Source: The Conversation – France in French (3) – By Shannon Brincat, Senior Lecturer in Politics and International Relations, University of the Sunshine Coast
L’ESSENTIEL
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Le nouvel accord de sécurité entre le Groenland et les États-Unis préserve la souveraineté du premier, mais renforce le contrôle stratégique du second dans l’Arctique.
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Donald Trump présente comme une victoire majeure des avantages dont Washington disposait déjà en grande partie.
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En faisant pression sur un allié, les États-Unis fragilisent la confiance au sein de l’OTAN et imposent une « doctrine Monroe 2.0 ».
Le président américain Donald Trump présente déjà le nouvel accord de sécurité conclu entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland comme une victoire personnelle.
À l’en croire, Washington aurait obtenu un contrôle permanent sur la sécurité du Groenland, ainsi que le pouvoir d’empêcher ses adversaires d’y établir des bases militaires ou d’y réaliser des investissements dans des secteurs sensibles.
Le cabinet de la Première ministre danoise décrit pourtant un accord bien différent, qui viserait à renforcer la sécurité dans l’Arctique tout en préservant la souveraineté et l’intégrité territoriale du royaume du Danemark, ainsi que le droit des Groenlandais à l’autodétermination.
Mais le compromis politique se dessine déjà clairement. Trump obtient une démonstration de puissance – ou, comme l’a résumé un correspondant aux États-Unis du quotidien danois Politiken, « il a été autorisé à célébrer sa victoire sur les réseaux sociaux ». Le Danemark et le Groenland conservent, eux, leur souveraineté officielle. Enfin, l’OTAN évite une rupture immédiate. Chaque partie peut ainsi crier victoire.
C’est la lecture optimiste. Une autre, plus inquiétante, consiste à considérer que cet accord récompense des mois de pressions exercées sur un allié. Il normalise une politique des sphères d’influence, dans laquelle les petits États demeurent juridiquement souverains, mais subissent des pressions pour accepter une subordination stratégique.
Un seul perdant, la démocratie
Le contexte intérieur rend cet accord encore plus préoccupant. Le jour même où Donald Trump a annoncé l’accord sur le Groenland, des journalistes de CNN, MS NOW et Politico se sont vu refuser l’accès à la Maison Blanche et retirer leur accréditation. Plus tôt ce mois-ci, International IDEA indiquait que près de la moitié de ses 30 indicateurs mesurant l’état de la démocratie américaine étaient tombés à leur plus bas niveau depuis le début de sa collecte de données, en 1975.
Il ne s’agit pas de deux scènes politiques distinctes. Sur le plan intérieur, le président revendique le pouvoir de décider quels médias sont légitimes. À l’étranger, il s’arroge celui de décider quels États et quels investissements sont acceptables sur le territoire d’un allié. Dans les deux cas, les règles fondées sur la réciprocité cèdent la place au bon vouloir d’un seul homme, et tout désaccord est assimilé à de la déloyauté.
Mais pour Donald Trump, l’accord sur le Groenland tombe à un moment particulièrement favorable. Son annonce intervient peu avant les élections de mi-mandat de novembre, alors que la guerre contre l’Iran et, plus largement, son bilan en matière de politique étrangère sont devenus de sérieux handicaps politiques. Selon un sondage Quinnipiac réalisé en septembre, seuls 29 % des électeurs inscrits approuvaient sa gestion du conflit avec l’Iran, contre 65 % qui la désapprouvaient. Sa politique étrangère ne recueillait que 33 % d’opinions favorables.
Alors que le conflit s’enlise, des élus républicains du Congrès ont également commencé à faire défection lors de votes sur les pouvoirs de guerre. Plutôt que d’avoir à défendre une guerre sans fin clairement définie, Donald Trump peut désormais célébrer sa victoire et affirmer que ses menaces ont permis aux États-Unis d’obtenir un avantage stratégique durable.
Le Danemark et le Groenland obtiennent eux aussi quelque chose d’important. Ils évitent une annexion, une vente forcée et le risque immédiat d’un affrontement au sein de l’OTAN. Leur déclaration publique commune préserve explicitement la souveraineté, l’intégrité territoriale et le droit du Groenland à l’autodétermination.
L’OTAN, elle, bénéficie d’un répit. Dans notre article de janvier, nous expliquions que les menaces de Donald Trump avaient fait naître une possibilité sans précédent : qu’un membre fondateur de l’Alliance devienne une menace directe pour le territoire d’un autre de ses membres.
L’accord écarte ce danger immédiat et établit un programme commun pour la sécurité dans l’Arctique. La cohésion institutionnelle de l’organisation est préservée, mais cela ne signifie pas que la confiance politique a été rétablie.
Un accès stratégique dont Washington disposait déjà en grande partie
L’écart entre les déclarations de Donald Trump et le contenu apparent de l’accord est considérable. En vertu de l’accord de défense de 1951, complété en 2004, les États-Unis disposent déjà de droits presque illimités de survol et d’implantation de bases. Le compte rendu de l’accord par la BBC montre lui aussi à quel point le résultat est éloigné d’une prise de possession du territoire.
Le nouvel accord pourrait néanmoins comporter des dispositions importantes, comme l’interdiction d’implanter des bases militaires de pays non membres de l’OTAN ou l’obligation d’obtenir l’aval des États-Unis pour certains investissements sensibles.
Ces avancées restent toutefois très en deçà de l’exigence maintes fois formulée par Donald Trump de posséder ou de contrôler le Groenland. Il a revu ses ambitions à la baisse, passant de l’annexion à un accès élargi, avant de présenter ce recul comme une victoire totale.
Le coût diplomatique est élevé et se fera sentir à long terme. Une récente enquête de Reuters révèle que les gouvernements européens doutent de plus en plus de la fiabilité des États-Unis en tant que partenaire en matière de sécurité. Des responsables ont également averti que l’érosion de la confiance envers Washington affaiblissait la crédibilité de l’article 5, qui stipule qu’une attaque armée contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre tous et déclenche une obligation de défense mutuelle.
Le Danemark n’est ni un adversaire ni un allié qui profite du système sans contribuer à sa défense. C’est un membre de l’OTAN qui a augmenté ses dépenses militaires, notamment en consacrant 14,6 milliards de couronnes – soit près de 2 milliards d’euros – à la défense de l’Arctique en janvier. Il soutient également de façon constante les opérations menées par les États-Unis.
Au lieu de poursuivre leurs objectifs de sécurité en suivant les mécanismes habituels de concertation entre alliés, les États-Unis ont menacé de s’emparer d’un territoire danois, contraignant ainsi le Danemark à participer à des négociations destinées à écarter un danger créé par celui qui était censé le protéger. L’accord qui en résulte ne fait que limiter les dégâts causés par un système d’alliance devenu toxique.
La doctrine Monroe gagne le Grand Nord
La stratégie de sécurité nationale de 2025 promettait de réaffirmer et de faire appliquer la doctrine Monroe, qui s’oppose à toute ingérence d’une puissance extérieure autre que les États-Unis dans les affaires du continent américain. Elle vise à empêcher des puissances concurrentes extérieures au continent d’y déployer des forces ou d’y prendre le contrôle d’actifs stratégiques. C’est précisément ce que permet cet accord.
Le Groenland a déjà connu une situation semblable. Quelques jours après l’invasion du Danemark par l’Allemagne, en avril 1940, Cordell Hull, alors secrétaire d’État américain, avait affirmé à l’ambassadeur britannique que la doctrine Monroe s’appliquait sans réserve au Groenland, dissuadant ainsi le Royaume-Uni et le Canada de mettre à exécution leur projet d’occuper l’île avant les Allemands.
Un an plus tard, l’ambassadeur du Danemark à Washington signait un accord de défense qui reconnaissait la souveraineté danoise tout en accordant aux États-Unis une compétence exclusive à l’intérieur des zones de défense.
C’est ainsi que la doctrine Monroe a toujours fonctionné. Elle n’a jamais exigé de posséder un territoire, mais seulement de décider qui d’autre pouvait y entrer, alliés compris. L’Amérique latine connaît bien ce schéma. Le Danemark conserve son drapeau, ses tribunaux et son État-providence. La souveraineté reste à Copenhague. Mais les décisions sur ceux qui peuvent entrer sont transférées à Washington.
Quelle place pour l’OTAN ?
En janvier, le premier ministre groenlandais avait affirmé que la sécurité et la défense de l’île relevaient de l’OTAN. Or, l’accord finalement conclu a été négocié de manière bilatérale, en dehors de l’Alliance, dans le cadre d’une stratégie qui annonce également l’arrêt de l’élargissement de l’OTAN. Washington agit désormais en son nom propre comme garant de la sécurité du Groenland.
Les alliés en ont pris acte. Reuters a rapporté cette semaine qu’au moins huit pays membres, dont le Danemark, cherchaient à réduire leur dépendance aux armes et aux technologies de défense américaines.
Lorsqu’un allié loyal peut subir des pressions au sujet d’un territoire qui lui appartient, la défense collective commence à ressembler à un racket à ciel ouvert. D’autres en tireront les leçons. Washington s’insurge lorsque la Russie prétend exercer son autorité sur ses voisins, mais cette position devient plus difficile à tenir dès lors que les États-Unis instaurent le même type de rapport de force dans l’Arctique, aux dépens d’un allié. L’Amérique latine a passé la majeure partie du XXe siècle sous ce régime. L’Europe est désormais invitée à découvrir ce qu’il en coûte.
Cet accord ne doit pas être jugé uniquement à l’aune de ce que Donald Trump n’a pas réussi à obtenir. Il faut aussi mesurer le précédent qu’il crée. Washington a montré qu’il pouvait menacer un allié, le contraindre à négocier pour obtenir des prérogatives supplémentaires, présenter le résultat comme une prise de contrôle permanente, puis s’attribuer le mérite d’avoir rétabli la stabilité.
Voilà à quoi ressemble, dans les faits, la doctrine Monroe 2.0. Elle préserve peut-être la cohésion formelle de l’OTAN, mais elle accélère l’érosion de la confiance dont dépend, en définitive, l’Alliance.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Donald Trump crie victoire au Groenland, mais l’accord révèle une profonde crise de confiance – https://theconversation.com/donald-trump-crie-victoire-au-groenland-mais-laccord-revele-une-profonde-crise-de-confiance-292481
