Source: The Conversation – in French – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po
L’ESSENTIEL
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Vingt-cinq ans après les attentats du 11-Septembre, l’organisation des cérémonies de commémoration est marquée par plusieurs controverses.
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L’absence à New York du président des États-Unis et la contestation de la présence du maire Zohran Mamdani, en raison de son appartenance religieuse, cristallisent les tensions.
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Ce qui devrait, dans l’absolu, être un jour de recueillement et d’unité donne donc lieu, une fois de plus, à des polémiques révélatrices des profondes divisions du pays.
Les cérémonies commémoratives visent à réaffirmer des valeurs communes et à mettre en scène l’unité nationale. Pour le 25e anniversaire des attentats du 11-Septembre, les quatre anciens présidents encore en vie, trois démocrates (Bill Clinton, Barack Obama et Joe Biden) et un républicain (George W. Bush), sont annoncés à New York au côté de Zohran Mamdani, le maire de la ville élu en novembre 2025.
Donald Trump, lui, participera à la commémoration qui se tiendra au même instant au Pentagone, à Washington.
Cette absence annoncée de Trump, new-yorkais de naissance, et la contestation de la présence de Mamdani, musulman accusé par certains de ne pas condamner avec suffisamment de fermeté l’islamisme radical, suscitent déjà la polémique. Le rituel d’unité semble surtout devoir révéler les fractures du pays.
Le récit d’une Amérique unie
Les attentats du 11-Septembre, diffusés en direct dans le monde entier, ont provoqué un profond traumatisme aux États-Unis. Face à la sidération et au sentiment d’impuissance, un récit politique s’est rapidement construit pour donner du sens à l’événement.
Le jour même, George W. Bush déclare que « la liberté elle-même » a été attaquée. Des élus républicains et démocrates entonnent ensemble « God Bless America » sur les marches du Capitole. Trois jours plus tard, un service à la cathédrale nationale réunit des responsables chrétiens, juifs et musulmans. Les pompiers new-yorkais et les passagers du vol 93 sont érigés en héros.

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Un grand récit national se met en place : celui d’une Amérique innocente, blessée mais unie pour défendre la liberté, portée par ses héros et appelée à se relever au nom d’une mission presque divine.
Cette narration patriotique se veut unanime. Mais elle a réduit l’espace disponible pour l’analyse géopolitique, la critique des failles sécuritaires et le débat sur les réponses militaires. Elle a aussi occulté l’expérience des musulmans américains (environ 1 % de la population adulte du pays), inclus dans le « nous » national tout en restant soumis au soupçon. Un soupçon encore plus radical s’installe envers l’État dès 2002. Une partie du pays pense que le gouvernement a favorisé ou sciemment laissé faire les attentats. En 2023, un citoyen des États-Unis sur cinq adhère encore à cette théorie du complot.
L’inclusion à l’épreuve du soupçon
Dès le 17 septembre, George W. Bush exprime sa volonté de dissocier l’islam du terrorisme. À l’Islamic Center de Washington, il affirme que « l’islam, c’est la paix » et que « le visage de la terreur ne reflète pas la véritable foi de l’islam ». Cette inclusion rhétorique présidentielle coexiste pourtant avec l’expérience inverse de nombreux musulmans.
Pendant plus de dix ans, le département de la police de New York (NYPD) surveille des quartiers, des associations et des commerces musulmans de New York, et infiltre des informateurs dans les mosquées. En 2012, un responsable reconnaît que l’unité concernée n’a produit, durant les six années examinées, aucune piste ayant abouti à l’ouverture d’une enquête pour terrorisme.
À l’échelle fédérale, les directives adoptées par le FBI en 2008 autorisent la collecte de renseignements sans soupçon préalable et la cartographie de communautés ethniques. Ce dispositif sert notamment à surveiller des communautés musulmanes, considérées comme des terrains possibles de radicalisation. Les sources publiques ne permettent toutefois pas d’en établir l’efficacité.
Parallèlement, une rhétorique islamophobe est devenue de plus en plus acceptable au fil du temps.
En 2002, le télévangéliste baptiste Jerry Falwell, grande figure de la droite chrétienne états-unienne, qualifie Mahomet de « terroriste ». La réaction est telle qu’il doit finalement faire des excuses publiques dans les jours suivants.
Mais, au cours des années, la donne change. En 2010, l’ancien président de la Chambre des représentants Newt Gingrich assimile le projet d’implantation d’un centre islamique à deux rues de Ground Zero à l’installation d’un panneau nazi près du musée de l’Holocauste de Washington. Au lieu de revenir sur ses propos, il campe sur ses positions et multiplie, dans la foulée, les analogies du même genre. Barack Obama, alors président, défend le droit constitutionnel de construire un lieu de culte musulman « y compris à Manhattan », ce qui suscite une vive polémique politique et l’amène à nuancer sa position dès le lendemain.
En 2011, le représentant républicain Peter King organise à la Chambre des auditions sur la « radicalisation de la communauté musulmane américaine », déplaçant, par son intitulé, le soupçon de l’individu vers une communauté religieuse entière. Cette procédure officielle ne donne lieu à aucune excuse.
Le 21 novembre 2015, Donald Trump affirme avoir vu « des milliers et des milliers » de personnes à Jersey City acclamer la chute des tours le 11 septembre. Le lendemain, il situe ces scènes « là où vivent d’importantes communautés arabes », une affirmation démentie point par point, y compris par le procureur général du New Jersey de l’époque. Il ne se rétracte jamais.
En 2016, candidat à la présidentielle, il va encore plus loin et déclare sur CNN : « Je pense que l’islam nous hait. » L’année précédente, il avait promis « l’interdiction totale et complète de l’entrée des musulmans aux États-Unis ».
Une fois élu, Trump donne à cette rhétorique une traduction institutionnelle. Dès janvier 2017, il suspend l’entrée aux États-Unis des ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane. Cette mesure, communément appelée « Muslim ban », ne vise pas directement les citoyens musulmans américains. Mais elle inscrit au cœur de l’action présidentielle l’association entre appartenance musulmane et risque sécuritaire.
Le seuil de l’inacceptable s’est déplacé. En 2002, des propos islamophobes contraignaient Falwell à présenter des excuses publiques. Les propos de Trump en 2016 ne l’ont empêché ni d’être élu cette année-là ni d’être réélu en 2024.
Ground Zero comme test d’appartenance
Malgré ce contexte pesant, un musulman est élu maire de New York en 2025, avec une avance confortable, et conserve au cours de l’année écoulée depuis une popularité élevée. Au-delà de New York, le Council on American-Islamic Relations (CAIR) dénombre aujourd’hui 255 élus musulmans, répartis dans 26 États, un nombre sans précédent, mais qui, selon certaines estimations, ne représente qu’environ 0,05 % de l’ensemble des élus du pays.
Dans le même temps, en mars 2026, le représentant républicain Andy Ogles déclare que « les musulmans n’ont pas leur place dans la société américaine ». Ces propos ne sont pas isolés. En août 2026, après la victoire d’Abdul El-Sayed à une primaire démocrate dans le Michigan, Trump affirme que des « djihadistes » se font élire « partout ». Dans le même temps, son décret d’interdiction de voyage a été étendu à 39 pays depuis janvier 2026, dont bon nombre sont à majorité musulmane.
La controverse remonte à la campagne municipale de 2025, dans laquelle s’invite la situation à Gaza. Interrogé à plusieurs reprises, Mamdani explique ne pas employer l’expression « Globalize the Intifada » (« Mondialiser l’intifada »), mais refuse de la condamner, estimant qu’un maire n’a pas à contrôler le langage politique et que certains militants y voient un appel à l’égalité des droits des Palestiniens, et non à la violence.
Cette position donne lieu à des raccourcis : la sénatrice démocrate Kirsten Gillibrand lui attribue à tort une référence au « djihad mondial », avant de reconnaître son erreur et de lui présenter ses excuses. En juillet, Mamdani annonce qu’il découragera l’usage de cette expression, sans la condamner explicitement. Lors de la cérémonie du 11 septembre 2025, le proche d’un pompier tué dans les attentats l’interpelle encore indirectement à ce sujet.
Une pétition demande aujourd’hui qu’il n’assiste pas à la commémoration, au motif que ses prises de position et ses liens supposés avec des personnalités présentées comme proches de l’extrémisme islamiste rendraient sa présence offensante pour les familles des victimes.
Toute critique visant Mamdani n’est pas islamophobe et ses positions sur Israël ou sur Gaza, par exemple, peuvent légitimement être discutées. Critiquer une déclaration relève du débat politique ; mais la pétition, qui approche les 100 000 signatures, va au-delà.
Elle cite un passage publié en 2004 par Mahmood Mamdani, le père du maire, qui voit dans les auteurs d’attentats-suicides une « catégorie de soldats » relevant de la violence politique moderne, sans mentionner spécifiquement le 11-Septembre. Elle présente aussi comme suspecte la nomination de Ramzi Kassem à la tête des services juridiques de la ville, parce qu’il a été l’avocat d’Ahmed al-Darbi, qui a plaidé coupable dans une affaire liée à un attentat d’Al-Qaida. Elle invoque également une rencontre de Mamdani avec l’imam Siraj Wahhaj dont le nom figurait en 1995 sur une liste fédérale de possibles coconspirateurs non inculpés liés à l’attentat de 1993, bien qu’il n’ait jamais été poursuivi.
Dans les trois cas, le même procédé est à l’œuvre : une forme classique de culpabilité par association et de citations sélectives. La pétition ne cite aucune déclaration dans laquelle Mamdani lui-même approuverait les attentats du 11-Septembre ou l’extrémisme islamiste.

New York Post
Certains médias, notamment le New York Post, ont présenté cette pétition ouverte à tous comme l’expression de la volonté de milliers de familles des victimes du 11-Septembre. Ses organisateurs ont pourtant reconnu qu’ils ne disposaient d’aucune liste permettant de l’établir. CBS a ensuite corrigé sa présentation. À l’inverse, l’association September 11th Families for Peaceful Tomorrows, qui réunit des proches de victimes, défend publiquement le droit du maire à participer à la cérémonie.
Ce que cette pétition suggère, Rudy Giuliani, ancien maire de New York, tombé en disgrâce, le dit sans détour à la chaîne pro-Trump Newsmax : ce « maire musulman, complaisant envers les extrémistes, et communiste, ne devrait pas se trouver [à Ground Zero], ne serait-ce que par simple bon sens. »
Cette mise en cause est relayée par des élus au plus haut niveau. Ainsi, le sénateur républicain Tim Sheehy affirme que les familles devraient décider qui peut assister à la cérémonie et qualifie Mamdani de « honte pour le pays ». Interrogé sur la pétition, le chef de la majorité du groupe républicain au Sénat John Thune déclare, en parlant du maire, « ne rien trouver à défendre dans ce que dit ou fait ce type ».
Quand la politique instrumentalise le sacré
Donald Trump, lui, a choisi de commémorer l’anniversaire du 11-Septembre au Pentagone. Selon le New York Times, cette décision aurait été prise après qu’il lui a été rappelé que les responsables politiques ne prononcent pas de discours lors de la cérémonie de Ground Zero. Une version qu’il conteste vigoureusement.
Depuis 2012, aucun responsable politique ne peut prononcer de discours à cette cérémonie. Seule la lecture des noms des victimes par leurs proches est autorisée. Mamdani y assistera donc sans prendre la parole, tandis que Trump choisit un autre lieu où il peut prononcer un discours. Ce contraste illustre deux manières différentes d’occuper l’espace commémoratif.
Trump entretient depuis toujours un rapport ambigu au 11-Septembre. Dès 2001, il se place en acteur plutôt qu’en témoin, un rôle que les faits ont démenti point par point. Il affirme, par exemple, avoir participé au déblaiement de Ground Zero, ou avoir effectué un don au fonds destiné aux victimes, dont aucune trace n’a jamais été retrouvée.
Pourtant, en tant que président, Trump n’assiste jamais à la cérémonie de Ground Zero. Les seules fois où il s’y est rendu le 11 septembre, en 2024 et en 2016, c’était en tant que candidat, jamais comme président.
Ces éléments dessinent, depuis vingt-cinq ans, un rapport à la fois revendiqué et fuyant à l’événement. Il se dit présent quand il n’y était pas, et est absent quand il pourrait y être. Tout cela pose une question plus large : qui peut s’approprier les lieux et les rites sacrés de la nation ?
En août 2024, au cimetière national d’Arlington (Washington), Donald Trump avait déjà franchi cette frontière. Sa campagne avait utilisé une cérémonie d’hommage aux 13 militaires tués lors de l’attentat de l’aéroport de Kaboul pour produire des images électorales, malgré l’interdiction des activités partisanes dans les cimetières militaires.
La contestation visant Mamdani et le choix de Trump ne sont pas équivalents. La première cherche à exclure un élu musulman d’un rituel civique et de la communauté endeuillée. L’autre cherche à occuper tout l’espace mémoriel, comme cela avait été le cas à Arlington en 2024, en détournant un lieu de deuil à des fins partisanes.
Ensemble, ces épisodes font du sacré national un territoire dont on dispute l’accès, la parole et l’usage. Le rituel censé réaffirmer l’unité du pays finit ainsi par révéler une fracture fondamentale : qui peut être reconnu comme membre à part entière de la communauté nationale, et qui peut légitimement en incarner la mémoire ?
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Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Vingt-cinq ans après le 11-Septembre : l’unité des États-Unis à l’épreuve des fractures – https://theconversation.com/vingt-cinq-ans-apres-le-11-septembre-lunite-des-etats-unis-a-lepreuve-des-fractures-290865
