Source: The Conversation – in French – By Emmanuel Stip, Professeur Emérite, Université de Montréal
À Montréal, le cône orange dans les rues n’est plus seulement un objet de signalisation. Il est devenu un élément du paysage. Et cette omniprésence pourrait dépasser la simple nuisance : dans un sondage mené auprès de 1 033 adultes, 56,1 % des répondants considèrent que la présence importante de cônes orange peut constituer, au moins dans une certaine mesure, un enjeu de santé mentale.
On les rencontre devant chez soi, sur le chemin du travail, au détour d’une rue que l’on croyait ouverte la veille. Ils annoncent des travaux, un détour, un retard, parfois simplement… d’autres cônes. Psychiatre et chercheur, je m’intéresse depuis plusieurs années à ce phénomène et aux liens entre environnement urbain, stress et santé mentale. Ce qui avait commencé comme une boutade – et si certains Montréalais souffraient de « conophobie » ? – a progressivement quitté le terrain de l’humour pour celui de la recherche.
Du symbole montréalais à la question scientifique
En 2024, j’ai proposé dans Santé mentale au Québec le « syndrome de Montréal : la conophobie ». Il ne s’agissait pas de créer une nouvelle maladie, mais d’examiner avec les outils de la psychiatrie un phénomène que beaucoup de Montréalais reconnaissaient intuitivement.
À Montréal, le cône est particulier : il peut apparaître sans travaux visibles, demeurer longtemps après leur fin ou surgir sans que l’on sache combien de temps il restera. Il est même devenu un symbole décliné en bande dessinée, porte-clés ou tasse à café. Installé pour notre sécurité, il peut aussi annoncer un retard, une rue fermée ou un trajet modifié.
Cette impression d’omniprésence n’est d’ailleurs pas seulement subjective. En septembre 2025, près d’une artère sur quatre du centre-ville était partiellement ou totalement entravée. Dans un secteur plus restreint, on comptait 343 cônes orange, contre 232 l’année précédente, soit près de 50 % de plus, alors même que le nombre d’entraves avait diminué.
Nous ne réagissons donc pas seulement à l’objet, mais à ce qu’il annonce et au contrôle que nous pensons avoir sur ce qui va suivre.
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Puis un patient… et la rage au volant
Une deuxième étape est venue avec un cas clinique publié dans le World Journal of Psychiatry. Il décrivait notamment un épisode de rage au volant (road rage), dans un contexte où la répétition des cônes de signalisation avait acquis une forte signification émotionnelle.
Un cas clinique ne démontre pas l’existence d’une maladie. Mais il suggérait qu’une nuisance urbaine répétée pouvait, chez certaines personnes, acquérir une signification psychologique.
Voir orange
Une troisième étape a consisté à regarder le phénomène plutôt qu’à seulement le décrire. Dans mon article « Conophobia : seeing orange – a visual essay on urban stress in Montreal », publié dans Cities & Health, j’ai utilisé la photographie pour examiner la saturation du paysage montréalais.
Les cônes deviennent alors moins intéressants comme objets que comme marqueurs visuels d’une accumulation de contraintes : congestion, bruit, détours et incertitude.
Quand le public s’empare du syndrome
Puis l’expression « syndrome de Montréal » a commencé à circuler. Des citoyens ont raconté leurs expériences et les médias se sont intéressés au phénomène. Certains Montréalais s’y reconnaissaient, d’autres trouvaient l’idée absurde.
Cette réception est devenue l’objet d’un quatrième article, « Du cône orange au phénomène clinique : émergence publique du “syndrome de Montréal” ». Mais une question demeurait : pour dépasser l’intuition, il fallait confronter le concept aux données.
Le moment du sondage
C’est pourquoi nous avons franchi une cinquième étape en mai 2026.
Six questions consacrées aux cônes et aux travaux urbains ont été intégrées à un sondage Omnibus auprès de 1 033 adultes. Elles portaient sur l’exposition, les réactions émotionnelles, les modifications de comportement, la qualité de vie et le bien-être psychologique. Il ne s’agissait pas de diagnostiquer une maladie psychiatrique, mais de répondre à une question simple : le phénomène existe-t-il au-delà des anecdotes ?
Les résultats détaillés font actuellement l’objet d’une publication scientifique. Le fait que plus de la moitié des répondants associent, au moins dans une certaine mesure, l’omniprésence des cônes et des travaux à un enjeu de santé mentale fait passer la question de l’observation à l’investigation quantitative.
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Une nouvelle maladie ? Probablement pas la bonne question
La tentation serait de demander : « La conophobie existe-t-elle vraiment ? »
Face aux travaux, ralentir est adapté. Changer d’itinéraire est rationnel. Être irrité par un retard n’est pas un symptôme psychiatrique. Mais la répétition peut faire apparaître anticipation négative, sentiment de perte de contrôle, irritabilité, évitement ou détérioration de la qualité de vie.
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La véritable question devient alors : à quel moment une adaptation normale à un environnement difficile devient-elle une source significative de détresse ?
Ce que les cônes disent de nos villes
Au fond, le véritable objet de cette histoire n’est peut-être pas le cône, mais la relation entre l’être humain et son environnement urbain.
Nos villes sont remplies de petits stresseurs : congestion, travaux, détours, signalisation, incertitude. Chacun paraît insignifiant, mais leur répétition peut transformer notre expérience quotidienne. Le cône possède une qualité particulière : il rend visible cette accumulation.
L’histoire de la conophobie aura ainsi suivi un trajet inhabituel :
humour → observation → cas clinique → image → réaction publique → mesure populationnelle.
Cela ne suffit pas à créer un diagnostic, mais cela montre comment une observation légère peut devenir une question scientifique. Et peut-être est-ce la leçon du syndrome de Montréal : parfois, pour comprendre ce que la ville fait à notre esprit, il suffit de regarder ce que nous ne remarquons presque plus – un cône orange après l’autre.
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Emmanuel Stip est membre du CA des Impatients.
– ref. Cônes orange : comment l’accumulation de petits stresseurs urbains influence notre bien-être psychologique – https://theconversation.com/cones-orange-comment-laccumulation-de-petits-stresseurs-urbains-influence-notre-bien-etre-psychologique-292084
