En Nouvelle-Zélande, la réforme de l’éducation risque-t-elle de creuser les écarts entre élèves ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Adrian Schoone, Associate Professor, School of Education, Auckland University of Technology

En Nouvelle-Zélande, le défi des réformes scolaires est d’améliorer les résultats tout en répondant aux besoins des élèves les plus vulnérables. Herryssnt/Shutterstock.com

L’ESSENTIEL

  • La Nouvelle-Zélande réforme son système scolaire, au risque de creuser les difficultés des élèves les plus vulnérables.

  • Le recours à l’enseignement alternatif augmente, révélant les limites de l’accompagnement dans les écoles ordinaires.

  • Pour bénéficier à tous, la réforme doit renforcer le soutien aux élèves en difficulté et le financement des structures alternatives.


Le système éducatif néo-zélandais connaît sa plus grande réforme depuis des décennies, avec de nouveaux programmes, une refonte des diplômes et des établissements davantage tenus de rendre compte de leurs résultats.

Mais alors que les responsables politiques cherchent à relever le niveau scolaire, un autre défi prend de l’ampleur : comment accompagner les élèves, de plus en plus nombreux, qui rencontrent des difficultés dans les classes ordinaires ? Au cours de la dernière décennie, le nombre d’élèves scolarisés en dehors du système ordinaire a doublé, pour atteindre près de 15 000.

Plus de 9 000 élèves suivent désormais un enseignement à distance auprès de Te Kura, l’équivalent néo-zélandais du Cned,en raison de difficultés liées à leur bien-être ou à leur engagement scolaire, tandis que 2 000 autres sont accueillis par des structures d’enseignement alternatif. Le petit réseau néo-zélandais d’écoles sous contrat, dites « charter schools », a lui aussi enregistré une hausse de 200 % de ses effectifs.

Le mois dernier, l’Education Review Office (ERO), l’organisme chargé de l’évaluation du système éducatif, a alerté sur l’incapacité de la Nouvelle-Zélande à répondre aux besoins de nombreux jeunes scolarisés dans ces structures alternatives. Son appel à une refonte urgente intervient à un moment charnière.

Les pays qui ont engagé des réformes éducatives d’une ampleur comparable ont souvent vu la demande d’enseignement alternatif augmenter, en particulier lorsque les élèves les plus vulnérables ne bénéficiaient pas d’un accompagnement adapté.

En Angleterre, les effectifs des structures d’enseignement alternatif ont augmenté de 156 % entre les années scolaires 2017-2018 et 2024-2025. Cette hausse concerne surtout certains des élèves les plus vulnérables du système éducatif, notamment les adolescents âgés d’environ 14 à 16 ans et ceux qui présentent des besoins éducatifs particuliers.

Aux États-Unis, les effectifs des écoles sous contrat, dites « charter schools », sont passés de 2,7 millions d’élèves en 2014-2015 à environ 3,9 millions en 2023-2024.

Plus près de la Nouvelle-Zélande, l’Australie compte désormais quelque 70 000 élèves scolarisés dans des structures d’enseignement alternatif. Entre 2014 et 2022, les effectifs des établissements indépendants spécialisés dans l’accompagnement des élèves en difficulté ont presque triplé.

Reste donc à savoir si les réformes néo-zélandaises permettront d’améliorer les résultats scolaires sans creuser davantage les difficultés des élèves les plus vulnérables.

Les leçons du passé

Des inquiétudes se font déjà entendre : les nouveaux programmes néo-zélandais, centrés sur l’acquisition de connaissances, pourraient restreindre le choix des matières et moins bien répondre aux besoins de chaque élève.

De premiers articles de presse ont également fait état d’une baisse des résultats avec le nouveau programme de mathématiques. Par ailleurs, une baisse des résultats est attendue pendant la transition entre le système actuel du National Certificate of Educational Achievement (NCEA), le diplôme de fin d’études secondaires, et le nouveau diplôme qui doit le remplacer.

Les risques sont aussi plus larges. Les nouvelles fiches d’évaluation des établissements publiées par l’ERO visent à aider les parents à apprécier les performances des écoles. Mais si les établissements sont évalués publiquement, ils pourraient être moins enclins à accompagner les élèves en difficulté ou susceptibles de décrocher.

La Nouvelle-Zélande a déjà connu cette situation.

L’enseignement alternatif s’est développé dans le pays au début des années 1990, après que les réformes dites « Tomorrow’s Schools » avaient donné aux conseils d’administration des établissements davantage de pouvoir pour exclure des élèves. Plus tard, les classements fondés sur les taux d’obtention des diplômes ont également pénalisé les écoles qui accueillaient les élèves les plus en difficulté.

Mais ces débats sont bien antérieurs à ces réformes. Les inquiétudes suscitées par un modèle éducatif unique, censé convenir à tous les élèves, sont presque aussi anciennes que le système scolaire public néo-zélandais lui-même.

Cette tension est bien illustrée par une caricature de 1899, publiée quelques décennies seulement après que la loi sur l’éducation de 1877 a instauré un système scolaire national en Nouvelle-Zélande. On y voit un inspecteur passer en revue des rangées d’élèves, tous vêtus de la même veste « standard » et évalués à l’aide d’une même règle.


Fourni par l’auteur, CC BY-NC-ND

Après la Seconde Guerre mondiale, la Nouvelle-Zélande a pris une autre voie. Sous l’impulsion de Clarence Beeby, directeur de l’éducation de 1940 à 1960, les écoles ont adopté une pédagogie plus novatrice, centrée sur les élèves, qui leur a valu une reconnaissance internationale.

Beaucoup considèrent cette période comme l’apogée de l’engagement néo-zélandais en faveur d’une éducation inclusive. Beeby défendait l’idée que chaque enfant devait recevoir un enseignement « adapté à ses aptitudes », quels que soient son milieu social ou ses capacités.

Pourtant, depuis les origines, le système scolaire répond mal aux besoins de nombreux Maoris. Comme le souligne l’ERO, 58 % des élèves scolarisés dans des structures d’enseignement alternatif sont des jeunes Maoris, ou « rangatahi Māori ».

L’apparition des écoles sous contrat en Nouvelle-Zélande témoigne également de besoins non satisfaits. Environ la moitié semblent s’appuyer sur des approches dites « kaupapa Māori », ancrées dans les valeurs et la culture maories. Cela souligne une insatisfaction persistante quant à la capacité du système classique à répondre aux besoins et aux aspirations des Maoris en matière d’éducation.

Le système doit aussi s’adapter à un nombre croissant d’élèves aux profils neurodivergents, ainsi qu’à ceux qui rencontrent des problèmes de santé mentale, vivent des situations de prise en charge difficiles ou font face à des difficultés socio-économiques.

Des réformes qui bénéficient à tous

La réforme du système éducatif néo-zélandais est désormais bien engagée. Faire marche arrière risquerait de désorienter et d’épuiser un secteur déjà soumis à des changements majeurs et incessants depuis trois ans.

Cela n’empêche toutefois pas d’échelonner plus soigneusement sa mise en œuvre, tout en investissant dans l’accompagnement des élèves et l’enseignement alternatif, afin que les plus vulnérables ne soient pas laissés de côté.

Un livre blanc, récemment publié par le Youth Development and Education Network Aotearoa, un réseau néo-zélandais consacré au développement et à l’éducation des jeunes, propose quelques pistes.

Il défend l’idée que la réforme éducative doit s’accompagner d’investissements accrus en faveur des élèves les plus exposés au risque de décrochage. Il recommande notamment de généraliser, dans les établissements ordinaires, des approches qui tiennent compte des traumatismes vécus et du développement des élèves, afin de limiter le recours à l’enseignement alternatif.

Il appelle également à financer les structures d’enseignement alternatif à un niveau comparable à celui des écoles sous contrat, pour leur permettre de recruter des enseignants qualifiés aux côtés d’éducateurs spécialisés dans l’accompagnement des jeunes.

Il recommande aussi de former et de recruter des professionnels de la pédagogie sociale, qui travailleraient aux côtés des enseignants pour répondre aux besoins sociaux des élèves et les accompagner dans leur développement.

Pour que les réformes éducatives néo-zélandaises réussissent, les responsables politiques devraient écouter cet élève de 15 ans scolarisé dans une structure alternative, dont l’appel a inspiré le titre du livre blanc : « Surtout, ne renoncez pas à nous. »

The Conversation

Adrian Schoone est conseiller auprès de l’organisme national de l’enseignement alternatif en Nouvelle-Zélande.

– ref. En Nouvelle-Zélande, la réforme de l’éducation risque-t-elle de creuser les écarts entre élèves ? – https://theconversation.com/en-nouvelle-zelande-la-reforme-de-leducation-risque-t-elle-de-creuser-les-ecarts-entre-eleves-293961