L’histoire d’Argos, le fidèle chien d’Ulysse, éclaire la place des animaux dans la Grèce antique

Source: The Conversation – in French – By Susanna Phillippo, Senior Lecturer in Classics, Newcastle University

Dans l’Odyssée, Argos (ici peint par Briton Riviere en 1873) n’est pas qu’un chien : il incarne les liens entre humains et animaux dans la Grèce antique Universal Pictures/Granger Historical Picture Archive

L’ESSENTIEL

  • Dans l’Odyssée, le chien Argos incarne la fidélité et les ravages du temps qui passe.

  • Les animaux occupent une place importante dans la littérature et l’art de la Grèce antique, où ils sont souvent représentés comme des compagnons.

  • Les animaux ne sont pas de simples figurants : ils participent pleinement au récit homérique.


L’Odyssée d’Homère, avec ses monstres fabuleux et son récit haletant de l’endurance humaine, était un candidat idéal pour le dernier blockbuster hollywoodien de Christopher Nolan. Mais au milieu de cette débauche de fantastique et de drames héroïques, deux scènes beaucoup plus simples figurent parmi les plus mémorables du poème. Toutes deux mettent en scène des animaux.

La première est celle, bouleversante et tragiquement brève, des retrouvailles entre le héros (incarné dans le film par Matt Damon) et son fidèle chien Argos. Un épisode d’une grande sobriété, qui éclaire pourtant avec force les grands thèmes de l’Odyssée : la patience, la fidélité et la perte.

La seconde montre le cyclope anthropophage révéler, contre toute attente, une facette plus tendre. Il s’adresse à son bélier préféré en l’appelant Pepon, un terme affectueux qu’Homère réserve par ailleurs aux amis proches et aux membres de la famille. Le cyclope se demande à voix haute si l’animal souffre de la perte de l’œil de son maître ou s’il partage son désir de vengeance.

Ces deux épisodes illustrent la remarquable capacité d’Homère à ancrer le monde héroïque dans toute la richesse de l’expérience humaine, tout en soulignant les liens fondamentaux entre les êtres humains et le monde naturel. L’univers foisonnant des héros homériques ne se limite pas aux monstres fabuleux, aux divinités toutes-puissantes et aux aristocrates : il est aussi peuplé d’hommes et de femmes ordinaires, ainsi que d’animaux.

Les liens entre les humains et les animaux dans la poésie grecque antique

Les liens qui unissent les humains et les animaux, qu’ils soient des compagnons de travail ou non, sont abondamment représentés dans la littérature comme dans les arts visuels de la Grèce antique. L’épouse d’Ulysse, Pénélope, possède des oies domestiques qui, dit-elle, « réchauffent son cœur » lorsqu’elle les voit. Dans un rêve, un aigle les tue, et Pénélope pleure leur disparition.

Dans l’autre grande épopée d’Homère, l’Iliade, Hector demande à ses chevaux de se souvenir de la bouillie sucrée que son épouse leur préparait avant même de s’occuper de son mari. Quant aux chevaux d’Achille, ils pleurent la mort de son ami Patrocle. Figés par le chagrin, ils demeurent immobiles « comme une colonne dressée sur la tombe d’un homme ou d’une femme ».

Dans la littérature grecque plus tardive, il existe un important corpus d’épitaphes consacrées à la mémoire des chiens. Le poète Simonide, qui vécut aux VIᵉ et Vᵉ siècles avant notre ère, est parfois considéré comme l’auteur de ce vibrant hommage, gravé sur la stèle funéraire d’une chienne de chasse :

« Bien que tu sois morte, Lycas la chasseuse, j’imagine que les bêtes sauvages tremblent encore devant tes os blancs dans ce tombeau. Ta bravoure est connue du haut Pélion, de l’Ossa qui se voit de loin et des sommets du Cithéron avec leurs pâturages solitaires. »

Les liens entre les humains et les animaux dans l’art grec antique

De nombreuses recherches montrent que les chiens de travail comme les chiens de compagnie sont très largement représentés dans les peintures sur céramique et les sculptures grecques. La base de données des céramiques du Beazley Archive, à Oxford, recense plus de 1 400 représentations de chiens sur des vases datés de 700 à 200 avant notre ère. Des exemples encore plus anciens nous sont également parvenus.

D’un côté du vase figure un homme retenant un chien en laisse dans chaque main. À sa gauche se tient un taureau, peint en silhouette et couvert de taches, tourné vers la droite mais la tête orientée vers la gauche
Cratère en cloche conservé dans les collections du British Museum.
The Trustees of the British Museum, CC BY

Les collections du British Museum conservent notamment un bol de la période mycénienne (entre 1750 et 1050 avant notre ère), l’époque où se déroulent les épopées homériques. On y voit un homme peinant à maîtriser deux petits chiens particulièrement fougueux tenus en laisse.

Même si les preuves de l’utilisation des chiens à la guerre par les Grecs restent limitées, les peintures sur vase représentant des guerriers faisant leurs adieux à leur famille montrent souvent un chien. Celui-ci peut être interprété soit comme accompagnant le guerrier au combat, soit comme restant auprès de ceux qui demeurent au foyer.

Dans un registre plus domestique, les chiens apparaissant sous les lits de banquet des hommes participant à un symposium, où l’on boit du vin (et s’adonne à d’autres plaisirs du corps), constituent un thème récurrent de l’iconographie grecque. C’est le cas, par exemple, d’un célèbre vase corinthien datant de 600 à 590 avant notre ère.

Le monument funéraire de la jeune Euchalia
Le monument funéraire de la jeune Euchalia.
Kerameikos Museum, CC BY

Si les chiens, notamment les chiens de chasse, peuvent apparaître dans l’art et sur les monuments funéraires comme des marqueurs de statut social, ils sont aussi représentés dans des scènes qui suggèrent un véritable lien d’affection. Un relief découvert à Sparte montre un homme assis, entouré des attributs de son rang, tandis qu’un petit chien se dresse contre ses genoux pour attirer son attention.

Sur les reliefs funéraires de l’Athènes classique, ces petits chiens constituent un motif récurrent. Ils accompagnent le plus souvent des personnages jeunes, et tout particulièrement des enfants.

L’un des exemples les plus connus est le monument funéraire de la jeune Euchalia. On l’y voit entourée de ses parents, de sa grand-mère et d’un petit chien dressé sur ses pattes arrière, les pattes posées contre ses genoux. Il s’agit probablement d’un maltais (Canis melitaeus), un petit chien de compagnie réputé dans l’Antiquité pour son caractère affectueux et sa douceur.

Ce que symbolise Argos

Les chiens n’étaient pas toujours perçus de manière positive dans le monde antique : le mot « chien » était employé comme une insulte, aussi bien envers les femmes qu’envers les hommes dans les épopées homériques. Mais la fidélité d’Argos témoigne à la fois de la valeur d’Ulysse aux yeux de sa propre société et de celle de cette société elle-même, malgré les bouleversements et le déclin qu’elle traverse.

Si le retour d’Ulysse à Ithaque est indispensable, il ne peut réussir sans le soutien de personnages humbles et profondément humains comme le porcher Eumée. Et il a peut-être aussi besoin de la confirmation intime que lui apporte la fidélité inébranlable d’Argos.

L’épisode d’Argos fait écho au début du chant XIV, lorsque Ulysse rentre pour la première fois chez lui. Les chiens de garde de la ferme du porcher Eumée ne le reconnaissent pas et s’apprêtent à l’attaquer :

« Et aussitôt les chiens aboyeurs virent Ulysse, et ils accoururent en hurlant ; mais Ulysse plein de ruse s’assit, et le bâton tomba de sa main. Alors il eût subi un indigne traitement auprès de l’étable qui était à lui ; mais le porcher accourut promptement de ses pieds rapides ; et le cuir lui tomba des mains et, en criant, il chassa les chiens à coups de pierres. »

Cette scène rappelle avec force combien l’absence d’Ulysse a été longue et à quel point lui et sa patrie sont devenus étrangers l’un à l’autre. Ce contraste est renforcé lorsque son fils, Télémaque, arrive à son tour : les mêmes chiens l’accueillent avec l’affection que manifestera plus tard Argos envers Ulysse.

Cette scène fait douloureusement écho à celle où Ulysse assiste, impuissant, aux retrouvailles affectueuses entre le porcher Eumée et son propre fils, Télémaque, qui ne le reconnaît pas. Tous deux s’étreignent « comme un père et son fils ». Un rappel cruel de tout ce qu’Ulysse a perdu pendant sa longue absence.

Dans l’histoire d’Argos, l’Odyssée mêle avec une remarquable habileté réalisme, ironie et émotion. Homère oppose la vigueur du chien dans sa jeunesse à l’état d’abandon dans lequel il se trouve lorsqu’il retrouve enfin son maître : couché sur un tas de fumier, couvert de parasites.

Le lien affectif entre les deux est intact, mais les retrouvailles physiques sont impossibles. Malgré ses oreilles dressées et sa queue qui remue, Argos est trop faible pour s’approcher d’Ulysse. Quant à celui-ci, profondément ému, il n’ose pas laisser paraître qu’il l’a reconnu, de peur de révéler son identité à un moment critique, alors que les prétendants qui convoitent Pénélope sont prêts à le tuer.

Dans un dénouement aussi émouvant que réconfortant, le fidèle compagnon a la chance de revoir une dernière fois son maître avant de mourir. Mais ces retrouvailles incomplètes laissent un sentiment d’accomplissement contrarié qui met en lumière le versant le plus sombre de l’histoire d’Ulysse : malgré tout ce qu’il retrouve, certaines pertes causées par une si longue absence ne pourront jamais être réparées.

L’héroïsme et les exploits héroïques occupent une place centrale dans les poèmes homériques et y sont constamment célébrés. Mais ces œuvres rendent aussi hommage aux relations ordinaires entre les êtres humains et les animaux. Elles en pleurent la fragilité autant qu’elles en célèbrent la beauté, suggérant que ces liens valent autant que les exploits des héros, sinon davantage, parce qu’ils leur survivent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. L’histoire d’Argos, le fidèle chien d’Ulysse, éclaire la place des animaux dans la Grèce antique – https://theconversation.com/lhistoire-dargos-le-fidele-chien-dulysse-eclaire-la-place-des-animaux-dans-la-grece-antique-288398