Quand les transports divisent la ville : regard sur les controverses autour de la mobilité durable

Source: The Conversation – in French – By Emiliano Scanu, Professeur en sociologie de l’environnement, Université Laval

Pistes cyclables, tramways, voies réservées, péages urbains : partout, les projets destinés à réduire la place de l’automobile et à favoriser le transport durable soulèvent des controverses et polarisent les débats. Derrière ces résistances se jouent des conflits sur l’usage de l’espace, les habitudes de vie, l’accès aux commerces et la vision même de la ville. Il importe de mieux comprendre ces oppositions plutôt que de les balayer du revers de la main.


La transition vers une mobilité urbaine plus durable est de plus en plus envisagée par les villes à travers le monde en raison de ses bénéfices économiques (amélioration de l’attractivité), sociaux (renforcement de l’accessibilité) et environnementaux (réduction des gaz à effet de serre). Celle-ci peut s’appuyer sur une panoplie d’instruments différents, comme des infrastructures ou des règlements, mais s’articule généralement autour de la formule « réduire, transférer, améliorer ».

L’objectif consiste d’abord à diminuer l’usage de la voiture et les distances parcourues, notamment par la densification. Il s’agit ensuite de transférer les déplacements vers des modes plus durables, comme le transport collectif, le vélo et la marche. Enfin, on cherche à améliorer les moyens de transport eux-mêmes, notamment en privilégiant des véhicules moins énergivores ou électriques.

Or, malgré leur progressive diffusion et institutionnalisation, les principes et outils de mobilité durable ne se traduisent pas toujours en projets concrets. Mes travaux, ainsi que ceux d’autres équipes de recherche, ont cherché à mieux comprendre les barrières à la transition vers une mobilité plus durable. Si les obstacles techniques, tels que les coûts élevés ou les difficultés d’intégration de nouvelles infrastructures dans le cadre bâti existant, sont bien connus, les contraintes sociopolitiques apparaissent tout aussi importantes, sinon davantage. Elles demeurent pourtant encore relativement peu étudiées et débattues.

Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connaît de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et – tout particulièrement en cette année électorale – politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, La Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.

La contestation de la mobilité durable

Qu’il s’agisse de tramways, de pistes cyclables, ou de liens piétonniers, les projets en faveur du transport collectif et actif font presque systématiquement l’objet d’oppositions. Et ce, même lorsqu’ils sont promus au nom de la vitalité économique, de la décarbonisation ou de la qualité de vie.

Ces oppositions ne visent pas toutes les mêmes aspects des projets. Certaines portent sur le tracé d’un tramway, la suppression de cases de stationnement ou l’emplacement d’une piste cyclable. D’autres mettent en cause la façon dont les décisions sont prises et dénoncent des consultations jugées trop tardives ou insuffisantes, voire leur absence. Ces oppositions peuvent retarder les projets, en réduire l’ampleur ou, parfois, les faire échouer.

Ces dynamiques sont observables dans de nombreux contextes urbains, comme Strasbourg (extension au nord du tramway), Casablanca (nouveau service rapide par bus (SRB)), Bologne (nouveau réseau de tramway) ou New York (introduction d’une zone de péage pour les voitures à Manhattan, qui a notamment suscité la colère de Donald Trump, qui a cherché à l’invalider).




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Contestations au pays

Au Canada, ce type de controverses est monnaie courante, ne serait-ce qu’en raison du statut privilégié dont jouit la voiture et les styles de vie (flexibilité, autonomie) et formes d’habitat (banlieue, maison unifamiliale) qui lui sont étroitement liés.

L’on retrouve des cas de contestation à Montréal (corridors de mobilité durable sur Henri-Bourassa), à Vancouver (SRB entre Metrotown et North Shore) et Calgary (piste cyclable entre Chinatown et Eau Claire).

À ceux-ci s’ajoute celui, emblématique, de la piste cyclable sur Bloor Street à Toronto qui, en plus d’être contestée par certains résidents et commerçants, a été vivement critiquée par le gouvernement provincial de Doug Ford, qui a promulgué une loi afin de pouvoir la supprimer. Le projet de tramway à Québec a lui aussi connu un parcours difficile. En plus de ne pas jouir d’une grande popularité, il a fait l’objet d’ingérences du gouvernement provincial, qui a cherché à en bloquer ou à en retarder l’avancement à plusieurs reprises.




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Qui craint la mobilité durable ?

Pour le dire simplement, les politiques et projets de mobilité durable provoquent résistances et oppositions parce qu’ils impliquent inévitablement une transformation des hiérarchies urbaines, entre fonctions, modes de déplacement, espaces, rôles sociaux et styles de vie.

À la lumière de la littérature sur le sujet, je propose de caractériser ces formes de contestation en deux catégories. La première, dite « progressiste », est plutôt marginale. Elle ne s’oppose pas tant aux projets, mais critique surtout leur caractère technocratique et néolibéral, en prônant une meilleure prise en compte des questions d’accessibilité et des risques d’embourgeoisement des quartiers bénéficiant de nouvelles infrastructures. On y retrouve des groupes marginalisés, des militants ou encore des « perfectionnistes de la mobilité durable ».


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La forme plus coriace de contestation est celle que je qualifie de « conservatrice ». La mobilité durable y est perçue comme une menace à des valeurs, intérêts et modes de vie établis, voire comme une « guerre à l’auto ». Cette catégorie regroupe les résidents directement touchés par les projets, les groupes politiques conservateurs et les commerçants. Ces derniers invoquent surtout la perte de stationnements et, par conséquent, de revenus causée par les nouvelles infrastructures.




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Comment prévenir ou apaiser ces résistances ?

Plusieurs remèdes peuvent être mis de l’avant pour renforcer la légitimité politique et scientifique des projets de mobilité durable. En voici deux qui me semblent particulièrement prometteurs.

Le premier consiste à communiquer les bénéfices concrets des projets. Par exemple, les arguments des commerçants concernant les pertes de revenus reposent rarement sur des éléments probants, et peuvent être facilement démentis par des études, par ailleurs nombreuses, montrant que ce les infrastructures de mobilité durable améliorent généralement le chiffre d’affaires des commerces, même lorsque des stationnements sont supprimés.

Mais la résistance à la mobilité durable est aussi une question idéologique. La situation se complique alors, puisqu’on quitte le domaine des faits pour celui des valeurs. La deuxième piste de solution consiste alors en la consultation publique, qui peut renforcer la légitimité des mesures proposées, à condition d’intervenir en amont et de permettre à tous d’exprimer en profondeur et selon différentes modalités ses points de vue.

Finalement, il ne faut pas oublier que les controverses constituent le sel de la vie démocratique et que leur existence témoigne de la vitalité de nos institutions, pourvu qu’elles favorisent le dialogue et les échanges constructifs plutôt que d’exacerber la polarisation entre tenants des transports publics et défenseurs de l’« automobilité », au risque d’aboutir à un dialogue de sourds.

La Conversation Canada

Emiliano Scanu a reçu des financements du FRQSC et du CRSH

– ref. Quand les transports divisent la ville : regard sur les controverses autour de la mobilité durable – https://theconversation.com/quand-les-transports-divisent-la-ville-regard-sur-les-controverses-autour-de-la-mobilite-durable-292299