de santé et bien-être des étudiants ; montant des contrats de recherche issus d’Horizon Europe ; développement de pôles universitaires d’innovation ; taux d’unités mixtes de recherche en délégation globale de gestion ; taux de ressources propres ; niveau de trésorerie), dont cinq au moins conduisent à augmenter ou à mobiliser les ressources propres des universités.

Ces trois scénarios ne sont pas mutuellement exclusifs, mais ils ont un point commun, celui de contraindre les universités à développer tôt ou tard un nouveau modèle économique reposant sur une part toujours plus importante de ressources propres dans leurs budgets. Cependant, jusqu’ici, la part réellement disponible de ces ressources s’est réduite mécaniquement, alors que la nouvelle architecture contractuelle des COMP 100 % repose précisément sur l’hypothèse inverse, celle d’une visibilité financière pluriannuelle permettant aux établissements de piloter l’ensemble de leur modèle économique sur cinq ans.

Le statu quo ou se renier

Dans ce contexte, du moins à court terme, les solutions dont disposent les présidences d’université pour construire leurs budgets sont limitées. L’une consiste en un statu quo budgétaire : ne rien faire, ou peu de choses, en espérant un changement d’orientation politique en 2027 et en comptant, jusque-là, sur la digue de la trésorerie et du fonds de roulement pour résister. L’autre consiste à appliquer progressivement des décisions (sélection à l’entrée, diminution de l’offre de formation, augmentation substantielle des droits d’inscription des étudiants internationaux comme nationaux) remettant en cause certains principes universitaires fondamentaux.

Il n’est pas certain que, au cours d’une année électorale décisive, cette dernière solution puisse être, peu ou prou, mise en œuvre sans produire d’importantes conséquences et sociales politiques dans les universités, la rue ou les urnes, rejoignant peut-être celles exprimées, en ce moment, par les lycéens, sur des sujets connexes.


Cet article est publié à l’occasion du Congrès 2026 de France Universités, autour de la question « Quel pacte universitaire pour la France de demain ? », organisé le 15 octobre 2026.

The Conversation

Laurent Mériade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Face aux incertitudes budgétaires de 2027, les universités françaises poussées à changer de modèle ? – https://theconversation.com/face-aux-incertitudes-budgetaires-de-2027-les-universites-francaises-poussees-a-changer-de-modele-293365