L’Église face aux violences sexuelles : une lente conversion à la prise en compte des victimes

Source: The Conversation – in French – By Anne Lancien, chercheuse en science politique, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Longtemps, l’Église catholique a sanctionné les clercs auteurs de violences sexuelles, mais sans transparence et en demandant aux victimes de se taire.

  • Depuis les années 1990, des scandales ont contraint l’Église à changer d’approche. En France, plusieurs dispositifs prennent désormais en charge les victimes.

  • Pourtant, des résistances demeurent, comme l’illustre l’opposition des évêques de France à la levée du secret de la confession.


Écartons une idée reçue : l’Église catholique n’avait pas ignoré, avant l’éclatement des scandales au cours de ces dernières années, la question des violences sexuelles exercées par ses clercs.

Elle avait produit un système de régulation morale qui, sur le fondement d’une dénonciation des atteintes à la « pureté », sanctionnait les violences commises en son sein contre les fidèles. Le pape Pie XI avait par exemple, au début des années 1920, rappelé l’iniquité du « crime de sollicitation », qui consiste, pour un prêtre, à demander à ses pénitents des faveurs sexuelles en échange de l’octroi de l’absolution. En 1962, le Saint-Siège, réitérant la doctrine, y adjoint explicitement le crime de pédophilie. Dans tous les cas, les sanctions peuvent aller jusqu’à la « réduction à l’état laïc ».

L’Église avait installé aussi un régime de sanction administrative. Lorsqu’un « cas difficile » ou « douloureux », selon le langage préconciliaire, était attesté, à la suite du repérage d’un supérieur, d’une rumeur insistante ou de la plainte d’un parent, il n’était pas rare que le coupable fût déplacé souvent au sein du même diocèse, parfois même à l’extérieur de son diocèse d’exercice, sans être privé pour autant de toute mission éducative auprès des enfants.

L’institution avait établi enfin un dispositif d’accompagnement psychologique. Il s’agissait de restaurer le prêtre coupable d’atteinte aux bonnes mœurs, et notamment de pédophilie, dans son habitus sacerdotal. Un organisme, le Secours sacerdotal, créé en 1953, rebaptisé Entraide sacerdotale au moment du concile, est spécialement consacré à cette mission. Tout au long des années 1960-1970, il dirigera les clercs agresseurs vers des établissements de santé et, parfois, avec l’accompagnement d’un psychologue de ville, vers des monastères.

Le système semble complet. Il comporte cependant une faille dirimante : outre qu’il entend régler les problèmes en interne, sans jamais faire intervenir la puissance publique, il ne place pas la victime au premier rang de ses préoccupations. Il n’est pas rare, jusqu’aux années 2000, qu’on demande aux parents et aux enfants de faire silence sur l’agression.

L’idée est alors de faire valoir une « culture de l’honneur » : il faut sauver la réputation de l’institution et de sa hiérarchie. Par un effet de sa réflexion interne, elle-même engendrée par les mutations à l’œuvre dans la société globale, l’Église catholique a modifié ses positions au cours des deux décennies qui viennent de s’écouler : elle a, de manière parfois résistible, pris en compte le nouvel éthos en faisant valoir désormais une « culture de la victime ».

La révélation des violences dans les années 1990

Tout remonte aux années 1990-2000. L’institution catholique se trouve percutée par des révélations qui viennent interroger sa manière d’agir sur la question des violences sexuelles en son sein. Certaines de ces révélations viennent de l’extérieur. La presse fait état de l’existence en Australie, dans la très catholique Irlande, aux États-Unis plus encore, de l’existence, au sein même de l’institution, de foyers de prédation. Le procès du père Edward Pipala, en particulier, révèle, au début des années 1990, non point seulement l’ampleur des crimes individuels commis par le prêtre, mais également l’impéritie de l’archidiocèse de New York dans le traitement du dossier.

En France même, les événements se précipitent. Dans la deuxième moitié des années 1990, des lanceurs d’alerte, comme la médecin et théologienne Marie-Jo Thiel, interviennent devant les évêques pour les aviser de la souffrance, parfois insurmontable, des enfants victimes et les appeler à mettre en place une véritable politique de prévention, publiquement assumée, des actes pédophiles. Ils trouvent bientôt l’appui des médias et des juges, comme on le voit, en 2001, avec la condamnation à trois ans de prison (avec sursis) de l’évêque de Bayeux-Lisieux par le tribunal correctionnel de Caen pour n’avoir pas dénoncé les crimes sexuels de l’un de ses prêtres.

L’épiscopat prend, au début des années 2000, quelques mesures inédites. Il instaure en particulier un guide de bonnes pratiques et établit les premières cellules d’écoute. Très vite cependant, le dispositif entre en sommeil. Il faut attendre la révélation publique en 2016 – sous l’effet de la mobilisation des associations de victimes comme La Parole Libérée – des crimes de l’abbé Preynat pour que l’épiscopat français s’engage de nouveau dans le combat contre la pédocriminalité cléricale.

Le choc du rapport Sauvé en 2021

Entre 2016 et 2018, l’Église renoue donc, mais avec plus d’énergie qu’hier, avec le schéma, fondé sur le triptyque information, écoute, signalement, du début des années 2000. On se dit cependant qu’il faut aller plus loin. L’idée d’une commission d’enquête, que l’Église instituerait, et dont plusieurs pays anglo-saxons ont fait l’expérience, fait son chemin.

La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), installée début 2019, réunit des chercheurs en sociologie, histoire, droit, médecine, anthropologie, des hauts fonctionnaires (magistrats, inspecteurs généraux), des avocats et des magistrats, des spécialistes de l’aide aux victimes. Elle mène, de janvier 2019 à l’été 2021, tout un travail d’enquête, aboutissant au rapport Sauvé, remis le 5 octobre 2021 aux dirigeants de l’Église.

Le rapport Sauvé relève que, de 1950 à 2020, environ 330 000 personnes
– mineurs et personnes vulnérables – auraient été agressées dans le cadre de l’Église. Il annonce le chiffre, probablement inférieur à la réalité de 3 000 prêtres et religieux auteurs de violences sexuelles. Il demande à l’Église de remiser sa pratique traditionnelle de gestion des violences sexuelles, qui, le plus souvent, s’articulait autour du déplacement du prêtre fautif et de la silenciation de l’enfant violenté. La commission insiste pour que l’institution catholique « répare » le crime par une politique de reconnaissance des victimes, qui s’exprimerait sur le terrain financier, mais aussi sur le terrain mémoriel.

Le rapport, qui crée un choc dans l’opinion, est bien reçu par les victimes et leurs associations. Le monde catholique, si l’on excepte une minorité en son sein qui doute de l’importance des chiffres, et ses évêques même le jugent salutaire.

Ce que propose l’Église de France

Rapidement après la publication du rapport, les institutions (la Conférence des évêques de France et la Conférence des religieux et religieuses de France) mettent en place des groupes de travail qui proposent un ensemble de recommandations à l’Assemblée des évêques réunis à Lourdes à l’été 2023. Parallèlement, deux commissions de réparations sont instaurées, la commission Reconnaissance et réparation, pour les victimes de religieuses et religieux, et l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation, pour les victimes de prêtres diocésains.

Ces deux instances indépendantes proposent une écoute, un accompagnement des victimes, une reconnaissance des violences subies et une réparation financière. Elles tentent de pallier les limites de la justice formelle, qui parfois ne peut pas juger les causes qui lui sont soumises (en raison, par exemple, de l’application des règles de prescription), qui punit et sanctionne certes, mais qui ne permet pas toujours de « réparer » l’existence des victimes.

Une autre évolution consiste en la création d’un tribunal pénal canonique national, en décembre 2022, suivant une recommandation de la Ciase. Cette instance composée de clercs, mais aussi de laïcs est une première dans le monde catholique. Elle peut juger d’affaires jusque-là traitées, sous l’égide de l’évêque du lieu, à l’échelle diocésaine, et prononcer des peines allant jusqu’à l’excommunication.

Le retour des controverses

Si ces diverses évolutions ont illustré une réelle volonté d’adaptation de l’Église, les associations et les victimes ont pourtant jugé ces initiatives trop timorées.

L’opinion engagée relève d’abord la persistance des violences sexuelles au cours de la période récente. L’agression n’est pas simplement une affaire du passé ; elle a continué de travailler l’Église tout au long de la période récente. En 2023, la presse divulgue les violences commises au sein de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram. Plus de 200 anciens élèves dénoncent des cas d’agressions physiques, psychologiques et sexuelles subies au sein de l’établissement.

À cette affaire récente fait écho la révélation, à l’été 2024, de la part d’ombre de l’abbé Pierre, figure catholique iconique de l’engagement auprès des plus précaires. C’est une déflagration au sein de la société française. Tout l’effort de transparence entrepris par l’Église depuis la publication du rapport de la Ciase menace ruine : il est de nouveau reproché à l’institution de refuser d’établir la vérité sur les ecclésiastiques coupables d’agressions sexuelles.

La réaction du pape François n’aide pas dans ce contexte de sidération. S’il reconnaît que le Vatican était informé des dérives sexuelles du cofondateur du mouvement Emmaüs, au moins depuis la mort de ce dernier, il ajoute ne pas savoir si l’institution avait été au courant de ses agissements auparavant et même ne pas avoir songé à creuser davantage la question.

Les critiques portent également sur le manque de transparence de l’Église. La question du secret de la confession l’illustre. Si en octobre 2021, deux tiers des catholiques s’expriment en faveur de la levée du secret de la confession (69 %, dont 54 % de pratiquants réguliers), les évêques s’y opposent systématiquement.

Ainsi en va-t-il de Mgr de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France de 2019 à 2025, qui déclare que le secret de la confession est « plus fort que les lois de la République » en octobre 2021 ; mais aussi de la Conférence des évêques qui s’oppose vigoureusement à cette levée un temps évoquée dans la proposition de loi visant à protéger les enfants et à lutter contre les violences en milieu scolaire, adoptée en juin 2026.

Ce parcours montre malgré tout qu’un tournant a été pris au sein de l’institution catholique. Dans un monde encore marqué par la puissance de l’habitus hiérarchique, l’Église parvenait encore à faire valoir une culture du secret, afin de défendre son honneur et la réputation de ses clercs. Le monde séculier l’a rattrapée. À l’heure de #MeToo, elle n’échappe aux influences de la société séculière : elle est aujourd’hui, dans un univers soumis aux requêtes de l’égalité et de la publicité, conduite à faire valoir, elle aussi, la figure de la victime comme nouvelle figure du sacré – non sans que s’affirment ici ou là des réflexes de résistance.

The Conversation

Anne Lancien a reçu des financements de l’ANR (ANR Access ERC) et du Bureau central des cultes

Philippe Portier a été membre de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), dite Commission Sauvé. Il a été en charge de la recherche socio-historique sur la pédocriminalité dans l’Église depuis 1950.

– ref. L’Église face aux violences sexuelles : une lente conversion à la prise en compte des victimes – https://theconversation.com/leglise-face-aux-violences-sexuelles-une-lente-conversion-a-la-prise-en-compte-des-victimes-292634