Sénégal : après la dette cachée, quel rôle pour le FMI ?

Source: The Conversation – in French – By Souleymane Gueye, Professor of Economics and Statistics, City College of San Francisco

Le Sénégal se trouve devant un paradoxe historique. Après avoir découvert que sa dette était bien plus élevée que les chiffres officiellement communiqués, le pays s’apprête à accepter un nouveau programme avec le FMI destiné à rétablir ses équilibres budgétaires et à restaurer la soutenabilité de sa dette.

Le pays doit aujourd’hui assainir des finances publiques dont les déséquilibres ont échappé, pendant des années, à la surveillance du FMI qui l’accompagne depuis des décennies.

Avec une dette publique révisée à 132 % du PIB, un besoin de refinancement de 11,6 milliards de dollars en 2026, un service de la dette absorbant 25 % des recettes fiscales et une crédibilité financière dégradée, le Sénégal doit impérativement restaurer ses marges budgétaires.

Dans ce contexte, l’accord technique avec le FMI est présenté comme une nécessité. Ayant étudié les politiques et les prescriptions du FMI, je m’interroge sur les limites de ce dispositif de surveillance et les risques d’un remède qui pourrait reproduire les mêmes erreurs.

Le paradoxe du FMI

Le paradoxe est saisissant : le FMI intervient pour résoudre une crise de dette dont il n’avait pas anticipé toute l’ampleur. Il demande désormais davantage de transparence, une meilleure gestion de la dette, une rationalisation des dépenses et une mobilisation accrue des recettes.

Ces mesures sont nécessaires. Mais pourquoi n’ont-elles pas su prévenir l’émergence d’une telle vulnérabilité ? Il serait trop facile de faire supporter aux citoyens l’essentiel du coût de la correction, alors que le système de surveillance n’a pas détecté à temps l’ampleur du problème.

La situation relative à cet accord est désormais alarmante. D’un montant d’environ 2,2 milliards de dollars sur 36 mois, ce programme est accordé au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC), destinée à apporter une aide financière à moyen terme aux pays à faible revenu confrontés à des difficultés prolongées de balance des paiements.

Il repose sur une logique de consolidation budgétaire. Celle-ci pourrait avoir de lourdes conséquences sociales et économiques, comme ce fut le cas dans les années 1980 avec les programmes d’ajustement structurel.




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En effet, le Sénégal risque de payer deux fois : une première fois pour les erreurs et les engagements du passé, et une seconde fois pour les corriger. Cette correction passerait par une politique fiscale restrictive. Celle-ci repose notamment sur une réduction drastique des dépenses publiques, une réforme des subventions à l’énergie et la privatisation de certains secteurs importants de l’économie.

Cette stratégie de restauration des équilibres budgétaires réduira davantage les marges budgétaires de l’État et pourrait reproduire le cycle suivant : endettement → crise → ajustement → restructuration → retour aux marchés → nouveaux emprunts → nouvelle crise. Or, l’objectif du gouvernement devrait être d’en sortir, et non de le reproduire avec l’intention de restructurer prématurément la dette.

La souveraineté ne peut pas être sous-traitée

Le Plan de redressement économique et social (PRES), porté par le gouvernement dirigé par l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko, reposait sur un principe central : subordonner tout programme extérieur aux priorités économiques nationales.

L’objectif était de transformer structurellement l’économie sénégalaise et de renforcer son autonomie. Il s’agissait ainsi d’éviter le cercle vicieux de la dépendance et de la pauvreté : faible transformation productive → déficit → dette → ajustement → investissement insuffisant → nouvelle dette.

En revanche, la logique du FMI s’articule autour de la stabilisation du cycle financier tout en ignorant le cycle productif. Si la stabilisation devient l’horizon ultime de ce nouvel accord, le Sénégal risque de perdre une partie de sa capacité à définir ses priorités et ses programmes économiques et sociaux. Ce serait très malheureux après deux années de gestion active de la dette et d’allégement du coût de la vie pour les ménages sénégalais sans appui financier du FMI.

Le FMI doit être un instrument, pas le planificateur économique. Il serait aberrant de demander au Sénégal de rompre avec le FMI aujourd’hui. Mais le pays doit résoudre cette question vitale : comment utiliser le FMI sans le laisser devenir l’architecte principal de la politique économique nationale ?




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Tout programme doit conduire vers l’autonomie financière. Ainsi, le plan de traitement de la dette doit être conçu pour libérer des ressources financières pour l’industrie, l’agriculture , la transformation locale des ressources minières/ d’hydrocarbures, et les infrastructures productives.

Ce plan ne doit pas être utilisé uniquement comme un levier pour amortir une dette de 4 517 milliards de francs CFA et contribuer au rétablissement de sa soutenabilité.

Les difficultés économiques du Sénégal surpassent la problématique de la dette : l’économie produit et transforme peu, importe beaucoup, crée trop peu d’emplois et dépend des financements extérieurs. Le pétrole et le gaz doivent servir à transformer ce modèle d’endettement, non à en repousser la réforme.

Un programme de stabilisation des équilibres budgétaires

Le nouveau programme du FMI doit être compris pour ce qu’il est : un programme de stabilisation et de restructuration de la dette, avec des conditionnalités classiques : réduction du déficit budgétaire estime a 7.6 % du PIB, maîtrise des dépenses gouvernementales, notamment les dépenses d’investissement, mobilisation des recettes et réformes économiques.

Il repose notamment sur une modification de l’intervention de l’État, une réorientation des subventions qui passent de 428 millions à 1,35 milliard de dollars dans le nouveau projet de loi de finance rectificative (PLFR) et un plan de traitement de la dette. Ceci n’est rien d’autre qu’un plan d’ajustement structurel.

Assainir les finances publiques n’est pas transformer une économie. Le Sénégal doit absolument éviter cette approche.
Si le Sénégal, à travers cet accord, parvient à réduire ses déficits, restaurer la soutenabilité de la dette , et à retrouver l’accès aux marchés financiers internationaux sans transformer structurellement sa base productive, la crise ne sera pas résolue : elle aura été simplement repoussée.

Ce que nous enseignent les autres pays

L’expérience du Ghana et de la Zambie illustre parfaitement cette distinction. Au Ghana, le programme du FMI et la restructuration ont amélioré les équilibres macroéconomiques et la dette. En 2025-2026, la croissance économique et le taux d’inflation ont évolué favorablement. Mais les difficultés économiques et sociales demeurent.

En Zambie, la restructuration et la consolidation budgétaires ont amélioré les indicateurs de la dette et certaines dépenses sociales ont été protégées. Mais la pauvreté et les inégalités restent criantes et une nouvelle restructuration a été nécessaire. Un programme peut donc stabiliser les finances sans transformer profondément l’économie.




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Le Sénégal doit travailler avec le FMI pour faire valider son cadrage macroéconomique aujourd’hui, sans devenir dépendant du FMI demain. Le gouvernement doit rester maître de ses choix. La discipline budgétaire est nécessaire, mais l’austérité ne peut devenir une stratégie de développement. Et c’est là ou les autorités doivent être fermes durant les phases de négociation et de confirmation du programme.

Construire son propre plan de sortie de crise

Quel programme le Sénégal peut-il construire avec le FMI sans abandonner ses propres priorités et sa souveraineté économique ?

Le pays doit élaborer son propre plan national de sortie de crise et de transformation économique, négocié avec ses partenaires mais conçu à partir de ses intérêts économiques. À défaut de poursuivre le PRES, il y a urgence à convoquer des États généraux de l’économie pour concevoir un plan économique et social qui mettra le Sénégal sur la trajectoire des économies émergentes.

Deux objectifs sont indissociables : assainir les finances publiques aujourd’hui et transformer structurellement l’économie pour éviter la prochaine crise. Cela suppose de protéger l’investissement productif, mobiliser les recettes, réduire le train de vie de l’État, développer l’épargne nationale, mobiliser la diaspora et réduire la dépendance aux emprunts extérieurs.

Surtout, il faut produire davantage, transformer localement les ressources, exporter davantage de produits finis, et créer des emplois durables. Les hydrocarbures offrent une occasion exceptionnelle, mais aussi un risque s’ils financent surtout les dépenses courantes ou de nouveaux emprunts.

Sortir du cycle

Le Sénégal doit assumer ses responsabilités : clarifier la gestion passée de la dette, renforcer la transparence et consolider les institutions de contrôle. Mais la crise doit aussi remettre en cause un modèle trop dépendant de l’endettement extérieur et encore insuffisamment productif.

C’est cela, la véritable souveraineté économique : accepter l’aide dont le pays a besoin sans abandonner le droit de définir son avenir. Le Sénégal ne doit pas seulement chercher à redevenir un bon emprunteur. Il doit devenir une économie suffisamment productive pour avoir de moins en moins besoin d’emprunter.

La crise actuelle peut être une menace ou une opportunité historique. Si les autorités se contentent de restructurer la dette, ils gagneront peut-être du temps. Par contre, s’ils utilisent cette crise pour transformer profondément l’économie, le système de financement et les institutions, le Sénégal changera de trajectoire.

Le véritable enjeu dépasse le financement obtenu : le Sénégal utilisera-t-il ce programme pour seulement restaurer ses comptes ou pour reconstruire son économie ? La première option sortira peut-être le pays de la crise de l’endettement et restaurera progressivement la crédibilité financiere; mais la seconde l’en sortira durablement.

Le Sénégal a besoin du FMI pour franchir un moment difficile. Mais il ne doit pas lui confier la définition de son avenir. La réussite ne se mesurera pas à notre capacité à rembourser davantage de dettes, mais à notre capacité à bâtir une économie qui en aura besoin de moins en moins.

Le véritable plan de sortie de crise ne doit donc pas seulement nous permettre de sortir du cycle de la dette : il doit nous permettre de ne plus y revenir.

The Conversation

Souleymane Gueye receives funding from Fulbright. He is affiliated with the American Economic Association.

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