Derrière la tapisserie de Bayeux, les brodeuses effacées de l’Histoire

Source: The Conversation – in French – By Stephanie Brown, Lecturer in Criminology, University of Hull

Chef-d’œuvre de l’art médiéval, la tapisserie de Bayeux raconte la bataille d’Hastings en 1066. Mais elle raconte aussi, en creux, une autre histoire : celle des femmes qui l’ont probablement réalisée et dont le rôle a longtemps été relégué au second plan. BL Royal 20 C V, f. 30v, illuminated manuscript/Wiki Commons/Canva

Près de mille ans après sa création, la tapisserie de Bayeux fait son retour au Royaume-Uni. Elle sera exposée au British Museum, à Londres, du 10 septembre 2026 au 11 juillet 2027. Si elle est célébrée comme le récit de la conquête normande, elle est aussi l’œuvre d’un collectif de brodeuses dont l’histoire est restée largement invisible.


Pour la première fois depuis près de mille ans, la tapisserie de Bayeux revient au Royaume-Uni. Cette broderie de 70 mètres de long sera exposée au British Museum à partir du 10 septembre. Elle retrace la conquête normande de 1066 et la bataille d’Hastings en 1066. Sous la forme d’une bande dessinée avant l’heure, elle raconte l’histoire d’Harold II et de Guillaume le Conquérant.

Pendant des siècles, la tapisserie a été considérée comme l’incarnation même de la « grande histoire des grands hommes ». Pourtant, comme la plupart des broderies du Moyen Âge, elle a presque certainement été réalisée par des femmes.

Dans les travaux consacrés à la tapisserie, ce fait n’est souvent mentionné que brièvement, avant que l’attention ne se reporte sur les hommes de pouvoir, en particulier Odon de Bayeux, généralement considéré comme son commanditaire.

Cet angle mort reflète un schéma historique bien connu : les hommes sont retenus comme les mécènes et les décideurs tandis que le travail ayant permis de créer l’œuvre disparaît de la mémoire. L’absence de noms pour désigner ses réalisatrices n’est pas anodine. Elle contribue à faire de la tapisserie un récit de conquête et de pouvoir plutôt qu’une démonstration d’un savoir-faire collectif.

Les deux tapisseries

Il existe une réplique victorienne grandeur nature de la tapisserie de Bayeux au Reading Museum. Cette tapisserie britannique raconte la même histoire de l’année 1066, mais, cette fois, celles qui l’ont réalisée sont connues.

En 1885, la brodeuse pionnière Elizabeth Wardle (1834-1902) entreprend d’en réaliser une copie à l’échelle 1 sur 1. Fondatrice de la Leek Embroidery Society, elle dirige un atelier réputé pour l’excellence de ses broderies, récompensé à de nombreuses reprises et sollicité pour des commandes venues de tout le pays.

Elizabeth Wardle se rend à Bayeux pour étudier l’original et se persuade que l’Angleterre doit posséder sa propre version. À partir de calques réalisés d’après des photographies conservées par ce qui est aujourd’hui le Victoria and Albert Museum, elle coordonne le travail d’une équipe de 35 femmes chargées de reproduire l’intégralité de la tapisserie.

Ces brodeuses s’attachent à représenter fidèlement l’original, mais quelques modifications typiquement victoriennes subsistent. Les bordures de la tapisserie médiévale comportent plusieurs personnages nus. Dans la version de Reading, l’un d’eux porte désormais un pantalon. Cette retouche est souvent attribuée aux brodeuses. En réalité, elles copiaient des images déjà modifiées par le personnel masculin du South Kensington Museum (aujourd’hui, le Victoria and Albert Museum), qui avait censuré les photographies afin de les rendre conformes aux sensibilités de l’époque victorienne.

Le projet a nécessité environ un an de travail. Cette œuvre est remarquable en elle-même : bien plus qu’une simple copie, elle constitue un témoignage des pratiques artistiques du XIXᵉ siècle, du travail collectif et de la manière dont l’époque victorienne se représentait le passé.

Une œuvre en mouvement

Certaines voix se sont opposées aux projets de transfert de la tapisserie médiévale de Bayeux vers Londres, allant jusqu’à qualifier cette opération de « crime contre le patrimoine ». Selon les critiques, l’œuvre est trop fragile et trop précieuse pour être déplacée, et lui faire courir un tel risque relève de l’inconscience.

La copie victorienne, en revanche, a beaucoup plus voyagé que son illustre modèle médiéval. Après son achèvement, elle a été présentée dans de nombreuses villes britanniques, mais aussi en Allemagne et aux États-Unis. Une fois acquise par le Reading Museum en 1895, elle a également été exposée au château de Windsor à l’intention de la reine Victoria. Avant son installation permanente à Reading, en 1993, elle a continué à parcourir le Royaume-Uni et l’étranger jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Chacune des femmes ayant participé à la réalisation de la tapisserie victorienne a signé son travail en brodant son nom dans la bordure inférieure. Ces signatures transforment profondément l’œuvre. Ce qui, dans l’original, demeure un travail anonyme devient ici une contribution personnelle, identifiable et fièrement revendiquée.

Le contraste entre les deux tapisseries est saisissant. L’une efface l’identité de ses créatrices ; l’autre la met au contraire en avant. Ensemble, elles montrent à quel point le travail des femmes peut être facilement invisibilisé, mais aussi comment cette invisibilisation peut être remise en cause.

The Conversation

Stephanie Brown ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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